mardi 29 juillet 2014

Le chat de Schrödinger (2013)

Le chat de Schrödinger de Philippe Forest est un livre hybride et inclassable oscillant entre l'essai vulgarisateur sur la physique quantique, le traité de philosophie et, dirait-on, l'autofiction (mais en fait non: il s'avère que l'auteur a perdu sa fille et que tous ses livres ne parlent que de cela...). 



Notre narrateur distingue un jour une forme, peut-être un chat, au fond de son jardin. Et le voilà parti pour 320 pages de monologue sur ce qu'est la réalité, sur la superposition des états (être quelque chose et son opposé en même temps – théorie que l'expérience du célèbre chat de Schrödinger était censée illustrer tout en la ridiculisant), sur l'absence... Je me suis souvent perdue dans ses pensées purement théoriques, ne sachant pas du tout où l'auteur voulait aller, et j'en ai tiré l'impression que ce livre était assez vain.

Heureusement, il se lit (paradoxalement!) extrêmement bien car son auteur sait vraiment écrire. Et j'en retiendrai quelques passages touchants, voire poignants, sur les chats, l'absence et ce qui aurait pu être, ainsi qu' une série de fins possibles de sa relation avec ce mystérieux chat dont certaines m'ont donné des sueurs froides dans le RER qui me ramenait de Paris dans la nuit noire...

"Je dis que je l'ai aperçu. Mais, en vérité, quand on n'a pas encore fait connaissance avec eux et que la prudence les tient toujours un peu à l'écart des humains, on ne voit jamais les chats. Du moins pas distinctement. Du regard, on attrape seulement le mouvement qu'ils font quand ils fuient: la trace qu'ils semblent laisser dans l'air où ils passent en partant."

"Je n'ouvre jamais aucun carton. Si je le faisais, tout ce qu'ils contiennent se mettrait soudain à exister. Mais sous la forme effondrée d'un amas de déchets, pathétique, où je ne retrouverais rien de ce que j'aimais. Sinon la preuve terriblement tangible que tout cela n'est plus."

(Moi, Alys: tout ce que j'ignore délibérément, tout ce qui est caché-enterré-oublié chez moi, de peur que le fait de regarder toutes ces traces d'époques révolues ne me détruise...!)

"Il vient un moment dans la vie – et sans doute est-il différent pour chacun – où l'on se retrouve à la merci du plus petit des chagrins. N'importe quelle peine se met à valoir pour toutes les autres: celles que l'on a déjà connues comme celles dont on sait qu'elles finiront par venir. [...]
Quand arrive le plus grand malheur, on reste les yeux secs.
Parce que toute l'énergie du désespoir vous vient alors en aide et qu'elle vous rend fort comme vous ne l'avez jamais été. D'ailleurs, en de telles circonstances, il n'y a pas tellement le choix. Sauf à s'effondrer. Et l'on se surprend à penser que l'on est devenu indestructible. Mais, un jour, c'est la plus petite peine qui vous trouve infiniment vulnérable. Comme si le néant avait patiemment attendu que vous ayez baissé la garde pour vous toucher au point le plus faible. Lorsque vous ne vous y attendiez plus."

(Moi, Alys: story of my life.)

Si vous vous y frottez, je vous conseille de lire ce livre par petites doses; je pense que je l'ai trouvé vain, comme je le disais, car je l'ai lu presque d'une traite. Mais j'en retiendrai tout de même une expérience de lecture intéressante, et une fin très émotionnelle qui m'a touchée.

Allez donc voir ailleurs si ce chat y est!
Présentation de l'éditeur (pour lire la quatrième de couverture qui est irrésistible)

Philippe Forest, Le chat de Schrödinger
Éditions Gallimard, 336 pages, 19,90€

samedi 26 juillet 2014

Une si belle école (2010)

Chronique express!


Avec Une si belle école, Christian Signol a un peu écrit le livre qui a tout pour me déplaire: un peu simpliste, un peu "c'était mieux avant", un peu fémino-culcul, un peu facile à lire mais avec quelques envolées lyriques pour qu'on s'y croie, en bref un peu fadasse. En toute objectivité, je ne peux pas dire qu'il s'agisse d'un livre de qualité. Mais j'ai aimé. Et oui, on rencontre de ces contradictions dans la vie... Ici, une maîtresse d'école raconte son parcours dans de petites écoles rurales perchées du côté de l'Auvergne à partir du milieu des années cinquante, une époque à laquelle les parents gardaient parfois les enfants à la ferme pour les faire travailler au lieu de les envoyer à l'école (et c'est très bien que le livre commence par ce constat, car il tempère le côté "nostalgie de la France d'avant" en mettant l'accent sur le "côté sombre" de la vie à la campagne). C'est le monde des poésies apprises par cœur, des "leçons de choses" et des tableaux noirs, mais surtout des classes uniques qui réunissent des élèves d'âges différents. Tout ceci m'a beaucoup rappelé les débuts de Laura Ingalls dans l'enseignement décrits dans les tomes 6 et 7 de La petite maison dans la prairie. Vous voyez donc le genre. Mais j'ai été emportée et j'y ai vu un bel hommage aux enseignants et à leur amour du savoir, le tout dans ce cadre rural qui, s'il a quelque chose de parfaitement culcul, n'en reste pas moins tout à fait fascinant. Et qui arrive à vous mettre le cafard de quelque chose... que vous n'avez même pas connu.

Christian Signol, Une si belle école
Éditions Le Livre de Poche, 312 pages, 6,90€

jeudi 24 juillet 2014

Pyongyang (2003)

Chronique express!


Comme Chroniques de Jérusalem, Pyongyang est une bande-dessinée autobiographique dans laquelle le québécois Guy Delisle raconte son séjour dans un pays étranger, ici la Corée du Nord, où il a travaillé pendant deux mois. C'est un voyage vraiment unique: si on apprend moins de choses que dans Chroniques de Jérusalem, la rencontre avec ce pays complètement fermé est juste hallucinante. C'est Orwell... mais en vrai. Nous le savons certes tous, mais c'est bien différent de suivre le quotidien de quelqu'un qui est là-bas. Et qui ne peut pas sortir de son hôtel sans son guide et/ou son traducteur. Et pas prendre de photo. Et pas écouter de jazz. Et pas... Et pas... Bref, vous voyez le topo. Une BD très intéressante et pleine de bon sens (et de tolérance, il faut le dire) à mettre entre toutes les mains.



Allez donc voir ailleurs si cette BD y est!
Pyongyang sur le site de l'auteur (avec plein d'infos intéressantes)

Guy Delisle, Pyongyang
Éditions L'Association, 176 pages, 23,40€

mardi 22 juillet 2014

Le Frère du loup (1988)

Chronique express!


Le plaisir de lecture commencé dans Le Peuple des rennes a continué avec Le Frère du loup (Wolf's Brother), la suite des aventures de Tillu et Kerlew aux débuts de l'Âge du Bronze. La guérisseuse et son étrange enfant ont rejoint le peuple d'éleveurs de rennes dont fait partie Heckram. Mais leurs soucis demeurent, l'odieux chaman Carp les ayant retrouvés après leur fuite éperdue au début du premier tome. Alors que la tribu se met en route vers les pâturages d'été, les tensions augmentent et l'ambitieux et détestable Joboam tisse sa toile... J'ai adoré cette lecture malgré une frustration intense, les méchants semblant toujours l'emporter et mon temps de lecture étant très limité au moment où je le lisais. Je crevais vraiment d'envie de connaître le fin mot de l'histoire. C'est pour l'instant le coup de cœur de l'année et un ajout fort agréable aux deux challenges auxquels je participe (d'autant plus que ce tome-ci relève plus clairement que le premier du challenge SFFF au féminin). À découvrir!

  

dimanche 20 juillet 2014

UGC Culte: Les Dents de la mer (1975)

Chronique express!


Voir Les Dents de la mer au cinéma est vraiment la manière idéale pour savourer le premier succès de Steven Spielberg, qui n'a pas vraiment vieilli malgré son grand âge (bientôt quarante ans!). Il faut dire que l'intérêt de ce film réside beaucoup dans sa musique (un air cultissime de John Williams) et dans l'approche invisible de ce redoutable monstre qu'est le grand requin blanc... et que ce type de chose uniquement suggérée garde généralement son efficacité au fil des années. S'il n'est pas terrifiant, il a sa bonne dose de tension et quelques scènes relativement gores qui ont dû traumatiser pas mal de gamins, et j'ai sursauté plusieurs fois (quant à ma voisine de ciné, je crois qu'elle a failli faire une attaque). J'y ai aussi vu les germes de personnages ou de situations qu'on retrouverait presque vingt ans plus tard dans Jurassic Park (au premier rang desquels l'adversaire colossal et terrifiant dont on ne sait pas grand-chose). Et surtout la confirmation d'une vérité trop souvent ignorée: pour faire un bon film ou un bon livre, il faut un bon méchant. Par exemple, justement, un requin gigantesque dont on ne sait rien et qui est, lui, parfaitement dans son élément quand on décide de le traquer dans l'océan.

"We're gonna need a bigger boat."

Avec tout ça, il est encore moins probable que je mette un jour les pieds dans l'eau, même si j'étais déjà sevrée de toute envie de plongée depuis des années par Lovecraft et Titanic. XD

jeudi 17 juillet 2014

La Servante (2014)

Une lecture en demi-teinte pour cette Servante d'Olivier Gay, la suite du Boucher lu il y a quelques mois. (Pour rappel, il s'agissait du retour d'un légendaire guerrier du passé, bien décidé à venger le meurtre de sa fille, dans un univers de fantasy médiévale.)


Si je l'ai lu avec autant de rapidité et d'intérêt que le premier tome, j'ai été plus agacée par certains clichés, notamment dans la relation entre Shani et Mahlin, les deux amoureux qui n'osent pas se le dire mais se tournent autour mais n'osent pas se le dire, et il m'a manqué un peu de souffle épique pour porter la fin, pourtant sanglante et violente à souhait. Heureusement que les personnages que j'aime, Rekk et Dareen, restent fidèles à eux-mêmes, par exemple dans cette réplique parfaitement jouissive: "Lorsqu'il y a peu d'ennemis, je les tue. Lorsqu'il y en a beaucoup... eh bien, je leur déclare la guerre."

Le petit humour cassant d'Olivier Gay, déjà relevé dans Les talons hauts rapprochent les filles du ciel, est toujours le bienvenu. C'est vraiment agréable de lire de la fantasy qui ne se prend pas au sérieux (même si certaines répliques humoristiques m'ont aussi semblé relever du cliché...).

Au final, j'en retiendrai une lecture agréable mais pas hyper marquante, peut-être plutôt destinée à de jeunes lecteurs ou à une parenthèse légère entre deux lectures plus exigeantes (même si, je le répète, la fin est sanglante à souhait). À essayer néanmoins si, comme moi, vous avez un faible pour les guerriers qui foncent droit dans le tas et n'ont peur de rien.

Le coup de gueule contre l'éditeur, Midgard:
Je n'ai jamais lu un livre avec autant de fautes de français et je suis juste outrée. Ce tome n'a beau coûter que 15,50€, une somme qui doit désormais se considérer comme modeste pour un grand format, ce n'est pas POSSIBLE de laisser traîner des énormités telles que "L'expression de profond ennui qu'ils arboraient ne les empêchaient pas de surveiller les rues adjacentes" ou "Il lui semblait se souvenir que ce drapeau blanc avait une signification pour les peuples du sud, mais lequel?" Les petits post-it dépassant de la tranche de mon exemplaire marquent autant d'énormités... C'est moche!


Olivier Gay, La Servante
Éditions Midgard, 426 pages, 15,50€

lundi 14 juillet 2014

UGC Culte : Sur la route de Madison (1995)

Les belles découvertes continuent avec UGC Culte, qui me permet de combler quelques lacunes tout en passant de très bons moments au cinéma et en découvrant de vieux films dans les conditions idéales. Sur la route de Madison, film de Clint Eastwood, m'a semblé confirmer le statut de monstre sacré de ce célèbre réalisateur. Une note positive que j'ai trouvée la bienvenue après un Jersey Boys tout à fait raplapla.


Avec une Meryl Streep au sommet de sa forme, comme toujours, ce film est une belle histoire d'amour passionnel comme je ne les aime pas, mais qui sait aller au-delà et proposer un début de réflexion sur d'autres thèmes: ce que nous voulons faire de notre vie, la perception et le rôle de la femme dans le milieu rural, l'héritage de nos parents, le désir féminin. Ce dernier thème est d'ailleurs présenté à la fois avec réalisme et pudeur et c'est suffisamment rare pour être souligné.


Francesca, une émigrée italienne vivant dans une ferme perdue dans l'Iowa, rencontre un photographe de passage dans le county de Madison pour réaliser un reportage sur les ponts couverts. Pendant les quelques jours d'absence de son mari et de ses deux enfants, elle va vivre l'amour fou et absolu et passer des heures inoubliables avec ce Robert Kincaid qui a voyagé partout dans le monde. À sa mort, elle laisse le récit de cette parenthèse passionnelle à ses enfants, qui vont découvrir des faits dont ils ne soupçonnaient pas l'existence et revoir l'image qu'ils avaient de leur mère, et par là de toute leur vie.

Sur la route de Madison prend son temps pour poser ses personnages et montrer comment naît la relation entre eux et je pense que c'est ce qui lui donne sa force. Cela lui permet de montrer quelque chose de très subtil et de souligner les réactions que cette histoire a sur les deux enfants, âgés d'une quarantaine d'années, qui découvrent soudain que leur femme a aimé un autre homme. Le questionnement sur ce que les parents laissent de vrai à leurs enfants est vraiment intéressant.

Ces quatre jours en dehors du temps m'ont semblé ressembler au pont couvert que Robert est venu photographier: ils vont d'une rive à l'autre, mais ils sont entièrement coupés du monde et personne ne peut voir ce qu'il s'y passe.

La réalisation est plutôt irréprochable (j'ai juste été gênée par l'abondance de passages larmoyants au piano), mais ce sont surtout les deux acteurs principaux qui sont exceptionnels. Je crois qu'il est inutile de s'attarder sur Meryl Streep, qui est de toute façon toujours exceptionnelle, et je soulignerai donc seulement le côté force tranquille de Clint Eastwood, qui est vraiment très bon. Et très classe même en bretelles, avouons-le.


Une des scènes finales, sous la pluie devant l'épicerie du coin, est sublime et pleine de tension et de tristesse. Je dois avouer que je me suis mise à pleurer à ce moment-là et que j'ai continué jusqu'au générique de fin. C'est devenu assez rare que je pleure sérieusement face à de nouveaux films (récemment, seuls Le Monde de Charlie, Jappeloup et Gatsby m'ont arraché une petite larme), mais ces quelques instants où tout se joue m'ont vraiment touchée.

Un film à voir, lecteurs adorés.


"The old dreams were good dreams.
They didn't work out, but I'm glad I had them."

vendredi 11 juillet 2014

Autoportraits en noir et blanc (2001)

Chronique express!


Le premier roman de Fabrice Humbert confirme à mes yeux le talent de cet écrivain français que j'admire beaucoup. Autoportraits en noir et blanc est un livre beaucoup moins glaçant que Avant la chute et La Fortune de Sila, mais il n'en reste pas moins dur et saisissant et surtout superbement écrit. Je vous le répète, ce mec est le Zola du XXIème siècle. Si vous n'avez pas envie de voir le monde pour ce qu'il est, passez votre chemin. Si vous osez, en revanche, venez rencontrer Rodrigue, modeste dessinateur qui s'engage dans la Légion étrangère sur les traces de son père meurtrier, et découvrez son "destin" atypique, à la fois hors du commun et si banalement triste. Fabrice Humbert et ses mots poignants laisseront peut-être une trace indélébile dans votre parcours de lecteur...

"Avoir un destin à la naissance et la misère à l'arrivée, c'était finalement trop gênant. La lumière semblait trop crue. Mieux valait rester dans l'ombre et passer sans le savoir à côté de sa vie."

Fabrice Humbert, Autoportraits en noir et blanc
Éditions Le Livre de Poche, 216 pages, 6,10€

mercredi 9 juillet 2014

Dix petits nègres (1939)

Chronique express!

Une lecture approuvée par Draco. <3

J'ai déjà lu plusieurs romans d'Agatha Christie, mais Dix petits nègres s'est néanmoins révélé bluffant. Pas étonnant que ce soit le livre le plus connu de l'auteur! Dix personnages, invités pour diverses raisons sur l'île du Nègre, découvrent une fois sur place que leur mystérieux hôte les accuse tous de meurtre. Et voilà que l'un deux s'étouffe à table... Puis que l'une d'eux ne se réveille pas au matin... Comme dans la célèbre comptine Dix petits nègres affichée dans toutes les chambres! Où se cache le mystérieux meurtrier? Réussiront-ils à déjouer son plan diabolique? Dans une ambiance de plus en plus tendue, l'auteur déplace ses pions et nous mène en bateau tout du long. J'avais beau avoir soupçonné une partie de la vérité, j'étais bien loin du compte quand la clé du mystère m'a été livrée. Une belle lecture pour les amateurs de mystères policiers.

lundi 7 juillet 2014

Chronique d'une mort annoncée (1981)

Chronique express!


Chronique d'une mort annoncée, prix Nobel de littérature de 1982, est un roman de Gabriel García Marquez dans lequel le narrateur tente de reconstituer, des années après les faits, une mort tellement annoncée qu'on ne ne comprend pas qu'elle ait pu se produire. En effet, avant de passer à l'acte, les frères Vicario ont carillonné partout dans le village qu'ils allaient tuer Santiago Nasar pour venger l'honneur de leur sœur. Dans une étrange coïncidence, la plupart des habitants ne les a pas crus, et ceux qui les ont cru n'ont pas agi, pour une raison ou une autre. C'est en réunissant les témoignages de tous ceux qui n'ont pas pu/su prévenir ce meurtre que le narrateur reconstitue peu à peu ces quelques heures fatidiques. J'en garderai le souvenir d'un livre au ton très factuel, qui nous met face à une de ces coïncidences qui laissent sans voix. Si je ne l'ai pas trouvé inoubliable, je dois dire que c'est une bien meilleure lecture pour attaquer García Marquez que Mémoires de mes putains tristes, un livre beaucoup plus obscur... Je le conseillerai donc à qui veut se frotter à cet auteur célébrissime.

vendredi 4 juillet 2014

Le Peuple des rennes (1988)

Youpi youpi youpi! Le challenge Rupestre Fiction de Vert commence bien avec cette première participation, qui me permet en outre de me frotter à une auteur de fantasy très connue, Megan Lindholm n'étant autre que Robin Hobb!


Tillu la guérisseuse et son fils Kerlew vivent depuis quelque temps avec le peuple de Benu, une tribu de chasseurs-cueilleurs. Mais les attentions pesantes de Carp, le chaman, qui a pris Kerlew sous son aile et qui tient des propos forts désobligeants sur les femmes, la convainquent qu'il est temps pour elle de quitter le confort de la vie en société et de chercher refuge ailleurs. Elle s'enfuit donc avec son fils dans la forêt, en plein hiver, à la recherche d'un peuple qui saura accepter une femme vivant seule et son enfant très particulier.

Le Peuple des rennes n'est pas situé dans une préhistoire très éloignée. Tillu fréquente des tribus nomades qui ne connaissent pas l'écriture et dont certaines vivent seulement de la chasse. Mais d'autres maîtrisent déjà l'élevage et possèdent des habits en fibres végétales tissées. Loin au sud, à des jours et des jours de marche, les hommes possèdent déjà des armes en bronze. Nous sommes donc en 2000 avant J.-C. au plus tôt (si on suppose que l'histoire se passe en Europe du nord).

J'ai trouvé ce roman très réussi. Megan Lindholm a donné vie à des peuples et un style de vie très riches et fascinants. Tillu soigne ses patients avec quantité de plantes ayant chacune des propriétés précises. À une époque parfaitement primitive, elle sait en fait beaucoup de choses sur le corps humain et ses maux. Culturellement parlant, le mode de vie est également très intéressant: la société en pleine évolution de Heckram, qu'elle rencontrera au cours du livre, est vraiment très bien décrite. Ce sont ces éleveurs de rennes qui donnent son nom au roman. La vie est forcément très dure pour l'homme à cette époque, mais cela ne l'empêche pas de mettre en place une vie sociale complexe, pleine de rites et de sens!

Parfois, certaines répliques semblent même trop modernes, mais j'imagine que l'auteur en avait besoin pour mener son récit. J'ai d'ailleurs apprécié le traitement des pensées des personnages, qui sont elles aussi présentées avec beaucoup de richesse et de subtilité. J'ai surtout apprécié les sentiments très ambigus de Tillu par rapport à son enfant. Kerlew n'étant pas du tout normal -- on dirait aujourd'hui qu'il est atteint d'une légère forme d'autisme --, elle oscille entre l'amour maternel le plus intense, le désespoir le plus profond et presque la haine au fur et à mesure qu'il donne des signes d'amélioration puis rechute complètement dans l'apathie ou des comportements incompréhensibles.

La place de la femme au sein de sociétés très diverses est également abordé. Carp et Joboam, le chaman inquiétant et la brute épaisse, représentent deux faces d'une même misogynie qui va bientôt dominer le monde. Inutile de dire que je leur souhaite beaucoup de mal dans la suite des événements. XD

Le surnaturel étant présent dans ce tome à travers le monde des esprits [ajout du jour de publication: et encore plus dans le suivant, Wolf's Brother], j'estime que cette lecture relève également, quoique modestement, du challenge SFFF au féminin.

mardi 1 juillet 2014

Ikebukuro West Gate Park (1998)

Chronique express!


Dans un premier temps, à cause de quelques tournures déjà vues tant de fois, j'ai cru que Ikebukuro West Gate Park de Ira Ishida allait être un ennuyeux roman pour ados sur un petit voyou se prenant trop au sérieux. Mais HAHA! Bonne surprise: au fil des pages, j'ai vite plongé dans ces quatre nouvelles japonaises qui sont, effectivement, le récit d'un jeune homme de la rue, mais sans les défauts que j'avais cru repérer au début. L'auteur nous plonge au cœur du quartier d'Ikebukuro à Tôkyô, entre love hotels, bars à karaoké et jeunes gens désœuvrés qui errent dans les rues. Makoto, dix-neuf ans, glandouille tranquillement dans son coin avec ses amis quand une fille de sa bande est retrouvée étranglée. Il part alors sur les traces du mystérieux Étrangleur qui assassine les prostituées du quartier. Avec les moyens du bord et en utilisant ses contacts dans les gangs de mômes du coin, il devient progressivement le mec vers qui on se tourne quand on a un souci. Et des soucis, il y en a pas mal à Ikebukuro! Avec énergie et ironie, Makoto couche ses aventures par écrit et nous invite à le suivre dans cette jungle urbaine si particulière. Une lecture plaisante, et enfin un livre japonais que je comprends jusqu'au bout sans avoir l'impression d'être face à un fossé culturel insurmontable! :)

Ira Ishida, Ikebukuro West Gate Park
Editions Picquier Poche, 388 pages, 8,60€