mercredi 22 mai 2024

Ravage (1942)

Pendant des années, Méli du Bazar de la littérature a évoqué Barjavel sur son blog, me donnant envie de lire cet auteur un jour. Mais comme pour l'écrasante majorité des innombrables auteurs que les blogueurs me donnent envie de lire, ça ne s'est jamais concrétisé. Et puis un jour, voilà que je tombe sur Ravage dans l'entrée de mon immeuble. Enthousiasme de ma part. En plus, c'était quelques jours après que l'auteur avait été cité dans l'épisode de C'est plus que de la SF sur la ville en science-fiction...


Eh bien, quelle découverte! Je comprends que Méli ait adoré cet auteur!

Ce roman relève du post-apo. La première partie décrit un monde futuriste extrêmement technologique. C'est très bien écrit et j'ai donc accroché immédiatement. On rencontre quelques personnages, notamment François, le protagoniste, et Blanche, son love interest. J'ai trouvé le trait un peu forcé sur les innombrables gadgets qui permettent aux habitants de se déplacer très vite ou de réguler la température de leur foyer, mais rien de grave. Et puis, au début de la deuxième partie, l'électricité fait défaut, et on comprend pourquoi la première partie mettait tant l'accent sur la technologie. Maintenant qu'aucune machine ne fonctionne plus, la société s'effondre en une journée à peine.

Et voilà. C'est brillant. C'est d'un pessimisme cosmique assez hallucinant, avec pillages, catastrophes interminables, violence constante, mais c'est très bien maîtrisé et ça se lit tout seul alors même que ça donne des sueurs froides plus d'une fois. Car bon, le COVID a fait paniquer pas mal de monde en 2020 et on voit bien combien tout ceci est parfaitement plausible. Et le climat affreusement chaud de l'été 2052 ressemble de trop près aux conditions actuelles et à venir.

Stylistiquement, c'est un vrai régal, une langue élégante, cultivée et riche comme je les aime. Il y a même pas mal de subjonctifs imparfaits, dont dans un dialogue dont j'ai pris note:

"J'ai pensé, dit-il à François, qu'il conviendrait que vous vinssiez jeter un coup d'œil sur ces lieux, avant que la caravane les traversât."

Je ne peux recommander assez chaudement cette lecture, mais je tiens toutefois à souligner deux bémols. D'une part, j'ai trouvé l'histoire des malades mentaux traités aux rayons énergétiques assez délirante, car ils accumulent tellement d'énergie en eux qu'ils peuvent changer leur corps ou le monde. Bon. Rien de grave. Je n'ai pas aimé cet épisode, mais il occupe nos personnages pendant peu de pages. Le deuxième bémol est beaucoup plus grave: l'affreux sexisme de l'histoire. Les femmes sont au mieux inutiles, au pire au fardeau. Le petit groupe de survivants que François réunit autour de lui est tout entier géré par les hommes, et François est d'ailleurs l'archétype du brave mec de campagne viril qui sait se servir de ses mains, par opposition aux assistés des villes qui sont perdus sans technologie. Quant à la fin, elle est d'un machisme hallucinant...

"Blanche avait passé par la filière de l'enseignement féminin, et suivait depuis six mois les cours de l'École nationale féminine, qui préparait, physiquement, moralement et intellectuellement, des mères de famille d'élite."

"Des mères de famille d'élite". Vous avez bien lu. Et ça, c'est dans le monde d'avant, quand tout va bien. Une fois la catastrophe survenue, c'est encore pire. 😆 Mais bon, lisez Ravage quand même, c'est un chef d'œuvre!!!

vendredi 17 mai 2024

Crime de Quinette (1932)

De concert avec un tome d'introduction extrêmement convaincant, Le 6 octobre, Jules Romains a publié début 1932 le deuxième tome de sa saga des Hommes de bonne volonté, Crime de Quinette. Je l'ai attaqué avec beaucoup d'enthousiasme, vu l'excellente surprise de son prédécesseur, et je l'ai refermé en me disant que j'avais clairement rencontré un énorme cerveau. Et ce, alors que j'ai lu ce tome dans des circonstances assez défavorables, en lisant trop peu de pages par session de lecture et à des intervalles trop espacés.

Il est difficile de résumer ce tome, car les personnages sont très nombreux et que certaines intrigues avancent à peine, par exemple celle de la femme triste qui fait relier un livre. On sait qu'elle est mariée et aime un autre homme que son mari, mais c'est tout. Je suis très curieuse d'en savoir plus. L'histoire avance plus pour le député Gurau, qui compte partir en croisade contre des pétroliers profitant d'un environnement fiscal très favorable (TIENS TIENS) et se trouve encerclé par des forces sournoises, bien décidées à l'arrêter. Dans le dernier chapitre, qui clôt brillamment le livre avec un suspense insoutenable, a-t-il décidé de vendre son âme? J'espère que nous le saurons dans le troisième roman.

Ce deuxième tome s'intéresse principalement à Quinette, le relieur, auquel il doit d'ailleurs son titre. Je n'aime pas Quinette, mais force est de reconnaître que c'est un cerveau très fin avec des nerfs d'acier, capable de penser à tout. Un personnage remarquable, franchement.

En toile de fond, un petit groupe de penseurs (les hommes de bonne volonté dont la saga porte le titre, peut-être?) s'inquiète des menaces de guerre en Europe. Nous sommes toujours en octobre 1906, et la situation est plus que tendue entre la Bulgarie et l'empire Ottoman...

Je ne sais pas trop comment je chroniquerai les prochains tomes, car l'exercice risque de devenir à la fois très répétitif si les intrigues individuelles avancent si peu et très ardu si je ne veux pas tout divulgâcher. Je ferai peut-être un billet tous les deux romans, par exemple. Quoi qu'il en soit, je me réjouis de passer vraisemblablement les deux, trois ou quatre prochaines années avec Jules Romains, c'est une super rencontre!

dimanche 12 mai 2024

Demain j'arrête (2011)

Chronique express!

Cela fait des années que Gilles Legardinier cartonne en librairie et que je regarde avec amusement ses couvertures à chat... Et un beau jour, je trouve un de ses bouquins dans ma location de vacances! J'ai donc entamé ce célèbre Demain j'arrête avec beaucoup de curiosité, et j'ai bien rigolé. Le style est moderne et drôle, avec, par exemple, les pensées de la narratrice qui alternent avec ses répliques réelles – ainsi, quand on lui demande si elle veut du sucre dans son café, elle pense qu'il lui en faut trente-huit pour rendre ça buvable car elle déteste le café, mais elle n'en demande que deux. 😂 Les personnages sont rapidement sympathiques (ou rapidement détestables, comme l'exécrable client qui incendie tout le temps tout le monde quand il fait la queue à la boulangerie 😂 Une pépite, ce gars!) et le tout se lit super vite. Difficile, en outre, de ne pas se retrouver un minimum dans des situations de vie très communes. Le tout reste néanmoins un peu simplet, l'intrigue se résumant à "la narratrice tombe amoureuse de son voisin au premier regard et se met dans toutes sortes de situations absurdes suite à ça". Mais l'auteur ne prétendant rien de plus que d'offrir un peu de bonheur à ses lecteurs, la mission est remplie.

mardi 7 mai 2024

Petite géographie amoureuse du cheval (2017)

Quand on m'a offert ce livre de Jean-Louis Gouraud, je me suis légèrement inquiétée. En effet, Jean-Louis Gouraud tient une petite rubrique d'humeur dans Cheval Magazine depuis de nombreuses années – voire de nombreuses décennies – et il étrille régulièrement les affreux amis des animaux qui s'indignent de pratiques ancestrales et menacent de nous priver d'équitation.

(Le sujet revient sans cesse dans I Am an Equestrian, un podcast sur les sports équestres, et Cheval Magazine en général. Les journalistes s'émeuvent des protestations animalistes, mais ne prennent évidemment pas le temps et la peine de les écouter. Ça me saouuuuuuule. Heureusement, il y a, dans le même temps, un vrai mouvement de fond en faveur du bien-être du cheval.)

Fort heureusement, ce livre est loin d'être un concentré de mises en garde contre le péril animaliste!

Une couverture magnifique de adi wiratmo, disponible chez eyeem.

Il s'agit d'un recueil de textes sur les voyages que Jean-Louis Gouraud a faits dans le monde entier en raison des chevaux, soit parce qu'il est allé visiter un lieu lié aux chevaux ou découvrir une race, soit parce qu'il a parcouru une région à cheval. (D'ailleurs, sa célébrité vient en partie du fait qu'il a fait Paris-Moscou à cheval en 1990.) Et ce qui est passionnant, c'est que la plupart des lieux évoqués ici sont situés dans des parties du monde que je connais très mal, par exemple autour de la mer Caspienne. Kazakhstan, Turkménistan, Azerbaïdjan, Arménie, je suis bien incapable de les situer sur une carte. (Maintenant, je situe mieux le Kazakhstan, pour la simple et bonne raison que c'est un pays énorme.) Plus à l'est, je ne suis même pas foutue de situer avec exactitude le Tadjikistan, alors même que j'ai lu, l'été dernier, un pavé qui s'y déroulait. Toutes ces régions, Jean-Louis Gouraud y est allé, ce que je trouve fantastique. Et il y est même allé avant la chute de l'URSS, ce que je trouve encore plus fantastique. Il est aussi allé en Russie. Et il est même allé en Corée du Nord. Dingue.

"Pour tenter d'agrémenter la vie quotidienne de ses citoyens, qui, jusqu'à présent, il faut bien le dire, n'était pas rose tous les jours, l'actuel dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong Un, petit-fils du fondateur de la République (le président éternel Kim Il Sung), a décrété l'édification de toutes une série de lieux de loisirs. [...] Et enfin, l'apothéose: l'ouverture, en octobre 2013, d'un gigantesque et très luxueux complexe équestre, édifié à Mirim, proche banlieue de la capitale, sur un terrain appartenant à l'armée, qui a d'ailleurs été chargée de sa construction."

D'un côté, ces pays à la réputation parfois sinistre et aux mœurs politiques douteuses pouvaient renforcer mes craintes d'avoir affaire à un vieux réac, mais il me semble au contraire qu'il en fait un portrait assez nuancé, sans cacher certaines difficultés. Bien sûr, le cheval reste le principal sujet des textes, mais j'ai appris pas mal de choses. Le chapitre sur la Corée du Nord, notamment, m'a fourni quelques informations fort pertinentes pour comprendre la situation actuelle. J'ai aussi découvert que, au moment de l'indépendance vis-à-vis de la France, l'Algérie était officiellement un pays socialiste. WHO KNEW? Carotte sur la ration d'avoine, j'ai découvert que Boris Eltsine a fait bombarder le Parlement russe en 1993. (Véridique. Lisez la page Wikipédia sur la crise constitutionnelle russe.)

Who knew. Who knew.

Tant de mondes qui s'ouvrent à moi en lisant un bouquin sur les chevaux, tout de même.

Et les chevaux, donc? Eh bien, ils sont nombreux et variés: beaucoup de races de petite taille en Asie centrale, des modèles plus racés autour de la Caspienne (dont l'akhal-téké, que Jean-Louis Gouraud a beaucoup défendu en France) (un des textes les plus prenants concerne d'ailleurs l'akhal-téké de François Mitterrand, une affaire dans laquelle la curiosité d'un passionné [Gouraud] a pris des proportions nationales inattendues 😂 J'ai lu ça en n'en croyant pas mes yeux), des races exportées de manière improbable (les haflingers de l'armée indienne, encore une histoire de dingues!), les incontournables pur-sang arabe et pur-sang anglais cités par-ci par-là. Et beaucoup de cavaliers très différents, de Gengis Khan aux Agojié du Dahomey (coucou Viola Davis dans The Woman King) en passant par Anabia, filleul de Louis XIV venu de la côte ouest de l'Afrique et devenu mousquetaire (le mousquetaire noir dans Milady de Martin Bourboulon, c'est lui, avec quelques décennies d'avance!).

Bref, un vrai régal, d'autant que Jean-Louis Gouraud écrit d'une manière très particulière, pleine de verve et d'incises, très drôle, avec des images rigolotes (les "chevaux-crottin" par opposition aux chevaux-vapeur 🤣) et parfois des formules assassines. Alors, certes, il étrille régulièrement les écolos et, qui sait pourquoi, il a une opinion affligeante de l'UNESCO, et, trois fois sur quatre, il signale que telle femme est jolie ou a un sourire charmant; et quand les gens affirment qu'ils "aiment l'Afrique", ça sent toujours le vieux boomer blanc, alors j'ai un peu grincé des dents quand même, mais dans l'ensemble c'était un super voyage de par le monde.

"Pas facile de survivre en Afrique ! Tous les Africains vous le diront. L'Afrique, comme aimait le répéter mon ami Frédéric Noah, "c'est comme la typhoïde: ou on en meurt ou on en sort idiot!". Sans aller jusque-là, il faut bien reconnaître que, question climat, il y a mieux. Surtout pour l'élevage des chevaux : l'Angleterre, c'est vrai, c'est nettement moins pourri."

Vous avez là un parfait aperçu du bouquin: un début un peu boomer, même s'il n'y a rien de précisément méprisant, et une fin qui fait rire et qui est indéniable. Parce que l'Angleterre a effectivement le climat idéal pour élever des chevaux.

Au sujet d'une randonnée équestre en Turquie, réunissant six Anglais, lui-même et leur guide en 1986, il écrit:

"Quelles que soient leurs origines ethniques, leurs croyances, leur façon de vivre, sédentaire ou nomade, tous ces gens, jeunes et vieux, hommes et femmes, font preuve d'une gentillesse si spontanée, d'un sens de l'hospitalité si émouvant que l'on ne peut éviter de se poser la question: serait-ce réciproque? Quel accueil un paysan des Cornouailles ou un villageois du Hampshire réserverait-il à un groupe de six cavaliers turcs, ne parlant pas un mot d'anglais, et flanqués, de surcroît, d'un septième cavalier – arménien, par exemple – ahuri de se trouver parmi eux ? Je n'ose l'imaginer..."
Excellente question... 🙃

jeudi 2 mai 2024

La gamelle d'avril 2024

Plus la loose culturelle que ce mois d'avril, tu meurs! 😄 Mais bon, j'ai vu des tas d'amis, je suis allée en Espagne, j'ai fait plein de cheval... On ne peut pas tout avoir!

Sur petit écran

Pas de film.

Sur grand écran

Godzilla x Kong d'Adam Wingard (2024)

Godzilla est très joli en rose :)

Halàlà. Je ne m'attendais certes pas à une réussite, mais là... L'histoire est naze. L'image de synthèse est bof dès que ça bouge (et ça bouge beaucoup). Côté humains, il n'y a rien à sauver. Côté non humains, il y a quelques trucs bien. Mais bon. Kong est trop humanisé. Godzilla prend la pose tellement de fois que ça perd une grande partie de son intérêt. Pour résumer, je dirai deux choses. Premièrement, n'est pas James Cameron qui veut. James Cameron sait créer un écosystème et le montrer au spectateur. Deuxièmement, n'est pas Mickael Bay qui veut. Il y a beaucoup à critiquer dans les Transformers, mais Mickael Bay sait filmer et détruire des villes. (Bon, ok, parfois, il vous sort Ambulance. Mais dans les Transformers, il savait filmer.) Et il sait faire des personnages faciles à comprendre mais intéressants.

Du côté des séries

Je continue d'avancer Dinosaures à raison de deux épisodes par semaine, mais seulement deux semaines ce mois, alors ça ne va pas vite. 😅

Et le reste

J'ai survolé un ancien numéro de Livres Hebdo et lu un ancien numéro de La Croix L'Hebdo, car j'étais intéressée par le dossier sur le travail. C'était un peu maigre, hélas, et je suis restée sur ma faim. Mais j'ai eu le plaisir de constater que les journalistes de La Croix, comme moi, ne croient pas du tout que "les gens ne veulent plus bosser". 🤗 Et en fin de mois, j'ai lu mon Cheval Magazine habituel (et en stage d'équitation en plus, hihi!).

samedi 27 avril 2024

13!

Après avoir totalement oublié ce bel évènement durant deux ans, je tiens aujourd'hui à fêter mon anniversaire de blog!

Cela fait en effet treize ans que j'ai publié mon premier billet. Treize ans! Ce n'est pas rien. Tout a changé depuis, et pourtant rien n'a changé. Cela a quelque chose d'étrange. Mais je suis toujours aussi heureuse, au fil du temps, d'avoir commencé à parler de mes lectures. 😊😊

Merci à vous tous qui faites vivre le blog! Merci mille fois d'être là!!

lundi 22 avril 2024

Le 6 octobre (1932)

Qui a déjà entendu parler de Jules Romains?

Pas moi.

Et voilà-ty-pas qu'on m'offre pas moins de sept de ses romans d'un coup. SEPT. Et en plus, ce n'est que le début. Car dans cette série, il y en a vingt-sept. VINGT-SEPT.

VINGT-SEPT.

Remettons les choses dans leur contexte. Le même jour où mon copain faisait dédicacer à un ancien Premier ministre français le cadeau de Noël destiné à sa mère (j'ai totalement oublié de lui demander si elle a adoré, j'ai honte de moi 🤣🤣🤣), il demandait conseil pour le cadeau de Noël destiné à ma petite personne, et la vendeuse de Gibert, apprenant que j'adore les Rougon-Macquart, lui recommandait Les Hommes de bonne volonté de Jules Romains.

La recommandation est censée. Les Hommes de bonne volonté est une saga retraçant l'histoire de la France de 1908 à 1936 à travers le destin de nombreux personnages, parfois liés entre eux mais pas forcément. L'analogie avec les Rougon-Macquart est évidente, à tel point que Jules Romains évoque la célèbre saga zolienne dans sa préface (pour souligner que son projet est différent, soit – mais quand même). Seul détail que mon copain ne semble pas avoir pris en compte: l'œuvre de Jules Romains, publiée de 1932 à 1946, compte la bagatelle de vingt-sept romans. Ce premier tome des éditions Bouquins, qui fait la bagatelle de 1 380 pages, en réunit sept. À supposer que j'en vienne à bout un jour, il me restera trois autres volumes tout aussi épais à lire. Et je crois comprendre, au moment où je rédige ce billet, que le troisième tome est épuisé. Formidable. 🙈

Frustration ultime: comme les sept romans sont réunis dans un volume unique, il faut que je les lise tous pour sortir ledit volume unique de ma pile à lire, et donc ma pile à lire n'évoluera pas de ce point de vue-là tant que je n'aurai pas tout lu. Je suis désespoir.

Le premier roman s'intitule Le 6 octobre. Nous sommes à Paris en 1908, par une journée ensoleillée et chaude qui témoigne d'un été particulièrement long.

"Le 6 octobre, en se levant, les Parisiens les plus matinaux avaient mis le nez à la fenêtre, avec la curiosité de voir si cet automne invraisemblable poursuivait son record. On sentait le jour un peu moins loin de son commencement, mais aussi allègre et encourageant que la veille."

Mais cette journée est surtout importante en raison de l'actualité diplomatique. En effet, la veille, la Bulgarie – qui était alors assujettie à l'empire Ottoman, je le précise pour les gens qui n'auraient aucune notion d'histoire, comme moi – a proclamé son indépendance. Et "l'Autriche parle d'annexer la Bosnie-Herzégovine". En gros, des tensions régionales risquent, par le jeu des alliances, de faire éclater la guerre en Europe. En d'autres termes, la Première Guerre mondiale aurait bien pu commencer en 1908 et non en 1914!! C'est d'ailleurs le premier paragraphe de ce roman et donc de toute la saga:

"Le mois d’octobre 1908 est resté fameux chez les météorologistes par sa beauté extraordinaire. Les hommes d’État sont plus oublieux. Sinon, ils se souviendraient de ce même mois d’octobre avec ferveur. Car il faillit leur apporter, six ans en avance, la guerre mondiale, avec les émotions, excitations et occasions de se distinguer qu’une guerre mondiale prodigue aux gens de leur métier."

Dans ce premier chapitre, Jules Romains décrit le réveil de Paris, les ouvriers puis les petits employés qui vont au travail. J'ai adoré, et ça rappelle fortement Zola!! Puis viennent de nombreux chapitres présentant le réveil d'encore plus nombreuses personnes, qui seront, logiquement, les personnages récurrents des vingt-sept romans. Il y a toutes sortes de profils: une famille noble et argentée, un apprenti peintre qui arrondit les fins de mois en pariant aux courses, une jeune femme pâle et effrayée qui veut faire relier un livre, un relieur qui reçoit la visite très mystérieuse d'un homme aux habits tachés de sang, une actrice qui attend son amant, un instituteur très inquiet à cause de la guerre susceptible de mettre l'Europe à feu et à sang, un petit garçon qui court dans les rues en jouant avec son cerceau.

Seuls deux de ces personnages vont connaître une évolution narrative importante dans ce premier roman: d'une part, le relieur, Quinette, décide d'aider le criminel qui est entré dans son atelier; d'autre part, l'apprenti peintre, Wazemmes, rencontre un monsieur riche et bien comme il faut qui lui propose un travail.

Malgré l'absence d'évolution, ce roman témoigne d'une belle ambition en raison du nombre de personnages, et surtout d'une vision assez bluffante. Car on sent très bien que Jules Romains a tous les fils de son intrigue bien en main et qu'il sait où il va. C'est un roman d'exposition, et même un exemple parfait de roman d'exposition: voici la ville de Paris, voilà mes quinze personnages, voilà ce qui les caractérise sur une journée. Leurs aventures, ce sera dans la suite.

J'ai adoré la première moitié du roman, que j'ai pu lire sur une seule journée. J'ai moins aimé la deuxième moitié, mais je pense que c'est essentiellement lié au fait que je l'ai lue dans les conditions habituelles de lecture qui me désolent (le soir, en m'endormant toutes les deux pages). Je suis donc très motivée pour lire la suite!! J'espère lire rapidement le deuxième, Le Crime de Quinette. Jules Romains a publié les deux premiers en même temps, ce qui est probablement significatif, et je suis très curieuse d'en savoir plus. Pour les vingt-cinq suivants, on verra, mais ce début est très prometteur.

Deux dernières infos:

Jules Romains est surtout connu pour avoir écrit Knock ou le triomphe de la médecine, donc, en fait, je l'ai croisé dans mon cursus scolaire!! J'ai en effet lu un extrait de cette pièce en primaire (cette scène-ci: http://classe.bilingue.free.fr/fr/TDM-theatre/Doc/knock2.html).

Cette édition Bouquins contient des résumés roman par roman. C'est absolument merveilleux. Chaque fois que j'en lirai un, je pourrai lire le résumé des précédents pour me rafraîchir la mémoire. 💖💞

mercredi 17 avril 2024

Of Mice and Men (1937)

En pleine Grande Dépression, deux hommes très différents se présentent dans un ranch de Californie pour y travailler les champs. George est petit, rapide et débrouillard; Lennie est grand, baraqué et lent. On comprend rapidement que ce dernier a eu des ennuis dans leur ranch précédent, car il a caressé une fille de trop près. Lennie adore caresser les lapins et les chiens, et il ne voit pas bien la différence avec une fille... Dans leur nouveau ranch, ils rencontrent les différents travailleurs, ainsi que le fils du patron. Une nouvelle vie commence, avec le rêve, répété chaque jour, de mettre suffisamment de côté pour acheter un lopin de terre et devenir leurs propres patrons. De travailler pour eux. Et, pour Lennie, de s'occuper de leurs lapins.

Dans ce monde pauvre, où les employés du ranch travaillent onze heures par jour, le lecteur, en très peu de temps, comprend que tout ça va mal finir.

Tout ça va mal finir pour le chien de Candy, un autre employé du ranch. Le chien de Candy est vieux et à moitié aveugle. Le chien de Candy a du mal à se déplacer. Le chien de Candy pue.

Tout ça va mal finir pour nos deux protagonistes. Vous ne savez pas exactement comment, mais la dynamique est évidente d'emblée:  George passe son temps à protéger Lennie et à rattraper ses conneries, mais Lennie continue à répéter les mêmes erreurs parce qu'il n'a pas du tout conscience de ce qu'il se passe autour de lui et de sa force. Je ne sais pas quel trouble mental on pourrait lui diagnostiquer, mais il n'est clairement pas en pleine possession de toutes ses facultés. Il m'a beaucoup rappelé John Coffey dans La Ligne verte de Stephen King, bien que ce dernier personnage soit plus attachant et encore plus tragique.

Même si on comprend dès le début que tout ça va mal finir, la manière implacable dont les événements s'enchaînent m'a serré la gorge, jusqu'à la fin qui m'a paru effroyable.

Stylistiquement, Of Mice and Men est très simple et efficace, sans grandes fioritures stylistiques, mais avec un style très visuel. Je me suis dit plus d'une fois que ça doit être l'enfer à traduire. Les dialogues ne sont pas faciles à suivre pour un non-anglophone, car ils emploient beaucoup de vocabulaire spécifique, de slang et de déformations vocales transposées à l'écrit.

"I like it here. Tomorrow we're gonna go to work. I seen trashin' machines on the way down. That means we'll be bucking grain bags, bustin' a gut. Tonight I'm gonna lay right here and look up. I like it."

"Curley's like a lot of little guys. He hates big guys. He's alla time picking scraps with big guys."

Je ne vous propose pas de traduction, c'est au-dessus de mes moyens de rendre ça, mais, par exemple, j'attire votre attention sur "alla time" pour "all the time". Ça se comprend, mais ça demande un peu d'ajustement quand ce n'est pas votre langue maternelle.

Cette rencontre avec John Steinbeck, dont j'avais lu uniquement Le Roi Arthur et ses preux chevaliers (qui me semble fort peu représentatif de son œuvre 😁), est décidément puissante, et ce malgré sa brièveté (121 pages dans cette édition Penguin). Un auteur dont je comprends le succès, et le Nobel, et que j'espère retrouver sur mon chemin.