lundi 23 novembre 2020

Hygiène de l'assassin (1992)

C'est quand vous avez besoin d'un livre répondant à des critères physiques précis que vous vous rendez compte que votre bibliothèque, aussi bien remplie soit-elle, est désespérément insatisfaisante. Ayant besoin d'un livre facile à transporter, ne craignant pas les dégâts et rapide à lire pour m'occuper deux-trois heures à l'occasion d'un trajet en train, j'ai cherché en vain le candidat idéal, puis j'ai fini par décider de relire Hygiène de l'assassin, le roman qui a révélé Amélie Nothomb il y a quasiment trente ans. (L'avantage des grands formats Albin Michel, c'est qu'ils sont bien résistants!)

Comme lors de ma première lecture, je ne peux que crier au génie: Amélie Nothomb a frappé très, très fort avec ce roman qui repose essentiellement sur le dialogue.

Durant la première partie du roman, on assiste à quatre interviews ou tentatives d'interviews d'un célèbre écrivain, Prétextat Tach, prix Nobel de littérature condamné à une mort prochaine par un cancer rarissime au nom allemand imprononçable. Le dialogue est prédominant dans cette partie, mais il y a également des paragraphes de narration à la troisième personne. Prétextat Tach se joue des journalistes et les renvoie la queue entre les pattes. Arrive ensuite la cinquième journaliste, une femme qui ne va pas se laisser faire, et là le dialogue est ininterrompu jusqu'au bref retour de la narration à la dernière page.

Ce dialogue est brillantissime: à la fois vivant et spontané, mais fort agréable à lire – n'oublions pas que le langage parlé ne passe pas tel quel à l'écrit dans la plupart des cas – et très clair à comprendre, y compris dans tout ce qu'il a de pernicieux. Car Prétextat Tach est très doué pour manipuler le langage et faire dire à ses interlocuteurs ce qu'ils n'ont pas dit, tandis que ceux-ci s'enfoncent dans les idées reçues ou se placent sur la défensive. Ça se dévore, c'est drôle, c'est cruel, c'est une réussite totale.

"Ça m'étonnerait. On jurerait du Prétextat Tach. Il y eut un temps où je connaissais mes œuvres par cœur... Hélas, on a l'âge de sa mémoire, n'est-ce pas? Et non de ses artères, comme disent les imbéciles. Voyons, «chemin de croix digestif», où ai-je donc écrit ça?"

Les personnages, leurs propos et les faits évoqués sont tous hors de l'ordinaire, un trait qui deviendra caractéristique de Nothomb. Personne n'est normal ou banal chez cette écrivaine. Prétextat Tach est bourru, misanthrope, misogyne, enfermé chez lui depuis des années, obèse, invalide, laid, méchant, sadique et sournois. Son physique et son mental sont aussi étonnants l'un que l'autre. Quant à ses habitudes alimentaires...

"Mais le soir, je mange assez léger. Je me contente de choses froides, telles que des rillettes, du gras figé, du lard cru, l'huile d'une boîte de sardines – les sardines, je n'aime pas tellement, mais elles parfument l'huile: je jette les sardines, je garde le jus, je le bois nature. Juste ciel, qu'avez-vous? [...] Avec ça, je bois un bouillon très gras que je prépare à l'avance: je fais bouillir pendant des heures des couennes, des pieds de porc, des croupions de poulet, des os à moelle avec une carotte. J'ajoute une louche de saindoux, j'enlève la carotte et je laisse refroidir durant vingt-quatre heures."

Avec la cinquième journaliste, on passe à une véritable joute verbale assez jubilatoire. Avec le recul post-#MeToo, j'ai même réalisé qu'Amélie Nothomb aborde ici des aspects fondamentaux des rapports hommes-femmes à travers le passé de Prétextat Tach, mais je ne peux rien dire de plus de peur de divulgâcher des éléments qu'il est bien plus agréable de découvrir au fil de la lecture.

"— Le jury du prix Nobel avait dû attraper une solide insolation, le jour où il vous a élu.
— Pour une fois, nous sommes d'accord. Ce prix Nobel est un sommet dans l'histoire des malentendus. M'attribuer, à moi, le prix Nobel de littérature, équivaut à donner le prix Nobel de la paix à Saddam Hussein.
— Ne vous vantez pas. Saddam est plus célèbre que vous.
— Normal, on ne me lit pas. Si on me lisait, je serais plus nocif et donc plus célèbre que lui."

Un roman à lire si ce n'est pas déjà fait (et à relire, quelques années plus tard, pour le savourer différemment). J'entends souvent dire qu'Amélie Nothomb a perdu de sa verve au fil des ans, mais ça m'a donné très, très envie de replonger...

mercredi 18 novembre 2020

Les Fiancés de l'hiver (2013)

La Passe-Miroir de Christelle Dabos, tout le monde en parle depuis des années. Le dernier tome étant sorti depuis un an et une sortie en poche étant donc envisageable pour 2021, j'ai enfin tiré le premier de ma PAL, où je le laissais reposer de peur de tellement aimer que je me retrouverais dans le même état de frustration que lorsque j'ai lu Eragon en 2004 et que le deuxième tome n'était pas encore sorti.


J'avais bien vu: j'ai lu le roman en trois jours et seules ma volonté de fer et la sagesse accumulée durant ma vie de lectrice me retiennent de lire tout de suite le tome 2. (Ça et le fait que le tome 4 n'existe pas encore en poche, donc. 😉)

Alors, franchement, ce bouquin ne va pas changer ma vie comme le Seigneur des Anneaux et ne m'a pas époustouflée comme d'autres romans, mais il m'a happée et m'a fait passer un excellent moment. J'ai savouré un vrai plaisir de lecture comme quand j'étais enfant ou ado, quand on est totalement plongé dans un univers et qu'on a super envie d'y rester et de connaître la suite.

L'intrigue: Ophélie est une liseuse et une passe-miroir. En d'autres termes, elle peut remonter dans le passé des objets en les touchant et elle peut se déplacer en empruntant les miroirs. Elle mène une vie tranquille dans sa ville natale / son pays natal, une arche appelée Anima. Malheureusement, sa famille la marie sans lui demander son avis à un certain Thorn, un grand gars squelettique et bourru venant d'une arche beaucoup plus froide, le Pôle. Le courant ne passe pas du tout quand il la ramène chez lui et Ophélie ne tarde pas à se rendre compte que ce mariage brasse des enjeux qui la dépassent. Il lui faut, en outre, appréhender la société du Pôle et la famille mystérieuse de son futur mari. Pas facile quand sa tante, qui lui sert de chaperonne, et elle sont enfermées et ne voient jamais personne à part la tante et la grand-mère de Thorn...

Avec une jeune fille qui quitte le monde de son enfance pour un autre pays et, symboliquement, l'âge adulte, le postulat de départ des Fiancés de l'hiver est plutôt classique, mais Christelle Dabos a réussi à le traiter avec une fraîcheur bienvenue. L'univers est original et plein de trouvailles très réussies (les couloirs de vent permettant aux traîneaux à chiens de s'envoler vers la Citacielle! 🤩 L'écharpe animée! 😍😍 Les pouvoirs des différents clans symbolisés par leurs tatouages, les sabliers permettant aux domestiques de prendre des congés...) et l'intrigue est à la fois facile à suivre mais retorse, avec des complots, des trahisons et des relations complexes et tendues entre les différents clans du Pôle.
 
L'héroïne pourrait tout avoir de l'ingénue naïve et maladroite, mais, là aussi, Christelle Dabos a réussi à rendre avant tout Ophélie amusante, attachante et plutôt réelle. Certes, elle casse trois assiettes par jour, ne voit pas où elle va à cause de sa myopie et passe son temps à remonter ses lunettes sur son nez (une description qui revient au moins 300 fois dans le livre et que j'attribue au fait qu'il s'agit d'un premier roman), mais elle est aussi réfléchie, déterminée et courageuse et j'ai trouvé ce mélange très réussi. Ophélie affronte calmement des évènements qui ont tout pour traumatiser quelqu'un (quitter sa famille du jour au lendemain pour épouser un inconnu, se retrouver enfermée dans un lieu inconnu, recevoir des mises en garde contre des menaces voilées...) sans verser une larme et sans perdre la tête. Et sans tomber amoureuse au premier regard. Derrière ses lunettes, les petites cellules grises s'activent, comme dirait un certain Hercule.
 
Pour résumer à l'extrême, ce premier tome m'a rappelé la découverte enchanteuse de l'univers d'Harry Potter, une manière de faire du neuf avec du vieux en mélangeant savamment des éléments scénaristiques intemporels et un imaginaire très poussé.

Quant au style, il est assez simple et agréable à lire, mais non dénué de richesse. Et il y a des imparfaits du subjonctif. Je répète: il y a des imparfaits du subjonctif. 😍😍😍

Christelle Dabos a su trouver un bel équilibre pour ce roman jeunesse et je regrette un peu de ne pas avoir pu le lire quand j'étais bien plus jeune et en manque de personnages féminins (personnages féminins qui étaient si rares dans mon imaginaire que je ne réalisais même pas qu'elles étaient rares). Son imagination nous offre une multitude de trouvailles et cette introduction laisse présager de très belles choses pour la suite. Je crois avoir lu des retours déçus sur le tome 4, mais pour l'instant je me suis régalée. Et mon petit cœur d'artichaut mise gros sur Thorn, envers et malgré tout!
"On dit souvent des vieilles demeures qu'elles ont une âme. Sur Anima, l'arche où les objets prennent vie, les vieilles demeures ont surtout tendance à développer un épouvantable caractère."
Allez donc voir ailleurs si cette Passe-miroir y est!
L'avis de la petite marchande de prose
L'avis de Vert

vendredi 13 novembre 2020

Le Rayon vert (1882)

Chronique express!


Lorsque Miss Campbell apprend l'existence d'un phénomène météorologique fort rare, le rayon vert, elle n'a plus qu'une idée en tête: le voir de ses propres yeux! Pour cela, elle emmène ses deux oncles et tuteurs en bord de mer, ou l'observation sera facilitée au moment du coucher du soleil sur l'horizon. À Oban, une station balénaire écossaise, ses plans sont toutefois perturbés par divers évènements, dont la maladresse d'Aristobulus Ursiclos, un scientifique pédant auquel ses chers oncles aimeraient bien la marier. Miss Campbell se désole, puis un autre jeune homme entre en scène...

Que dire? Jules Verne était un génie et ce roman, bien que clairement mineur dans sa production, se lit avec un immense plaisir. Il est drôle et entraînant avec ses personnages loufoques (Aristobulus qui joue au croquet en décrivant ses actions en termes scientifiques!) et son histoire d'amour si prévisible mais toute douce et charmante. On a l'impression de voyager dans un monde révolu où tout était bien plus tranquille que maintenant. Et l'Écosse nous change agréablement des contrées plus exotiques où Verne nous entraîne généralement. Difficile de ne pas avoir envie d'aller visiter l'île de Staffa, malgré la violence de ses tempêtes...

dimanche 8 novembre 2020

Dictature 2.0. Quand la Chine surveille son peuple (et demain le monde) (2018)

Une fois n'est pas coutume, j'ai lu un bouquin de géopolitique.
 

Pour info, je vis plus ou moins dans une grotte coupée du monde depuis 2010. Avant, je lisais le journal. Je lisais même des journaux différents. Puis je me suis retrouvée au chômage et je n'ai plus acheté la presse, vu que j'avais besoin d'économiser et que lire les articles en ligne était gratuit. Et puis l'actualité s'est faite de plus en plus terrifiante, notamment avec la crise de l'euro, et j'ai délibérément fui les informations.

Tout ça pour dire que, à part qu'il s'agit d'une dictature communiste qui adore l'argent, je ne sais à peu près rien sur le régime chinois actuel.

Kai Strittmatter, journaliste, décrit dans cet ouvrage le fonctionnement de la dictature chinoise. Sous l'impulsion de l'actuel secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) et président de la République populaire de Chine, Xi Jinping (qui s'est débrouillé pour pouvoir être président à vie...), le Parti et le pays ont beaucoup évolué depuis 2012.

Tout d'abord, l'auteur étudie les mutations de la langue même, avec de nouveaux éléments de langage. Je n'ai pas retenu d'exemples, mais c'est ce chapitre qui m'a le plus fait frémir, en bonne linguiste. Strittmatter passe ensuite à la répression politique et au règne de la terreur, avec des emprisonnements arbitraires suivis de longues séances de repentement publiques dans lesquelles les malheureux dissidents demandent pardon d'avoir trahi le Parti ou la Chine, ou les deux, vu que de toute façon le Parti EST la Chine. Il parle aussi de la propagande très active – les nouvelles générations de Chinois ne savent rien du massacre de la place Tiananmen, tandis qu'on leur parle quotidiennement du méchant Occident qui ne veut pas d'une Chine forte – et de la récupération ingénieuse de l'intelligence artificielle et des méthodes de surveillance généralisée pour traquer la moindre désobéissance, d'un piéton qui traverse au feu rouge à un Ouïghour qui reçoit d'autres Ouïghours dans son logement... C'est cette surveillance généralisée qui est le véritable propos du livre. Avec un réseau très dense de caméras de surveillance et l'omniprésence de la reconnaissance faciale (pour débloquer votre nouveau téléphone, pour obtenir du papier toilette dans les toilettes publiques (!!), pour prendre à manger au restaurant universitaire, etc. etc.), le Parti sait à tout moment qui est où. Encore plus gênant: certaines firmes occidentales ne se gênent pas pour l'aider ou cèdent à ses demandes, comme Apple qui a retiré plus de 500 (!!) applications de l'App Store à la demande de la Chine.

Un chapitre étudie également le retour en force de Marx et Confucius dans le pays.

On a fait lecture plus plaisante, évidemment, et j'ai donc lu ce livre à petites doses. D'autant qu'il se termine sur un constat que je partage: avec la montée du populisme, de l'extrême-droite et des tensions sociales, les vieilles démocraties occidentales ont perdu de leur attrait et ne sont plus un modèle pour les pays non occidentaux. Avec Donald Trump à la Maison Blanche, les États-Unis sont étaient mal placés pour faire la morale en matière de démocratie. Le modèle chinois peut séduire bien des gouvernements – d'ailleurs, la Russie s'intéresse à ces technologies. Et les pays de l'Union européenne ne pourront faire face à ce géant qu'en s'unissant, ce qui est précisément ce qu'ils ne sont pas en train de faire.

Je vous laisse avec une citation hilarante, mais qui rend l'idée du degré auquel le Parti verrouille tous les aspects de la vie en Chine. (Ce serait hilarant si ce n'était pas horrible, en fait...)

"Les formations idéologiques paraissent avoir singulièrement déteint sur l'administration de la banque de sperme de la troisième clinique universitaire de Pékin. Lorsqu'elle a cherché de nouveaux donneurs, elle n'a pas seulement exigé des candidats potentiels, entre vingt et quarante-cinq ans, qu'ils soient dénués de maladies héréditaires ou infectieuses, ou encore de «calvitie manifeste». L'appel à dons de la banque de sperme sur Weibo réclamait en outre «d'excellentes qualités idéologiques»: on n'acceptait que des donneurs «patriotes, soutenant le pouvoir du Parti communiste et ayant une attitude loyale à l'égard de la mission assignée au Parti»."

Pourquoi ce livre?
Parce qu'il a été traduit de l'allemand par Olivier Mannoni, le brillant directeur de l'École de traduction littéraire du Centre national du livre.

Vous voulez en savoir plus?
Je vous invite à lire l'article "Parler pour la Chine. Le politiquement correct des travailleurs chinois en Zambie" de Di Wu, brillamment traduit de l'anglais par Lise Garond et publié dans la revue Terrain.

mardi 3 novembre 2020

La gamelle d'octobre 2020

Octobre s'en est allé, et avec lui la vie du milieu – pas la vie d'avant, mais pas la vie de maintenant non plus, et probablement pas la vie d'après non plus. Retour sur le dernier mois d'ouverture des cinémas avant qui sait quand.

Sur petit écran

Alice au pays des merveilles de Clyde Geronimi, Wilfred Jackson et Hamilton Juske (1951)
 

Vu mes souvenirs d'enfance et ma lecture difficile des romans de Lewis Carroll, je redoutais un peu de revoir ce dessin animé. Au final, ça n'a pas été si terrible et j'ai même ri de bon cœur à certains passages, comme celui du chat, bien entendu, et celui de la chenille. Le film reste toutefois une succession de saynètes décousues et parfois forcées, comme le récit de Twindledee et Dwindledum sur les huîtres. Ça va parce qu'il ne dure qu'une heure quinze. 😉

Sur grand écran

Josep de Aurel (2020)
 

Un dessin animé poignant sur un camp de républicains espagnols dans le sud de la France au lendemain de la guerre civile espagnole. C'est révoltant et glaçant de voir comment la France a traité ces gens. Le film se termine toutefois sur une note d'espoir grâce à l'amitié, à la transmission et à l'art. Je précise que je n'ai apprécié ni le trait, ni l'animation, ce qui ne m'a pas aidée à rentrer dans le film, mais j'ai pu néanmoins apprécier le message.

Antoinette dans les Cévennes de Caroline Vignal (2020)
 
Le bonheur. 💖
 
Quelle surprise: contrairement à ce que m'avait laissé penser la bande-annonce, ce film est loin d'être con. Déjà, l'âne n'est pas ridiculisé ou humanisé, ce qui est bien; il fait essentiellement sa vie d'âne. Ensuite, le film présente plein de situations gênantes, dans lesquelles les personnages dépassent les bornes sans donner l'impression de s'en rendre compte (comme la femme qui critique ouvertement Antoinette parce qu'elle sort avec un homme marié ou le mec qui lui tourne autour avec insistance et lourdeur, allant jusqu'à donner des ordres à son âne à sa place); en général, je trouve ce genre de scène totalement beauf, mais là j'ai eu l'impression qu'on voulait justement montrer le malaise. Et puis Antoinette couche avec un parfait inconnu dans une relation d'un soir simple et respectueuse, quasiment entre bons copains, un rapport sexuel passager qui n'engage à rien et ne choque personne. Bref, une vraie surprise pour moi. Il va sans dire que je veux partir randonner avec un âne, moi aussi – mais ça je le savais déjà, c'était dans ma liste de projets pour 2015. 😁
 
Du côté des séries
 
Agatha Christie's Hercule Poirot – saisons 7 et 8 (2000 et 2001-2002)
Deux saisons de seulement deux épisodes chacune, réunies en un même coffret. Le plaisir est toujours aussi présent. Je dois carrément me retenir pour ne pas en regarder plus d'un par semaine. 🙂
 
Et le reste
 
Outre mon Cheval Magazine habituel, j'ai lu le Bifrost n°98 sur Van Vogt et le Translittérature n°57, qui aurait dû sortir en avril mais a été retardé par le confinement. Quelle revue merveilleuse et quels traducteurs extraordinaires.
 
 
Et voilà. Rendez-vous en décembre pour voir comment j'ai occupé ce mois de confinement!

jeudi 29 octobre 2020

Le Problème à trois corps (2006)

Le Problème à trois corps de Liu Cixin est un de ces romans dont on dit que sa réputation le précède. Je l'ai probablement repéré chez Lorhkan, puis un ami me l'a offert. Vert aidant, je me suis enfin plongée dedans...
 
 
Et c'est malheureusement une déception, mes amis.

Tout d'abord, un mot sur l'intrigue. Tout commence en Chine en 1967, charmante époque à laquelle la science se doit d'être révolutionnaire et les scientifiques sont facilement accusés de favoriser l'impérialisme étranger et la contre-révolution. Ye Winjie voit son père mourir sous les coups des gardes rouges à cause de ses travaux. Elle-même considérée comme contre-révolutionnaire, elle n'échappe à l'emprisonnement que grâce à ses compétences en astrophysique, qui intéressent la direction d'un gigantesque radiotélescope.

En gros, le livre suit le parcours de Winjie: de manière linéraire au début, avec un récit à la troisième personne, et par ses témoignages à la première personne à la fin. Et entre les deux? On évolue essentiellement en compagnie de Wang Miao, un ingénieur en nanomatériaux qui infiltre un groupe de scientifiques subversifs jouant à un jeu en ligne chelou. J'ai ressenti un désintérêt total pour ce personnage, même quand il est confronté à un compte à rebours qui a de quoi vous faire perdre la tête. Je l'ai trouvé froid, distant, incompréhensible, totalement à côté de la plaque... Puis il est entré dans le jeu, et là, c'était foutu, il y avait des tas de gens aux noms chinois que je ne retenais pas et leurs actions et motivations étaient plus que floues.

Quant à la fin, elle m'a paru partir franchement en vrille (au cas où des esprits suspicieux passeraient par là: non, ce n'est pas pas parce que c'était trop scientifique...). C'était à peu près aussi gros que le coup de l'écolo jusquauboutiste qui hérite de plusieurs milliards de dollars à la mort de son papa pétrolier au détriment de ses frères...

Tout au long du livre, les dialogues m'ont semblé bancals, comme si les personnages ne répondaient pas aux questions qui leur sont posées ou réagissaient à des choses qui n'avaient pas été dites. J'ai dû retourner en arrière plusieurs fois pour m'y retrouver. En outre, la rédaction française ne brille pas, avec des redondances agaçantes  ("son activité principale consistait principalement à éjecter des capsules" ou "maintenant" et "désormais" dans la même phrase) et des erreurs ("Stanton ne semble pas avoir étendu la voix dans son talkie-walkie"). Entendons-nous, je ne jette pas du tout la pierre à Gwennaël Gaffric, le traducteur; je sais d'expérience que vous pouvez remettre une traduction tout à fait correcte et découvrir, quand vous ouvrez le livre des mois plus tard, que quelqu'un a salopé votre travail. Mais Actes Sud, sérieux? Actes Sud qui fait des erreurs d'accord? Actes Sud qui n'utilise aucun moyen typographique pour marquer la poursuite du dialogue quand un personnage s'exprime sur plusieurs paragraphes, ce qui est essentiel pour éviter que le lecteur ne croie qu'on repasse au récit hors dialogue? Tout fout le camp dans l'édition, mes amis.

Pour toutes ces raisons, et malgré l'enthousiasme de bien d'autres lecteurs, je ne lirai pas les deux tomes suivants. Et sur certains plans, c'est dommage, car il y a aussi des sujets très intéressants dans ce roman: le poids des choix individuels, la confiance (ou l'absence de confiance) en l'avenir, la lutte pour la survie, la réaction face à des choses qui nous dépassent ([divulgâcheur] naissance de factions opposées parmi les Terriens ayant conscience de l'existence des Trisolariens, chaque faction ayant des attentes différentes envers ces derniers [fin du divulgâcheur]), affrontement entre deux civilisations qui consiste beaucoup à parier sur l'avenir ([divulgâcheur] les Trisolariens devant mettre 450 ans à rejoindre la Terre, il ont le temps de la faire évoluer à leur avantage, mais ils ne peuvent pas non plus tout prévoir [fin du divulgâcheur]). Qui sait, je lirai peut-être la traduction anglaise de Ken Liu un jour, si les copains font des retours enthousiastes des tomes 2 et 3...

Allez donc voir ailleurs si ce problème y est!
L'avis d'Anne-Laure - Chut maman lit!

samedi 24 octobre 2020

Et on tuera tous les affreux (1948)

Chronique express!


Difficile pour Rock Bailey, qui s'est engagé à rester vierge jusqu'à ses vingt ans pour se consacrer pleinement au sport, de tenir ses résolutions tellement les filles lui tournent autour... Et puis, voilà qu'on le kidnappe et qu'on l'enferme tout nu dans une salle uniquement meublée d'un lit, où le rejoint une jeune femme très sexy et toute nue aussi. La température monte... Mais notre héros réussit à s'échapper. De retour dans le pub où il a commencé sa soirée, il tombe sur un cadavre et se retrouve ainsi mêlé à une sombre histoire de sélection génétique destinée à créer des humains parfaits.

Alors ça. Je n'ai jamais lu Boris Vian jusqu'à maintenant. Je croyais que c'était une littérature un peu provocatrice, mais surtout rêveuse et de toute façon très respectable. J'ai découvert dans ce roman, publié sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, une petite bombe, un policier au ton très enlevé, très populaire – au sens de "langage de tous les jours" –, avec un humour permanent. Pas de quoi éclater de rire, non, mais un mélange coloré que je n'ai jamais rencontré. Et quelques passages très, très... heuh... discrètement suggestifs? (Cela m'a évoqué les romans SAS, mais comme je n'en ai jamais lu, je ne sais pas si le mélange d'action et de sexe est similaire.) Rien de marquant, à vrai dire – c'est un roman vite lu et vite oublié dont l'intrigue ne surprendra personne –, mais il faudra que je jette un coup d'œil à J'irai cracher sur vos tombes un jour...

"Je suis fasciné par le jeu des muscles de l'homme. Il a au moins un mètre soixante de tour de poitrine et il a l'air dessiné au pinceau tellement il est couvert de creux et de reliefs que des pauvres types mettent dix ans à ne pas acquérir en faisant huit heures de culture physique par jour."

"Elle claque la porte, se retourne, dégrafe sa robe et ses seins jaillissent à l'air... [...] Je sens comme qui dirait des picotements au creux des lombes... Zut, alors, ça va faire la douzième fois depuis ce matin... Il y a un peu d'abus..."
(Le gars se plaint de trop baiser, oui, oui. 😂😂)

lundi 19 octobre 2020

Au bal des absents (2020)

Chronique express!

Lorsqu'elle a l'opportunité de s'installer quelque temps dans une grande maison perdue au fin fond de la campagne, Claude n'est que trop heureuse d'avoir un toit sur la tête. Sa situation économique déplorable, en effet, l'oblige justement à quitter son studio. Du coup, enquêter sur la mystérieuse disparition d'une famille américaine lui semble une véritable aubaine, même si elle n'est pas du tout qualifiée pour le poste! Mais la maison s'avère bien moins accueillante qu'elle ne le voudrait et Claude fuit dès sa première nuit sur place, talonnée par des bruits suspects, des miroirs qui montrent des images impossibles et une présence ultramalveillante. Passée la première terreur, elle décide toutefois d'insister. Après tout, elle n'a nulle part où aller et a besoin de cette maison. Commencent ainsi de longues journée d'étude sur le surnaturel à la médiathèque du coin et de longues nuits dans sa voiture...

J'ai passé un excellent moment avec ce roman. Catherine Dufour campe une protagoniste incroyablement têtue et acharnée aux prises avec plus grand qu'elle et traite la chose avec beaucoup d'humour. Ainsi, Claude donne à la créature qui hante la maison le nom d'une de ses formatrices de Pôle Emploi, Colombe. 🤪 Le ton est à la fois cynique et léger, dans un mélange difficile à décrire qui rend la lecture à la fois aisée, plainsante et grinçante. Car au-delà du quotidien tout à fait particulier de Claude, qui récite des exorcismes ponctués d'injures et sème du sel sur son chemin quand elle visite la maison, Catherine Dufour parle aussi de déclassement social. Claude en est arrivée là parce que le marché du travail, Pôle Emploi et la société l'y ont menée. On n'est pas pour autant dans un misérabilisme social qui m'aurait déplu, plutôt dans un portrait assez cynique d'une réalité difficile qui fait qu'on ne peut que soutenir Claude et son entêtement, et ce jusqu'à une fin très satisfaisante.

Allez donc voir ailleurs si ce bal y est!
L'avis de Tigger Lilly
Une interview de l'autrice dans le podcast C'est plus que de la SF