samedi 29 novembre 2014

Locke & Key (2008-2013)

Locke & Key de Joe Hill (au scénario) et Gabriel Rodriguez (au dessin) est une série de comics très très réussie. Difficile d'ajouter quelque chose de pertinent à tout le bien qui en a déjà été dit, mais j’essaierai de vous faire part de ce qui en constitue à mon avis les plus grands atouts.


Pour commencer, disons seulement qu'il s'agit de l'histoire d'une famille, les Locke, récemment installée dans une maison, Keyhouse, dans une ville nommée Lovecraft. Bizarrement, les trois enfants (deux frères et une sœur) n'arrêtent pas de trouver des clés plus jolies et mystérieuses les unes que les autres, dotées de pouvoirs surprenants... et que les adultes ne voient pas.

La série fait six tomes et est terminée. Ils sont tous disponibles en France chez Milady Graphics.

Ce que j'en retiens de négatif (et encore...), c'est juste le dessin, qui ne m'a pas trop plu au début. Mais comme me l'avaient dit Oukouloumougnou et l'Homme, le trait de Gabriel Rodriguez s'améliore au fil des tomes et a au final plutôt ajouté au charme de la série. À vous de voir si cela vous rebute ou pas...


Pour le positif, essayons d'êtres brefs!! :)

Déjà, citons les personnages juste trop attachants. Travaillés mais simples, apparemment clichés mais en fait non, tellement humains, tellement faibles et tellement courageux, un vrai régal. Il n'y en a qu'un qui ne m'a pas plu, la mère, mais sinon je les ai tous aimés, même quand ils n'apparaissaient que quelques pages! Une belle réussite.


Ensuite: une ambiance un peu sombre, un peu mystérieuse, avec la traditionnelle vieille bâtisse superbe qu'on rêve tous d'acheter un jour, pleine de coins d'ombre, de portes qui vont on ne sait où, de messages inattendus, en bref de surprises plus ou moins effrayantes qui font qu'on en redemande toujours. Cette ambiance va de pair avec le point suivant...


...À savoir le talent avec lequel nos deux auteurs ont créé quelque chose de nouveau à partir de l'ancien. Je m'explique: l'univers de Locke & Key est plein de références. Celle à Lovecraft est la plus évidente, mais d'une manière plus générale cet univers s'inscrit dans la longue tradition de l'étrange et en respecte les codes et l'esthétique. Il n'en reste pas moins totalement nouveau. Les auteurs ont vraiment créé quelque chose qui n'avait jamais été fait avant, et c'est un bonheur de découvrir quelque chose d'aussi neuf. C'est un peu l'émerveillement du lecteur qui lit pour la première fois Le Seigneur des Anneaux, mais en redoutable et un peu sombre, juste à la limite entre ce qu'on rêve de découvrir et... ce qu'on a peur de connaître.


Sous cet aspect, je tiens à faire le parallèle avec Penny Dreadful, série qui excelle également dans cette manière de faire du neuf tout en restant dans la lignée de l'ancien. D'ailleurs, je viens de réaliser que j'ai été plutôt gâtée ces derniers mois, avec une série télévisée et un comics approchant de très près de mon univers idéal, celui que j'aurais aimé créer moi-même. De quoi nous encourager en cette époque de productions très formatées.

Enfin, Locke & Key aborde plein de sujets intéressants, au premier rang desquels la difficulté de passer à l'âge adulte. Rien que la symbolique des clés (qui sont d'ailleurs extrêmement bien travaillées, du point de vue dessin ça a vraiment été ce qui m'a marquée le plus), et le pouvoir qui va avec, me semble pleine d'enseignements. Citons aussi, pour finir, qu'il y a aussi de l'humour et de l'émotion dans ces six tomes, notamment le dernier qui a bien failli me faire verser ma petite larme. Ha, et aussi que le scénario est très bon...


En bref, donc, une série pour les ados (sous réserve de l'ado en question, car il y a pas mal de sang et de morts macabres) et les adultes à ne vraiment pas louper. Pour ma part j'en tire un bilan très positif et je vais en rêver un bon bout de temps... Dans l'attente de la relire un jour (prochain?) en VO.

Un grand merci à Oukoulou qui en a parlé sur son blog, ce qui m'a rappelé que l'Homme m'en avait parlé, et évidemment à l'Homme qui m'a prêté les six tomes!!!!

Allez donc voir ailleurs si ces clés y sont!

mercredi 26 novembre 2014

Dinotopia: A Land Apart from Time (1992)

Dinotopia, j'en rêvais depuis longtemps. Plus précisément depuis que j'ai découvert que la série télé était en fait l'adaptation de livres illustrés apparemment superbes. Et vous savez ce qui est cool dans la vie, c'est que parfois on a la bonne surprise de voir que oui, une œuvre qui semblait géniale l'est réellement, et que les dessins de Dinotopia ne sont pas beaux seulement sur les couvertures, mais tout du long!

Dinotopia: A Land Apart from Time de James Gurney est un livre illustré qui reprend une structure classique, celle du journal intime, avec l'avantage et la particularité qu'il s'agit ici d'un carnet contenant de nombreux croquis. Retrouvé à notre époque dans la section manuscrits d'une université, il a été rédigé en 1862-63 par Arthur Denison, un scientifique ayant fait naufrage quelque part dans l'Atlantique avec son fils Arthur. Les deux hommes gagnent la terre ferme sur une île dont ils ne tarderont pas à rencontrer les habitants: des êtres humains et des dinosaures vivant côte à côte...



Ressentir une œuvre est toujours quelque chose de subjectif, mais cela me semble encore plus le cas quand il s’agit de dessins. Gardez donc à l’esprit que j’ai trouvé les dessins de Dinotopia superbes et qu’ils approchent assez près de mon idéal. Très soignés, ils sont très lumineux et aérés, facile à embrasser d’un coup d’œil mais aussi plein de petits détails quand on y regarde de plus près.


Mais ce qui m’a le plus marquée, c’est l’émerveillement total que j’ai ressenti pendant ma lecture, quand on découvre les dinosaures et les villes de l’île au même rythme que nos deux explorateurs. Évidemment, je suis friande de tout ce qui tourne autour des dinosaures, mais il y a vraiment ici une grâce, une attention qui rendent le tout très crédible et attachant. Ce monde est un peu à l’image du dessin de James Gurney (enfin, d’Arthur Denison…^^): un univers complexe, avec des traditions anciennes, des lieux très différents, des personnages bien caractérisés, mais présentés avec une simplicité et une progressivité qui permettent de bien s’approprier chaque élément et de le sa-vou-rer.


Dinotopia est typiquement le livre que je regrette de ne pas avoir découvert quand j'étais enfant: s’il me fait rêver comme ça à (presque) trente ans, qu’est-ce que je n’aurai pas ressenti si je l’avais lu quand j’en avais sept ou huit…


Le seul bémol concerne la fin, qui n’en est pas vraiment une puisqu’on ne sait pas ce qu’Arthur a découvert là où il est allé, mais il y a d’autres tomes que je ne manquerai pas de lire pour tout savoir.

En bref, je pense que Dinotopia est un livre parfait pour les petits et les grands qui ont su rester petits dans leur tête, une petite touche de douceur pas bête du tout qui ouvre en grand les portes de l’imaginaire. La seule comparaison qui me vient à l’esprit, c’est le brillant petit livre de Maurice Sendak, Max et les maximonstres

Quant à la série télévisée, je pense faire l’impasse dessus car elle me semble avoir fort mal vieilli, mais la présence de David Thewlis, que j’aime d’amour depuis qu’il a joué Einon dans Cœur de Dragon, pourrait me faire changer d’avis…


Attention, la superbe édition que m'a offerte l'Homme ne présente pas de réelle valeur ajoutée pour le novice: il y a certes une intro intéressante et surtout un afterword de James Gurney passionnant, mais si elle coûte si cher, c'est parce qu'il s'agit d'une édition limitée et signée par l'auteur. À réserver aux fans, donc, ou aux gens comme l'Homme qui ne font pas les choses à moitié.

dimanche 23 novembre 2014

Nouveaux Contes à Ninon (1874)

Un recueil de nouvelles qui vient conforter l'adoration qu'on porte à un écrivain, c'est toujours agréable, surtout quand on ne lit plus guère l'écrivain en question parce que les seuls livres qui vous manquent -- les quatre Évangiles -- coûtent une fortune.

J'avais déjà lu plusieurs de ces textes dans d'autres recueils et je n'ai donc pas eu de grosses surprises dans ces Nouveaux Contes à Ninon. Mais il est intéressant de lire ces contes dans l'ordre qu'avait choisi Zola lui-même. Ils forment un tout cohérent où l'on retrouve certains thèmes qui seront repris plus en profondeur dans les romans à venir (en 1874, Zola n'avait publié que ses œuvres de jeunesse et les quatre premiers tomes des Rougon-Macquart). Un condensé de Zola en quelque sorte.


Le recueil commence en douceur avec l'introduction À Ninon et les nouvelles Un bain et Les Fraises. Ces textes ne sont pas particulièrement marquants, mais joliment écrits et légèrement piquants.

Vient ensuite Le Grand Michu, que j'aime beaucoup: cette histoire de collégiens en révolte est une métaphore de bien des révolutions échouées et elle en a l'amertume. On retrouve le Zola lucide, qui voit les travers de ses contemporains et les dénonce. Le Jeûne et Les Épaules de la marquise sont des critiques acerbes de la haute société du Second Empire, riche et égoïste à l'extrême. On y devine La Curée et Son excellence Eugène Rougon. Ils vous révoltent, mais de manière modérée et un peu triste, comme face à un mal plus fort que nous et impossible à déloger...

Mon voisin Jacques est un texte plutôt triste sur une profession très mal vue. Pas de message politique, juste quelque chose de très humain.

Le Paradis des chats et Lili reviennent à la critique, le premier des masses dociles et le deuxième de l'éducation des petites filles. Ils sont vraiment intéressants car ils restent complètement d'actualité aujourd'hui. Le lecteur ne peut que se demander ce qu'il ferait à la place du chat de la première, tandis que les petites filles d'aujourd'hui sont élevées sensiblement dans les mêmes lignes que celles de la deuxième, ce qui est terriblement inquiétant et décourageant. (C'est souvent le cas chez Zola, ce sentiment de découragement profond: cent, cent vingt ou cent quarante ans sont passés depuis la publication de ses livres et la situation n'a pas changé, la société occidentale n'a pas évolué... À quoi bon qu'il ait dénoncé et qu'il se soit battu et que d'autres l'aient fait après lui?)

La Légende du petit manteau bleu de l'amour et Le Forgeron sont plus anecdotiques, mais jolis. Ils ne m'ont pas marquée mais je les ai lus avec plaisir.

Le Chômage et Le Petit village sont les deux textes les plus percutants, deux petites pépites zoliennes vraiment terrifiantes. Le Chômage parle justement du chômage, de ce qu'ils se passe lorsque l'usine ferme faute de commande et que les ouvriers, arrivés le matin comme à l'accoutumée, apprennent qu'ils ne travailleront pas aujourd'hui, ni demain, ni... "C'est vingt, c'est trente familles qui ne mangeront pas la semaine suivante." On souffre avec eux et on a envie de pleurer pour eux. Ici, on pense, contrairement à  plus haut, que la société change et qu'on est bien content de cotiser à Pôle Emploi.... Le Petit village est un texte très poétique sur un joli village coupé du monde, replié sur lui-même depuis toujours, qui ne deviendra célèbre que lorsque la folie des combats en aura fait un lieu de mort et d'agonie. On y voit venir les horreurs de La Débâcle...

Souvenirs, nouvelle plus longue divisée en chapitres, regroupe des souvenirs divers: fiacres filant vers les gares, processions religieuses, chats... J'ai adoré la partie sur les chats. D'autres m'ont plu et d'autres pas, ce qui est souvent ma conclusion sur les recueils en général... Soulignons tout de même que la partie sur les fleurs annonce La Faute de l'abbé Mouret.

Enfin, Les Quatre journées de Jean Goujon est très prévisible dans son découpage mais touchante jusqu'à ce qu'elle devienne soudain parfaitement angoissante. J'en suis donc restée marquée. Et j'y ai vu quelques accents du Docteur Pascal à cause du désir d'enfant.

Après la déconvenue des Contes à Ninon, j'ai retrouvé mon cher Zola avec plaisir. Ces Nouveaux Contes sont vraiment une bonne manière de se frotter à Zola si on ne le connaît pas et qu'on a envie de commencer doucement. On y retrouve les thèmes sociaux qui l'ont fait passer à la postérité, ainsi qu'une plume bien représentative (même si pour lire le meilleur de cet écrivain il faut vraiment mettre le nez dans ses romans).

Zola me manque trop en fait. Il faut vraiment que j'achète les Évangiles.

jeudi 20 novembre 2014

UGC Culte: Le bon, la brute et le truand (1966)

Chronique express


Je ne sais pas par où commencer cette chronique tellement il y a de choses à retenir de Le bon, la brute et le truand. L'aspect visuel évidemment: les grands espaces, les très gros plans, la lenteur délibérée et assumée de Sergio Leone. La musique: les airs ultra connus d'Ennio Morricone. Je n'avais jamais vu ce film et le découvrir sur grand écran, c'est juste parfait. Sa réputation le précède et je n'ai pas été déçue. Mais il y a aussi tout ce à quoi je ne m'attendais pas: une très grande modernité dans la mise en scène (ne serait-ce que pour les surnoms des trois personnages principaux qui apparaissent en arrêt sur image sur leurs visages respectifs, un procédé très utilisé aujourd'hui!); l'humour permanent; le propos lucide sur la guerre (avec des scènes très émouvantes, notamment la bataille pour ce pont qui ne sert à rien) et la fièvre de l'or (quel moment de folie, le ugly qui court dans le cimetière sur cette musique de dingues!); et un Clint Eastwood au top, tellement bourru et lumineux à la fois, super élégant sous la crasse et juste trop sexy. Ajoutons quelques chevaux superbes et on tient un vrai chef d’œuvre, un film à voir et à revoir!


Une mention spéciale pour la vidéo de présentation, dans laquelle un journaliste replace le film dans le contexte de l'époque. Je n'avais pas bénéficié d'une telle introduction lors de mes précédentes séances de l'UGC Culte et c'est très intéressant. Hâte d'aller voir les films de décembre: Tout sur ma mère, La Couleur pourpre et Psychose.

lundi 17 novembre 2014

Le cheval illustré de A à Z (2004)

Chronique express!


J'ai retrouvé ce vieil album en faisant du rangement dans ma bibliothèque. J'avais totalement oublié son existence, ce qui est vraiment injuste pour ce petit condensé d'humour assez brillant. De A comme "À cheval" à Z comme "Zingaro", Homéric donne des définitions décalées et mordantes des mots du monde du cheval. Les dessins de Riff (impossible d'en savoir plus sur ce/cette dessinateur/dessinatrice) sont très drôles et viennent vraiment en complément des définitions. Pour ne pas trop spoiler -- il y a à peine 47 pages --, je vous laisse avec une définition que j'adore et un dessin qui me fait éclater de rire à chaque fois.



Un album à ne pas limiter aux amateurs! :)

Homéric et Riff, Le cheval illustré de A à Z
Soleil Productions, 47 pages, 11,95€

vendredi 14 novembre 2014

Vague à l'âme au Bostwana (2001)

Chronique express!


Je continue avec enthousiasme les aventures de Precious Ramotswe, première femme détective du Bostwana, avec ce troisième livre d'Alexander McCall Smith. La recette est la même que dans les tomes précédents et elle marche tout aussi bien: la sympathique Precious mêne l'enquête entre deux tasses de bush tea tout en philosophant sur les valeurs traditionnelles du Bostwana et les relations humaines. Tout ceci est merveilleusement désuet et touchant: une vraie Miss Marple en quelque sorte, mais plus moderne et plus traditionnelle à la fois... La petite touche d'humour est bien la même, en revanche. Une seule enquête, menée pour le compte d'un homme politique influent, occupe Precious ici, mais elle a beaucoup à faire avec la gestion de son entreprise et de sa vie personnelle. Pendant ce temps, c'est son assistante Mma Makutsi qui s'occupe de la question de morale qui donne au roman son titre d'origine, Morality for Beatiful Girls. D'ailleurs, Mma Makutsi est un autre personnage vraiment formidable à qui va toute ma sympathie. J'adhère totalement à l'image de ces femmes déterminées, discrètement féministes, qui se battent au quotidien dans un monde très majoritairement masculin. Un bijou léger, amusant, distrayant, mais tellement humain au final: un vrai régal.

Déjà chroniqués sur ce blog
Mma Ramotswe détective (The No. 1 Ladies' Detective Agency)
Les Larmes de la girafe (Tears of the Girafe)

mardi 11 novembre 2014

L'Origine de la violence (2009)

Après Il est de retour et Fury, je reste dans le domaine de la deuxième Guerre mondiale avec L'Origine de la violence, le livre qui a permis à Fabrice Humbert de rencontrer le succès. Fabrice Humbert, je vous l’ai déjà dit, est l’écrivain français contemporain que j’estime le plus, avec Emmanuel Carrère et, maintenant que j’y pense, Annie Ernaux.


Dans ce roman, le narrateur, professeur dans un lycée franco-allemand (comme l’auteur!), accompagne ses élèves en visite à Buchenwald. Devant une photographie d’époque, il croit reconnaître son père dans les traits d’un prisonnier du camp. Une telle chose est bien sûr impossible, son père étant bien plus jeune, mais la ressemblance est tellement frappante qu’il commence à faire des recherches sur ce prisonnier. Il s’avèrera que l’homme fait bien partie de sa famille: David Wagner, juif déporté, est le grand secret de famille des Fabre.

Le roman s’articule en deux parties. La première concerne les recherches du narrateur et l’histoire de David Wagner, l’accent étant beaucoup mis sur les responsables de Buchenwald et leurs activités abjectes. La deuxième porte plutôt sur les conséquences de cette découverte dans la vie du narrateur et ses relations avec son père et son grand-père, ainsi que sur son choix d’écrire un livre sur cette histoire. (Les parallèles entre le narrateur et l’auteur sont nombreux; je me demande dans quelle mesure Fabrice Humbert y a mis de l’autobiographique.)

Il n’est pas facile de parler de ce livre. D’ailleurs, je trouve que les deux paragraphes précédents ne résument pas du tout la profondeur de l’œuvre et en sont complètement indignes… Fabrice Humbert aborde vraiment beaucoup de choses ici: le rapport avec l’héritage de nos parents et celui de l’histoire, la violence qui est en nous et menace toujours d’exploser, le rapport au mal, la complexité des destins, le sadisme collectif des nazis, la subtilité des relations sentimentales et familiales… Et comme toujours il le fait avec une lucidité vraiment terrible, comme Zola qui décortique les motivations intimes de ses personnages. Personne ne sort de cette étude sous un jour positif. Cette lucidité est portée par un style vraiment réussi, très clair et dur à la fois. Tout le monde n’est pas capable d’insérer autant d’informations dans une phrase tout en restant clair, ni de rendre des mots simples aussi lapidaires, aussi désespérants au sens de destructeurs d’espoir.

"Une fois qu’elles vous ont serré, ces mains ne s’écartent jamais. La peur ne vous abandonnera jamais, pas plus que la violence. Vous demeurerez toujours l’enfant terrifié – et donc l’adulte blessé, agressé, violent. Vous aurez beau ensevelir la peur, l’entourer d’un corps de marbre et d’acier, elle ne vous quittera pas. Le mal est sans remède."

L’Origine de la violence est cependant moins terrifiant que Avant la chute ou La Fortune de Sila, très certainement parce que les camps de concentration restent un fait du passé, tandis que les deux autres romans dépeignent le monde contemporain. En outre, on entend toujours beaucoup parler d’Auschwitz, on a plus ou moins tous lu Si c’est un homme et on a vu des films sur le sujet: à force de souligner combien les camps d’extermination sont une horreur, on s’est quelque peu habitué à la violence de la chose et l’impact n’est plus le même. D’ailleurs, quand Fabrice Humbert décrit l’arrivée de David Wagner à Buchenwald, son passage à la douche et le désarroi des prisonniers, j’y ai vu une redite par rapport à Si c’est un homme. (Par ailleurs, Primo Levi est cité assez longuement à un moment donné, mais là c’est bien une citation et pas une redite, voyez-vous la différence ?)

Il n'en reste pas moins que c'est une lecture importante et juste. À réserver cependant, comme les autres livres de l'auteur, à des lecteurs "prêts à sortir de leur zone de confort".

Allez donc voir ailleurs si ce livre y est!
Mon avis sur Avant la chute, lu dans le cadre du comité de lecture de ma médiathèque (il y a déjà deux ans...)

Fabrice Humbert, L'Origine de la violence
Éditions Le Livre de Poche, 352 pages, 7,10€
Prix Renaudot poche 2010

samedi 8 novembre 2014

Il est de retour (2012)

Il est de retour!! Croyez-y!! On ne sait pas comment, mais il est de retour et il est bien décidé à reprendre son œuvre là où il l'a laissée.

Mais de qui s'agit-il?

De personne d'autre que d'Hitler.

Et oui. Imaginez Adolf se réveillant en 2011 dans un terrain vague de Berlin. Après avoir constaté que la ville n'est plus en ruines, et que les habitants ne semblent pas du tout prêts à partir au front défendre la pure race aryenne de l'envahisseur bolchevique, Hitler, que tout le monde prend pour un comique très bien préparé, reprend son rôle de Führer, mais cette fois-ci à la télévision et sur YouTube. De quiproquo en quiproquo, il atteint la notoriété malgré les critiques de ceux qui pensent que ses interventions ne sont pas du tout drôles. Tout le monde est un peu étonné qu'il ne retire jamais le masque et "joue" le rôle d'Hitler vraiment tout le temps, mais ses collaborateurs y voient surtout une façon inédite de faire de l'audimat. Et puis Hitler est mort depuis 66 ans, il s'agit forcément de quelqu'un qui imite sa façon de parler et ses idées...


Timur Vermes a réussi un très beau coup avec ce livre au pitch étonnant. Parce que ce roman est vraiment (cyniquement et horriblement) drôle. Le choc culturel entre le Hitler de 1945 et l'Allemagne de 2011 donne des passages vraiment croustillants. Imaginez ses réflexions la première fois qu'il regarde la télévision: entre les émissions culinaires avec des présentatrices nunuches s'extasiant sur les conseils du chef et une émission sur une mère qui ne s'entend pas avec sa fille, puis les coupures pub permanentes et les résumés qui s'ensuivent pour tout réexpliquer au spectateur, Hitler se fait sérieusement du souci pour la santé mentale de son bien-aimé peuple allemand. Il m'a un peu fait penser à la tête de Mercredi au camp de vacances dans Les Valeurs de la famille Addams.

En plus, Hitler ne mâche pas ses pensées et, dans sa tête, ça vanne dur. J'ai éclaté de rire pas mal de fois. Je n'ai pas noté tous ces passages mais franchement, certaines répliques valent leur pesant d'or.

"L'hiver 1946 avait dû être peu réjouissant dans l'ensemble. En y regardant de près, je n'y vois rien de déprimant : selon le vieil idéal d'éducation des Spartiates, une impitoyable dureté produit des enfants et des peuples forts et endurcis. Le souvenir d'un hiver de disette restant gravé en lettres de feu dans la mémoire d'une nation, celle-ci y réfléchira à deux fois avant de perdre une autre guerre mondiale."

"- Mais je ne vois pas ce qu'on pourrait nous reprocher : n'a-t-on pas dit que Hitler était responsable de la mort de six millions de juifs ? Qui d'autre sinon lui ?
- N'allez pas dire ça à Himmler, lançai-je avec un petit sourire gourmand."

Au final, Il est de retour n'est pas non plus un livre-coup de poing, d'autant plus qu'il ne s'y passe pas des masses de choses et qu'il semble donc un tantinet long. Mais nous mettre dans la tête de ce Hitler bien plus lucide que ses nouveaux contemporains et intimement convaincu du bien-fondé de sa mission, c'est nous faire adopter un point de vue nouveau. Cette tactique très réussie  nous amène discrètement jusqu'à la toute fin, et là le sourire se fige un peu.

Une satire à découvrir, donc. (Pensez bien à utiliser le glossaire de fin, sinon vous risquez de ne pas comprendre les nombreuses références à des personnages de l'histoire allemande.) À mon humble avis tout ceci n'est pas du tout une "banalisation du mal" comme cela a été dit ailleurs et on ne risque pas de se convertir au nazisme; il s'agit bien d'une satire, c'est-à-dire d'un discours qui attaque en se moquant. Satire de la société moderne avant tout, mais aussi description du potentiel de séduction d'un personnage complètement hors du commun; et si on est pris au piège d'un personnage de papier, que ferions-nous donc dans la vraie vie?

Allez donc voir ailleurs si ce Führer y est!

Timur Vermes, Il est de retour
(traduction française de Pierre Deshusses)
Éditions Belfond, 410 pages, 19,33€

PS: Quelques heures après avoir rédigé cet avis, je suis allée voir Fury au cinéma. C'est un film très réussi, saisissant et dur, qui montre avec une lucidité terrible les combats dans l'Allemagne agonisante d'avril 1945. Soudain, je me suis dit que tout ceci n'était pas drôle du tout et je me suis sentie coupable et un peu honteuse d'avoir bien rigolé sur ce livre. À méditer...

mercredi 5 novembre 2014

Le cheval en cent poèmes (2011)

Chronique express!


Dans ce beau recueil, Jean-Joseph Julaud propose cent textes sur le cheval accompagnés de photos en noir et blanc. Contrairement à ce que le titre laisse entendre, il ne s'agit pas forcément de poèmes au sens propre, puisqu'on y lit aussi de la prose. Les sources sont très diverses: il y a du Victor Hugo aussi bien que des haïkus. Je n'ai pas tout aimé (100% de réussite, ç'aurait été trop beau!), mais j'ai savouré cette lecture le soir, bien au chaud sous ma couette, avec grand plaisir. J'aime voir le cheval à travers les yeux des autres. Chaque auteur souligne un aspect qui le touche et semble amener le lecteur à redécouvrir une fois de plus cet animal si étonnant. Un petit pincement au cœur, néanmoins, de voir que le cheval a été souvent pris comme symbole de la misère animale...

Les photos, très bien choisies, apportent beaucoup et sont aussi importantes que les textes: le livre pourrait très bien s'appeler Le cheval en 100 poèmes et cent photos. Un bel objet à offrir sans retenue aux passionnés.



Jean-Joseph Julaud, Le cheval en cent poèmes
Éditions Omnibus, 215 pages, 12€