dimanche 15 avril 2018

La Faute de l'abbé Mouret (1875)

Cinquième tome des Rougon-Macquart d'Émile Zola, La Faute de l'abbé Mouret nous ramène dans le sud de la France, pas loin de Plassans, ville d'origine de la célèbre famille frappée par la folie. Je gardais le souvenir d'un débordement de feuillages et de fleurs... Quid de cette relecture?


L'histoire
Serge Mouret, que nous avons rencontré dans La Conquête de Plassans, le tome précédent, est prêtre dans un tout petit village perdu au milieu d'une plaine désolée et desséchée. Retiré du monde, renfermé sur lui-même, il vit dans la dévotion de la Vierge Marie et plane (il faut le dire) dans un monde contemplatif et mystique. La tentation charnelle ne l'effleure même pas, la notion de femme étant sensiblement absente de son esprit. Suite à une grave maladie, il se réveille dans une demeure oubliée au bord d'un jardin abandonné, le Paradou, où il va revenir à la vie en compagnie d'Albine, une jeune fille innocente qui a grandi pratiquement seule dans le jardin.

D'Éden au Paradou, le jardin de la vie et le récit de la Bible
On ne peut pas dire que Zola ait fait preuve d'une grande finesse avec ce roman. Après une première partie située dans la plaine aride des Artaud, on passe à la vie végétale débordante du Paradou, un jardin protéiforme aussi immense et préservé que le jardin d'Éden de la Bible. Serge et Albine, complètement innocents et ignorants des choses du monde, y courent comme Adam et Ève, portés par la vie débordante des végétaux. Serge a perdu la mémoire suite à sa longue maladie et Albine vit coupée du monde depuis tant d'années qu'elle n'accorde aucune forme d'importance aux conventions sociales.
Mais un élément perturbe leur bonheur, le souvenir d'une dame morte qui aurait connu l'amour charnel en ces lieux, notamment dans une mystérieuse clairière dévouée à la passion. D'adorables camarades de jeux et d'escapades, Serge et Albine sentent peu à peu monter un appel qu'ils ne comprennent pas et qui les terrifie. À force de chercher, Albine trouvera la clairière, dans laquelle ils consommeront leur amour. Et cet acte les verra chassés du paradis, un certains Archangias faisant même son apparition.

Un manque de rythme certain
En toute honnêteté, ce roman n'est pas le plus facile à lire ou le plus palpitant de Zola. La première et la troisième partie sont plus factuelles et s'écoulent plus facilement (quoique, Tigger Lilly a compté seize pages de dévotion à la Vierge dans la première... ^^), mais la deuxième, qui forme le cœur du roman, est rendue incroyablement longue par les tergiversions et dilemmes de ces deux adolescents qui se tournent autour sans le savoir et qui auront besoin de looooongues journées en compagnie des fleurs et des feuilles pour enfin passer à l'acte. Zola exprime plein de choses en traçant des parallèles avec les différentes parties du jardin et les descriptions de plantes sont superbes; mais au bout d'un moment on n'en peut plus trop tellement ça n'avance pas.

Un protagoniste mollasson
Serge Mouret tient de sa mère Marthe: d'une part à cause de ses crises mystiques, qui le font s'effondrer pendant des heures devant des statues religieuses, et d'autre part à cause de son manque total de volonté/répartie/intérêt. Dès la première partie, avant l'entrée en scène d'Albine, on découvre un homme extrêmement discret, certes bienveillant dans son rôle de prêtre (et sincèrement convaincu, je pense, de l'aide spirituelle qu'il représente pour ses paroissiens), mais tellement MOU qu'on a envie de le secouer. La Teuse, la femme qui tient son ménage, lui tient la jambe ou lui fait la leçon; Archangias, un autre prêtre, le moque et le critique pour sa dévotion à la Vierge; mais notre abbé se laisse faire comme un morceau d'étoffe. On dirait vraiment qu'il lui manque quelques cases pour comprendre la réalité du monde et interagir avec lui (en même temps, c'est un Rougon-Macquart, bien entendu qu'il lui manque quelques cases... 😂).

Des personnages secondaires abjects
Zola présente toujours un échantillon pas très reluisant d'humanité dans ses romans. La palme revient ici à Archangias, prêtre extrémiste et misogyne (voire plus que misogyne, il faudrait inventer un nouveau mot pour les gens qui ont autant la haine de la femme!) qui respire la malveillance et la bassesse. Il aura, heureusement, une juste punition à la fin du roman. J'ai aussi détesté avec énergie les paysans des Artaud, présentés comme ignorants, avares, intéressés, vulgaires et sans cœur... Tout ce que j'aime! 😂

Des personnages secondaires plus reluisants
D'autres personnages interagissent de près ou de loin avec Serge et Albine: Pascal Rougon, le médecin qui entraîne leur rencontre et provoque involontairement leur idylle, la Teuse, la femme qui tient le ménage de l'abbé et qui, derrière ses airs bougons, fait preuve d'une grande ouverture d'esprit et est une bonne âme, et, Désirée, la petite sœur simple d'esprit qui adore les animaux de sa basse-cour. Pascal et Désirée n'ont pas soulevé que ma sympathie, je dois le dire, mais ils restent des personnages normalement bienveillants envers leur prochain.

L'opposition entre la vie et la mort ou plus précisément entre fertilité et stérilité
Tout ce roman est centré sur l'opposition entre la vie et la mort: la vie d'Albine, du Paradou, des végétaux, de l'enfantement, des animaux de la basse-cour de Désirée, de la sexualité, cet élan vers la lumière et le bonheur; et la mort de la plaine aride des Artaud, de l'église froide et vide, de la prêtrise, du célibat, de la chasteté vue comme renoncement à l'enfantement, du cimetière dans lequel se termine le roman. C'est un des grands chevaux de guerre de Zola, dont le mariage était stérile et qui a eu des enfants tard, quand il avait au moins cinquante ans je crois, et qui est obsédé par l'enfantement et la vie, thème qui revient en force dans d'autres romans (à travers la création littéraire dans L'Oeuvre, le dévouement de Pauline Quenu dans La Joie de vivre et surtout la paternité tardive du Docteur Pascal dans le tome éponyme qui clôt la saga, mais aussi, me semble-t-il, dans la paternité du prêtre des Trois villes qui renonce à la soutane).
Je ne peux pas dire que ce soit ce qui me parle le plus chez lui, vu mon désintéressement absolu pour la maternité en particulier et la parentalité en général, et j'ai trouvé ici que le trait était forcé concernant la stérilité des prêtres (dont la chasteté peut être vue comme un détachement du physique plutôt que comme une haine de la vie), ce qui ne m'a pas pleinement convaincue (en même temps le trait est forcé dans tout ce roman 😂).

Pour quel public?
Vous l'aurez compris, ma lecture a été mitigée. J'adore Zola et son style si particulier et j'ai donc apprécié ce livre du point de vue rédactionnel. J'aime aussi sa manière si vivante et précise de décrire les lieux et les êtres et le Paradou est clairement un endroit à découvrir dans la géographie des Rougon-Macquart. Le roman, en outre, se termine par une mort ô combien invraisemblable mais ô combien symbolique et superbe! Mais qu'est-ce que c'est long, ces deux tourtereaux, et qu'est-ce que je n'aime pas Serge Mouret... C'est en tout cas un livre à réserver aux amateurs de Zola; je doute qu'un néophyte puisse y trouver son compte!

Allez donc voir ailleurs si cet abbé y est!
L'avis de Karine
L'avis de Tigger Lilly

16 commentaires:

  1. Contrairement à toi, j'avais beaucoup aimé celui-ci. Bon, pas Serge Mouret... mais le roman. On m'avait tellement dit qu'il était terrible que je m'étais blindée. Mais les descriptions du Paradou... et la finale... bref, j'ai beaucoup aimé. Mais Archangias... arghhhh!!!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ha oui Archangias hein!! :) Bein moi j'aime parce que ça reste Zola, mais je le trouve assez indigeste par rapport aux auters tomes de la série. Je vais aller lire ta chronique du coup!

      Supprimer
  2. "quoique, Tigger Lilly a compté seize pages de dévotion à la Vierge dans la première... ^^" -> et encore j'avais compté les pages sur un passage particulièrement long mais il revient plusieurs fois dessus le bougre et même pour dire que la Vierge ne l'intéresse plus......
    Bien bien ton passage sur l'opposition fertilité/ vie. Pour le coup j'en parle pas du tout dans ma chronique XD alors que je suis plutôt du genre obsédée par les oppositions chez Zola. Il m'a un peu déboussolé ce tome en fait par ces longueurs XD
    Je ne crois pas que je vais publier ce soir, il est 20h45 et j'ai toujours pas mangé et j'ai pas envie d'aller me coucher tard et j'en ai encore au moins pour 1h de boulot (les citations, c'est long)(mais c'est j'aime bien alors tant pis si c'est long).

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Haha oui, la Vierge l'intéresse beaucoup! Je voulais en parler d'ailleurs, noter le fait qu'elle lui sert de sœur et de maman, mais j'ai oublié.
      Haha ce tome *est* déboussolant en effet!
      Ok :) J'attends ta chronique alors :)

      Supprimer
  3. Je n'ai toujours pas lu celui-ci. je devrai vous accompagner dans votre lecture des Rougon-Macquart, c'est un projet que j'ai laissé en plan, il en manque bien la moitié à mon actif.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. On en a déjà lu quelques uns mais il n'est pas forcément trop tard! :) C'est une belle épopée en tout cas, j'avais adoré les lire (et le fait de le faire dans un temps relativement limité permet de bien se repérer dans la famille).

      Supprimer
    2. Oui, j'imagine que c'est plus motivant que la lecture fragmentée. C'est pour quand le prochain ? ( et lequel ? )

      Supprimer
    3. Son Excellence Eugène Rougon, potentiellement en juin. Il fait partie de ceux que j'avais moins appréciés, je crois que je n'avais pas compris l'intrigue (ou le manque d'intrigue en fait ^^).

      Supprimer
    4. Lu :) ça me laisse le temps de farfouiller pour ressortir la série ^-^

      Supprimer
  4. Tout comme toi, ce n'est vraiment pas le Zola qui m'a le plus émoustillée... Certains passages sont gros, trop gros, qu'il s'agisse du fond ou de la forme (franchement, Zola a quand même des gros tics d'écriture un peu forcés parfois). Ce n'est pas un titre que je relirais.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, concernant les tics d'écriture, j'ai notamment pensé au fait qu'il fait parler certains de ses personnages comme lui. J'ai noté ça dans le face à face Albine/Serge dans l'église, quand elle vient le chercher pour qu'il revienne au Paradou avec elle. Zola a un style descriptif très particulier qui n'est pas très naturel dans la bouche d'une personne âgée de 16 ans! ^^
      Ensuite, ça reste plein de choses intéressantes, mais ce n'est certainement pas son meilleur.

      Supprimer
  5. J'ai décidé d'affronter ma "peur littéraire" de Zola (qui m'a traumatisée au collège et au lycée ^^), je pensais d'ailleurs attaquer par Germinal mais j'avoue que j'hésite avec d'autres titres qui peuvent être moins longs ou moins "complexes".

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ouiiiii! Mais tu ne peux que aimer Zola avec sa lucidité et ses thèmes sociaux!!! :D
      Germinal est le plus important, mais sinon le premier, La Fortune des Rougon, me semble une porte d'entrée parce qu'il est plus petit mais aborde déjà tous les thèmes de Zola. Sinon, on dit souvent que Au Bonheur des Dames est un bon premier pas vu qu'il y a une histoire d'amour qui se termine bien, mais attention il y a aussi tout un aspect social difficile.

      Supprimer
    2. Oui je suis d'accord avec Alys, le premier simplement peut faire une bonne porte d'entrée. On y trouve les ingrédients propres à Zola d'opposer des thèmes et des personnages, des scènes épiques, une histoire d'amour tragique, des complots et des méchants qu'on adore détester. Et un historique familial intéressant pour la suite si l'on veut suivre la généalogie.

      Supprimer
    3. Parfaitement résumé :D <3

      Supprimer

Exprime-toi, petit lecteur !