Dans une autre vie, j'ai lu – et beaucoup apprécié – Faillir être flingué de Céline Minard. Je l'ai lu dans le cadre du comité de lecture de la médiathèque, où il m'a été présenté comme "un western, mais bien écrit", et ce petit "mais", qui ne m'a aucunement interpellée à l'époque, me permet de prendre conscience du chemin parcouru depuis. Aujourd'hui, je dirais que c'est un western ET que c'est bien écrit. :D
Mon avis de l'époque n'étant plus en ligne, je vous propose de le lire ici:
Céline Minard : Faillir être flingué
(avis d’Alice)
Faillir être flingué : un titre brillant pour un livre western très bien maîtrisé et travaillé. Céline Minard réalise un beau travail de rédaction en nous proposant une plume soignée et originale, très riche et en même temps très facile à lire. C’est le bonheur pour un lecteur exigeant. Si, en plus, vous aimez les histoires de durs à cuire perdus avec leur cheval au milieu de la prairie, ce livre est fait pour vous (l’histoire ayant déjà été détaillée sur ce blog, je ne répèterai pas de quoi il s’agit). Seul bémol : les personnages étant nombreux, je me suis parfois emmêlée les pinceaux, oubliant par exemple pourquoi telle personne en était arrivée là où elle était avec le bien d’un autre… Mais c’est un problème secondaire, que de futurs lecteurs avisés résoudront facilement en étant plus attentifs que moi.
Michel Dufranne, chroniqueur de la RTBF, a qualifié Céline Minard de « cheval de Troie du mauvais genre dans la bonne littérature » dans une émission littéraire à découvrir absolument, Livrés à domicile.
Du coup, quand mon beau-père a dit le plus grand bien de Tovaangar de la même autrice et a prêté le roman à mon copain, j'ai ouvert grand les oreilles et j'ai mis le roman dans MA pile à lire. 👀👀 Puis j'ai profité d'une période peu chargée professionnellement pour le lire. C'est bien le seul avantage de sombrer dans l'inactivité: j'ai eu le temps de lire L'Homme qui savait la langue des serpents d'Andrus Kivirähk et Tovaangar sur des périodes de travail, sans attendre les vacances...
Bon, Tovaangar est un putain de roman, il faut absolument que vous le lisiez, mais ça n'est pas facile d'expliquer pourquoi parce que c'est SUPER particulier.
En gros, on accompagne un petit groupe de personnages partis "en Expé": ils en suivent un autre à travers différents paysages, qui correspondent (et je ne divulgâche rien, car c'est précisé en quatrième de couverture) à la région de l'actuelle Los Angeles, ou plus précisément au bassin versant de l'actuel fleuve Los Angeles, ici nommé Paayme Paxxayt – son nom dans la langue des Tongva, le peuple qui vivait là avant l'arrivée des Espagnols.
Leur périple est l'occasion de rencontrer d'autres peuples et cultures.
Et tout est merveilleux, inédit, frais, riche, foisonnant, fascinant. C'est complètement dingo. Les traces de notre monde à nous sont toujours là, car la culture "Extracte" a durablement marqué la terre. Mais la vie a continué après un changement radical et les cultures sont complètement différentes. Dans notre groupe d'Expés, il y a d'ailleurs une Auboisière, que j'ai identifiée comme une humaine, mais aussi une Dronote, dont le nom me semble assez transparent, et un Gros-Cerveau, que j'ai identifié comme [divulgâcheur] un orang-outan, mais je peux me tromper :D [fin du divulgâcheur]. On rencontre d'autres humains ou humanoïdes, mais aussi des tas d'animaux non humains qui ont tous leur manière de penser et d'agir. Je donnerais une mention spéciale aux Racoons qui se bagarrent et aux Troutes qui remontent la rivière, mais TOUT est génial.
Comme vous avez peut-être commencé à le remarquer en lisant le paragraphe ci-dessus, Céline Minard fait un usage très particulier de la langue – et c'est là que le roman prend une dimension complètement extraordinaire. L'évolution du langage porte le monde, et le monde porte l'évolution du langage. J'avais lu Traduire au futur d'Alice Ray peu de temps avant, et Alice Ray évoque la langue des personnages du futur lointain dans Cartographie des nuages de David Mitchell. Ici, on est un peu sur le même type d'évolution, mais en plus compréhensible tout de même. La langue des personnages est remplie de notions familières. Néanmoins, tout est différent. Il y a de l'anglais, du latin, du tongva, peut-être un peu d'espagnol. La quatrième de couverture parle d'un "nouveau langage dont on devine qu'il est pour l'autrice une subtile déconstruction du nôtre", d'une "écriture à la croisée des genres et à l'ampleur inégalée" et d'une "aventure littéraire inouïe" et je suis on ne peut plus d'accord. C'est complètement dingo.
Alors, attention, ça demande aussi pas mal de concentration et d'attention. Mon beau-père nous l'avait dit, d'ailleurs. Il faut "rentrer dedans". Comme toute la narration extérieure à la troisième personne utilise cette langue nouvelle, on est constamment dedans. Il faut pratiquement intégrer une nouvelle manière de décrire le monde. Mais qu'est-ce que ça en vaut la peine.
Cerise sur le gâteau: dans ce monde qui renaît sur les traces de l'ancien, dans ce roman qui relève presque du post-apo, il n'y a aucune noirceur, mais au contraire des cultures qui ont adopté un mode de vie plus respectueux et qui vivent, autant que possible, en bonne entente et en cherchant des solutions communes. Putain. Mais quel bonheur. Attention: les carnivores restent carnivores et les herbivores restent herbivores (enfin, "légumistes" – j'ai adoré ce terme 🤣🤣) et une chaîne alimentaire reposant sur la prédation demeure donc en place. Mais, dans l'ensemble, on a affaire à des sociétés apaisées et plus lumineuses. Quelle merveille.
J'ai lu L'Homme qui savait la langue des serpents et Tovaangar à deux semaines d'intervalle environ et je suis à peu près certaine que c'était là l'apogée de mon année. Je place Tovaangar encore plus haut en raison de la démarche stylistique, mais les deux romans sont fous.
En mai, Céline Minard a reçu le Prix SGDL-Yves et Ada Rémy des littératures de l'imaginaire pour ce roman et c'est mille fois mérité. Je suis absolument enchantée, et je m'en vais réécouter les épisodes de son passage dans l'excellent podcast Bookmakers d'Arte Radio.

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