Affichage des articles dont le libellé est Mona Chollet. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mona Chollet. Afficher tous les articles

samedi 7 mars 2026

Résister à la culpabilisation. Sur quelques empêchements d'exister (2024)

Aujourd'hui, grand retour de Mona Chollet avec son dernier ouvrage en date, Résister à la culpabilisation. Après la figure de la sorcière, l'étude du logement, les violences faites aux femmes et la passion de l'image, j'ai plongé dans ses réflexions sur la culpabilisation.

Comme toujours dans ses essais chez Zones, l'ouvrage est découpé en parties. Chacune s'intéresse à une catégorie de personnes particulièrement visées par des discours culpabilisants ou à une catégorie de discours culpabilisants: les femmes en général, les enfants, les mères en particulier, l'exigence de productivité et la pureté militante. Les chapitres qui m'intéressaient grandement étaient justement ces deux derniers.

Comme toujours également, c'était passionnant et ça se lisait tout seul. C'est assez fou. Même quand Mona Chollet aborde des sujets "dématérialisés", comme les critiques que les gens peuvent se balancer à la tronche, ou des horreurs, elle réussit à rendre tout extrêmement clair. Je l'admire beaucoup pour cette rédaction limpide.

Et puis, sur le fond, ses réflexions à elle ont déclenché de grandes réflexions à moi – moins limpides, mais néanmoins nourrissantes. Ce billet est donc, sans surprise, interminable! 🙂

La partie sur les enfants m'a un peu fait réévaluer la fameuse éducation positive, que je tiens pour un grand abandon de tout principe de respect de l'autre et de vie en société. Quand je vois ce que prônent ses opposants, j'en viens presque à me dire que ça doit être génial, en fait. Et puis, ça m'a bien fait prendre conscience que je pars pas mal du principe que Mona Chollet critique: à mes yeux, les enfants sont bel et bien, par défaut, des profiteurs sournois qui n'ont qu'une envie, tyranniser la terre entière. En fait, ma vision de l'enfant, c'est Dudley dans Harry Potter. Et il est toujours positif d'interroger ses visions par défaut, surtout quand, comme nous le verrons plus tard, ces visions par défaut se recoupent sur plusieurs sujets. 👀👀

La partie sur l'exigence de productivité m'a plongée dans des abîmes de réflexion. Moi, j'aime bien ça, la productivité. Certes, je suis sensible à la valorisation d'un rythme de travail plus cool et j'y aspire, et j'ai d'ailleurs abordé la chose dans mes bilans de 2024 et de 2025; et, évidemment, les cas extrêmes que cite Mona Chollet, comme ce pauvre garçon qui a fait une crise d'épilepsie et qui est mort après trois jours sans dormir dans jenesaisplus quelle banque d'affaires, c'est affreux et ça ne devrait pas arriver.

Mais force est de constater que j'aime la productivité. J'aime les gens qui font des trucs et qui savent gérer plusieurs choses de front, j'admire les gros bosseurs, la valeur travail est centrale dans ma vision du monde (parce qu'elle permet de subvenir à ses besoins sans dépendre des autres et sans profiter d'eux) et la carrière (enfin, certaines carrières 👀) est un signe de réussite que je respecte et dont je rêve. À l'inverse, je déteste les loques et les profiteurs – et je suis consciente que mon choix de termes dit déjà quelque chose sur moi. Je pense que cela est dû à mon parcours personnel et au fait que j'ai rencontré pas mal de personnes qui, derrière divers discours du plus terre à terre au plus artistique, avaient surtout trouvé une bonne excuse pour ne pas se fatiguer et rester dans leur confort ouaté. Du coup, je soupçonne la plupart des gens d'être des tire-au-flanc, ce qui est... eh bien, le type de culpabilisation que Mona Chollet critique. 🙃🙃 C'est donc ici, voit-on, que ma vision par défaut de l'humain paresseux et assisté rejoint pas mal celle de l'enfant tyrannique qui veut se faire servir. Il est d'ailleurs probablement très bon pour la société que je ne sois ni manager, ni chargée de recrutement, ni parent.

D'un autre côté, lire ce genre de mise à distance sur la productivité au travail m'aurait peut-être aidée à une période où j'étais au chômage et où je voyais cela comme une véritable tare personnelle, une preuve d'échec et de manque de valeur, d'indignité sociale. Encore aujourd'hui, je suis très mal à l'aise quand je n'ai pas de travail, et pas exclusivement parce que ça engendre une énorme angoisse quant à mes revenus futurs. Il y a une énorme angoisse, oui, et je la considère comme légitime. Mais, dans le tas d'émotions pénibles, il y a AUSSI un véritable malaise, du genre "les gens vont savoir" et "je cloche parce que je ne suis pas en train de bosser".

Enfin, la partie sur la pureté militante m'a beaucoup parlé, même si elle n'est pas la plus développée. Mona Chollet appelle les activistes progressistes à exiger moins d'irréprochabilité de la part des autres activistes et parvient à présenter cela comme une vraie qualité humaine et non comme une baisse d'exigence. En somme, on peut porter des combats et critiquer des adversaires sans fliquer ses camarades. C'était ce qui me tuait sur Twitter et m'a fait fermer mon compte personnel: j'étais abonnée à des comptes gauchistes qui critiquaient le moindre mot, la moindre action, et me faisaient découvrir des trucs horribles sur moi-même, car il ne semble y avoir aucun entre-deux, pour eux. Soit tu es irréprochable, soit tu es nazi. 🙃🙃

D'un autre côté, j'ai moins apprécié cet essai que les précédents, et ce pour des tas de raisons.

D'une part, l'impression que c'est un peu un fourre-tout dans lequel n'importe quel sujet pourrait prendre place. Des voix intérieures qui nous abreuvent de reproches à longueur de journée, nous en avons tous, et sur les sujets les plus variés – et c'est d'ailleurs pour ça que j'ai lu l'ouvrage, hein. J'aurais apprécié un chapitre sur la culpabilisation de manger quand on n'est pas maigre, par exemple. 🤭🤭

D'autre part, une influence du "système" si grande, notamment dans le traitement des femmes, que toute agentivité personnelle me semble disparaître. Dans un tel scénario, je ne vois pas trop comment sortir de là si le reste du monde ne change pas d'abord, en quelque sorte. Pour ma part, et malgré le pessimisme cosmique et la peur pathologique du conflit qui me caractérisent, je crois tout de même davantage en l'action et la liberté individuelles. Dans une certaine mesure, je pense que c'est aussi à chacun et chacune de refuser de se faire broyer, ou de contribuer à réduire le broyage.

D'autre part encore, une vision sombre et terrible du christianisme, qui s'appuie sur des éléments théologiques réels, mais en occulte d'autres – voire occulte tous les autres. Saint Augustin a peut-être centré le dogme sur le péché originel – je ne connais pas suffisamment bien sa réflexion pour contester ce point –, mais il y a bien d'autres principes directeurs dans le christianisme, à commencer par "aime ton prochain comme toi-même" et la notion centrale du pardon. Évidemment, cela m'a plongée dans des abîmes de réflexion et de tentatives de repêchage de souvenirs éloignés. J'ai enduré plus de dix ans de messes quand j'étais enfant, et, même si je ne me souviens absolument pas de tous les prêches que j'ai entendus (et puis, je n'y comprenais sans doute pas grand-chose), je n'ai aucun souvenir que l'Église m'ait mis des idées misogynes, haineuses ou culpabilisantes dans la tête. Mon père, oui, pour les idées misogynes. Mais l'Église, le prêtre, non. Je me souviens des prières et des récits des Évangiles, qui tournent plutôt autour du parcours de Jésus et des miracles prouvant l'existence de Dieu. Et, dans l'ensemble, Jésus est plutôt sympa avec tout le monde, à part les riches, qu'il critique, et les marchands, qu'il chasse du temple.

Vraiment, j'exècre et je refuse l'Église catholique parce qu'elle me vient de mes parents et que je n'approuve pas certains éléments, mais la vision qu'a Mona Chollet du christianisme, tant catholique que protestant, c'est l'Inquisiteur espagnol du XVIIe siècle et le patron d'usine fordiste. Un chouïa réducteur. Sans compte que, même si notre civilisation est judéo-chrétienne, nous sommes des générations qui n'ont pas tellement été élevées dans la religion. Ça s'appelle la sécularisation de la société... Du coup, j'ai du mal à attribuer la faute de la culpabilisation ambiante à saint Augustin à lui tout seul. Et puis, j'imagine le boxon si elle peignait un tableau aussi sombre et terrible de l'islam, et j'en suis presque à me dire que le christianisme a bon dos...

Mais enfin, malgré ces critiques, je répète que l'essai se lit tout seul et fournit largement matière à réflexion, tant pour déconstruire certains schémas intégrés que pour explorer de nouvelles pistes de réflexion! Vivement le prochain!

mardi 7 mars 2023

D’images et d’eau fraîche (2022)

Mona Chollet qui publie un essai sur les "collectionneurs d’images en ligne, qui accumulent et partagent au fil des jours, sur Instagram, Tumblr, Flickr ou Pinterest, des photographies d’art, des tableaux, des dessins qu’ils aiment"? En tant qu’ex-droguée à Instagram (et avant cela, à Facebook), il me le fallait impérativement! Et puis, ce titre... 🤩🤩

Le format est différent des essais précédemment sortis chez Zones: Mona Chollet publie cette fois chez Flammarion, dans un format un peu plus grand et un papier nettement plus épais. Un choix qui m’a d’abord désolée, parce que ça ne va pas faire beau dans la bibliothèque, mais qui s’est très vite expliqué: ce livre est presque aussi visuel que textuel; les réflexions de l’autrice sont accompagnées de nombreuses représentations de tableaux et de photos. Un objet de toute beauté, qui me semble justifier son prix de 20€.

En revanche, le texte est beaucoup plus limité que précédemment, ce qui m’a un peu déçue. Mais uniquement sur la quantité, car, niveau qualité, j’ai retrouvé la finesse de Mona Chollet et sa capacité à évoquer des notions abstraites et des ressentis intimes avec une grande clarté. J’adore cette femme et ce qu’elle raconte, c’est formidable; c’est l’introspection par excellence et j’adore l’introspection! Ici, elle partage sa passion pour la beauté et les images, d’abord dans leur version papier, à afficher au mur, puis dans leur version numérique, à épingler en ligne: ce qu’elles nous apportent, ce qu’elles disent de nous… Le manifeste du livre – "j’ai envie de revendiquer ce rapport primaire et entêté à la beauté, cette confiance dans l’appui qu’elle offre, faisant de nous des perchistes arrachés momentanément à la gravité et catapultés dans les airs, libres et légers, avant de retomber… ailleurs" – n’est pas sans rappeler ce qui ressort de La Légèreté de Catherine Meurisse, et je trouve que c’est beau, de rappeler que l’art nous nourrit aussi, bien que dans une mesure moins vitale que les aliments.

Sur un plan plus personnel, cela résonne aussi avec ma propre réflexion depuis que j’ai visité l’expo du musée Jacquemart-André sur Füssli à l’automne: je veux remettre de l’inspiration dans ma vie, notamment visuellement, et le mot "Imaginaire" s’est imposé à moi comme guide pour l’année 2022. Pour cela, j’ai pour projet de créer un compte sur un de ces sites dédiés aux images, probablement Deviant Art.

Un des chapitres est consacré à un des tableaux Pinterest de Mona Chollet, Femmes, qui réunit des portraits de femmes inspirantes, de femmes qui ouvrent la voie. Je veux faire ça, moi aussi. Je sais depuis des années que l’album s’appellera "Je veux être elle" et que la toute première à y figurer sera Jessica Fletcher. 🤩

En bref, c’était un livre hélas vite lu – trop vite lu, dirais-je –, mais néanmoins un bien beau et doux moment en compagnie d’une femme que je tiens en très haute estime – et ce malgré que je ne sois pas entièrement d’accord avec elle parfois, vu qu’elle est positionnée nettement plus à gauche que moi sur l’échiquier idéologique. Peut-être qu’elle fera son apparition dans mon album de femmes inspirantes, elle aussi… 

Livres de l’autrice déjà chroniqué sur le blog
Chez soi. Une odyssée de l'espace domestique (2015)
Sorcières. La puissance invaincue des femmes (2018)
Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles (2021)

Allez donc voir ailleurs si ces images y sont!
L’avis de Shaya, ma partenaire de lecture

dimanche 11 décembre 2022

Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles (2021)

En 2020, j’ai lu avec grand intérêt deux essais de Mona Chollet: Sorcières. La puissance invaincue des femmes et Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique. Malgré quelques réserves, j’ai été très convaincue et j’ai donc acheté son ouvrage suivant. Et là, il était grand temps que je le sorte de la pile à lire, car la dame en a publié encore un autre – qu’il faut absolument que je lise, vu qu’il parle de la relation à l’image et que je suis une amatrice d’Instagram. 🤩

Réinventer l'amour est découpé en quatre parties, dans lesquelles Mona Chollet analyse la représentation de la femme en position d’infériorité dans les relations amoureuses, les violences conjugales, la (prétendue) dépendance de la femme à l’amour et l’aspect érotique, notamment à travers le fantasme.

Très franchement, je crois que ce bouquin est un sans-faute; je n’ai même pas retrouvé les petits bémols que j’avais soulevés lors de mes lectures précédentes. C’est clair, précis, documenté, argumenté, et le tout sur un sujet, l’amour, qui est par essence totalement inclassable, indéfinissable et difficilement argumentable.

Mona Chollet part de sa vision de l’amour, qui est pour elle central dans sa vie, et décortique avec précision la manière terriblement différente dans la manière dont sont éduqués les garçons et les filles; comme elle le dit, tout est fait, en gros, pour que ces deux genres ne puissent absolument pas se comprendre, puis on leur impose le couple hétéro. Comment peut-on être heureux quand madame assimile dès l’enfance qu’elle doit être petite, douce et aimante pour qu’un homme justifie son existence par son amour et que monsieur assimile dès l’enfance que l’amour est un truc de nazes et qu’un vrai mec, ça s’en fout qu’une femme refuse un baiser? Cette vision caricaturale, que je crois tout de même en perte de vitesse en Occident, me secoue beaucoup car j’y retrouve de nombreux éléments que j’ai constatés dans le comportement des gens autour de moi et dans le mien propre. Le chapitre sur les violences conjugales l’illustre tout particulièrement bien.

(Pour la petite histoire, j’ai lu ce chapitre dans un train de banlieue, le dernier à partir de Paris, à minuit passée. Nous étions nombreux dans le train, mais pas dans ma ville, où j’ai quelques minutes de marche pour rejoindre mon appartement. Dans les rues désertes, en pleine nuit, je me suis, plus que jamais, imaginée découpée en morceaux. 👀)

Le propos est toutefois bien plus large que cela. Mona Chollet aborde même le sujet de ses fantasmes sexuels, "fondé[s] sur la culture du viol". Pas facile, à mon avis, d’admettre qu’on a pu rêver de relations sexuelles non pas forcées au sens strict du terme, mais chahutées. L’interprétation qu’elle en propose, bien que totalement invérifiable, a même quelque chose de réconfortant.

(Pour ma part, quand j’étais en primaire, j’ai joué plus d’une fois au viol avec une amie [ou plusieurs?]. On trouvait l’idée d’être violée extraordinaire. Moi, j’étais l’impopulaire, donc j’étais chargée de jouer le mec, le mauvais rôle. Mais mon amie J., qui essayait de s’enfuir, avait le beau rôle. Susciter le désir d’un mec au point qu’il vous pourchasse, c’était une espèce de Graal. J’aurais adoré être à sa place. 🤔)

(J'ai beaucoup hésité à laisser ce paragraphe, mais je décide de le publier malgré la honte profonde que ce souvenir suscite en moi. Si vous avez pratiqué ce genre de "jeu", venez en parler, on pourra peut-être dédramatiser ensemble... 😜)

Cet essai m’a aussi fait repenser au film Moulin Rouge!, que j’avais revu deux ou trois semaines plus tôt et qui m’a avait interpellée dans la manière dont le comportement abject de Christian, joué par Ewan McGregor, envers Satine, jouée par Nicole Kidman, n’est pas du tout remis en question parce que le mec est JALOUX, comme si cela justifiait n’importe quelle violence (majoritairement psychologique, puisque Christian humilie Satine devant un théâtre bondé, mais tout de même aussi un peu physique, puisqu’il la poursuit en coulisses en essayant de la retenir par la force).

Bref, voilà, c'était très bien. Franchement flippant, en fait, mais très bien, et plein de pistes de réflexion. Maintenant, je n’ai plus qu’à acheter D'images et d'eau fraîche pour trouver des pistes d’analyse de ma relation à Instagram!! 🤩

dimanche 26 juillet 2020

Chez soi. Une odyssée de l'espace domestique (2015)

Cet hiver, j'ai lu et apprécié Sorcières. La puissance invaincue des femmes de Mona Chollet. À l'occasion du confinement, on a beaucoup entendu parler d'un essai plus ancien de cette journaliste: Chez soi. Une odyssée de l'espace domestique. Par curiosité pour le sujet, par amusement lié au confinement et par amour de mon libraire, que je tiens à soutenir, je l'ai acheté à mon tour...
 

En gros, j'ai retrouvé avec cette lecture ce que j'avais apprécié (ou pas) dans Sorcières. Mona Chollet a une plume vive et facile à suivre, ses textes se lisent tout seuls. Elle a aussi un sens du titre savoureux. Exemple: le chapitre 6 s'intitule "Métamorphoses de la boniche. La patate chaude du ménage". Les pages se tournent aisément, on ne voit pas le temps passer.

Dans cet essai, elle aborde le foyer sous de nombreux aspects, en commençant par sa "mauvaise réputation" ("Sors-donc un peu de ta chambre!" 😂). Elle fait partie des gens casaniers, qui n'ont pas du tout besoin d'être en mouvement ou à l'extérieur pour s'épanouir. Elle adore être chez elle. Apparemment, la chose n'est pas facile à assumer quand vous êtes journaliste et qu'on attend plutôt de vous que vous arpentiez la planète. Ce chapitre est celui qui m'a le plus parlé car il a rejoint mes propres réflexions au cours et à l'issue du confinement, qui m'a très bien convenu sous certains aspects.

Le reste de l'essai est plus sociologique, puisque Mona Chollet étudie le problème du logement de manière générale (hausse des prix, étalement urbain impliquant de longs temps de transport), la place centrale du travail dans nos vies et le problème du ménage (majoritairement pris en charge par les femmes ou délégué à des femmes pauvres) avant de parler de "l'hypnose du bonheur familial" et de conclure l'ouvrage par un éventail d'habitats alternatifs, du squat à la maison de paille. Tout cela m'a moins parlé car Mona Chollet en revient beaucoup aux rapports de force de la société capitaliste. Je ne crois pas être naïve quant à l'organisation du monde, mais je ne vois pas de la lutte des classes partout.

Je retiens toutefois les pages sur le bonheur familial, qui citent des personnes vivant en couple et faisant chambre à part, notamment à cause de problèmes de ronflements. Purée c'est mon rêve, faire chambre à part et ne plus entendre mon homme ronfler!! Pouvoir dormir!! Faire des nuits complètes!! 💖 Et j'ai aussi réfléchi à mon propre rapport à une certaine idée fantasmatique du chez soi; je fais partie des gens qui passent des heures sur Instagram à contempler des intérieurs parfaits et chaleureux.

Du côté des bémols, j'ai retrouvé la "confusion entre 'argument' et 'exemple' ou [la] surestimation de la valeur d'un exemple en particulier" que j'avais évoquée dans mon billet sur Sorcières. J'ai la nette impression que Mona Chollet assène des citations d'autres ouvrages pour confirmer ses dires. Or, le fait qu'une autre personne ait dit telle ou telle chose dans tel ou tel ouvrage, ou qu'il se soit passé telle chose à tel endroit, n'est pas forcément une preuve de ce qu'elle avance...

Pour conclure, je vous laisse avec une citation rigolote, qui rend bien le franc-parler de Mona Chollet:
"La vie serait trop simple si tous les machos étaient des abrutis complets: bien souvent, ce sont des abrutis partiels, et c'est presque pire." 👀😂

mercredi 11 mars 2020

Sorcières. La puissance invaincue des femmes (2018)

Impossible d'échapper à l'essai Sorcières. La puissance invaincue des femmes de Mona Chollet. Depuis sa sortie en 2018, je le vois partout sur les réseaux sociaux et j'ai ainsi appris que l'autrice évoquait longuement le sujet de la non maternité choisie, ce qui m'a forcément attirée...


Pour tout dire, j'avais quelques inquiétudes à cause du sous-titre "la puissance invaincue des femmes". Je craignais d'y trouver une revendication d'unicité et de différence que je trouve dangereuse car peu rationnelle et proche des répartitions genrées traditionnelles. Quelque chose, pour vous donner une idée en forçant le trait, comme "les femmes sont magiques car plus proches de la nature que les hommes". De là à "les femmes sont incapables d'apprendre les mathématiques", il n'y a qu'un pas...

Heureusement, je n'ai rien trouvé de tout ceci, sauf à la toute fin, dont je vous reparlerai.

L'ouvrage se divise en quatre parties et part du phénomène des chasses aux sorcières du XIVe au XVIIe pour aborder quatre grands thèmes: l'indépendance féminine, la non maternité, le vieillissement et le sexisme de la société actuelle. Il est bien documenté que la chasse aux sorcières a surtout visé des femmes seules et/ou âgées qui vivaient sans homme, en dehors des schémas patriarcaux dominants. Mona Chollet trace le parallèle avec de grandes figures féministes du XXe, puis elle détaille les résistances face au désir et à la revendication de la non maternité par certaines et étudie le rejet des signes de l'âge chez la femme. 

La lecture est tout à fait passionnante et prenante. Mona Chollet écrit très clairement, avec un peu d'humour et de panache qui donnent du relief à ses propos. J'ai lu l'essai en quatre jours en décidant délibérément de lire seulement une partie par jour pour que les idées aient le temps de cheminer dans mon esprit; dans un autre contexte, par exemple en vacances, j'aurais pu le lire d'une traite. Le propos est à la fois glaçant, stimulant et libérateur.

Glaçant pour deux raisons. Tout d'abord la liste ahurissante de violences en tout genre faite aux femmes: de la torture des sorcières au fait de mettre la main dans le vagin des parturientes à l'hôpital sans leur demander leur avis et sans les prévenir, il y a de quoi se barricader chez soi; et ensuite la profondeur du clivage dans l'éducation et la perception des deux genres. Ce dernier point est pour moi d'autant plus glaçant que je vois clairement, au quotidien, combien l'éducation traditionnelle que j'ai reçue étant enfant m'a enfermée dans des schémas dont je peine à me libérer – à commencer par le fait de me poser en "soutien de quelqu'un d'autre" plutôt qu'en personne, professionnelle ou artiste à part entière.

Heureusement, au-delà de ce triste constat, j'ai aussi dit que le propos de Mona Chollet est stimulant et libérateur. Car, oui, lire cinquante pages sur la non maternité, écrites par une femme qui n'a pas d'enfant et ose le dire, ça fait du bien, même si je reste terrifiée de voir arriver la quarantaine à l'horizon en n'ayant toujours pas d'enfant, ni même la moindre envie d'en avoir (et donc de mourir seule sous le regard méprisant d'un professionnel de la santé qui estimera que j'aurai râté ma vie). Ça fait du bien de voir qu'on n'est pas seule, qu'une femme dont l'essai se vend à des dizaines de milliers d'exemplaires a été agressée, elle aussi, par des gens qui lui ont expliqué qu'elle n'a rien compris à la vie si elle n'est pas mère.

Ça fait du bien de voir qu'il y a des millers de femmes, partout dans le monde, qui vivent comme elles le veulent malgré les obstacles et malgré le fait qu'elles dérangent et qu'on les moque, qu'on les prend de haut constamment.

Ça fait du bien de voir qu'il y a des femmes qui ne se teignent pas les cheveux parce qu'elles ne ressentent pas le besoin de faire semblant d'être jeunes et fécondes pour toujours.

Ça fait du bien de se rappeler que, quand un homme cinquantenaire abandonne sa compagne de longue date pour une femme de trente ans plus jeune en laissant ses enfants sur les bras de leur mère, c'est lui qui ne se comporte pas dignement, pas elle qui est une vieille peau condamnée à rester seule.

Du côté des réserves: je dois tout de même dire que j'ai parfois ressenti une légère confusion entre "argument" et "exemple", ou une surestimation de la valeur d'un exemple en particulier. Ainsi, dans la première partie, un paragraphe aborde le parcours d'une féministe pour ensuite signaler que le taux de divorce a explosé aux États-Unis à la même période. Je n'ai pas noté le passage pour vous le montrer, mais il m'a semblé que le sous-entendu était qu'il y avait un lien direct entre les deux choses. Or, l'augmentation des divorces s'explique par des tas de raisons, pas seulement par les propos de cette femme-là en particulier.

À la fin, la quatrième partie m'a parfois perdue; l'autrice y fait le lien entre femmes et nature, femmes et écoféminisme, et j'ai lu quelques paragraphes sans en saisir le contenu. C'est là qu'on pourrait glisser vers ce que je craignais à cause du titre, une vision de la femme comme élément de la nature, une espèce de force primitive (là où l'homme serait l'esprit et la machine, je suppose). C'est un peu comme quand on dit que les femmes devraient plus s'engager en politique car elles sont plus douces que les hommes. Voyons Margaret Tatcher et Marine Le Pen. 😅

Malgré ces réserves, je recommande chaudement la lecture de cet ouvrage. On ne prendra jamais trop conscience de combien la société occidentale est profondément misogyne et repose sur l'asservissement de la femme. Et même si ça ne change pas le quotidien dans l'immédiat, identifier ces mécanismes est indispensable pour ensuite les faire bouger.

Allez donc voir ailleurs si ces sorcières y sont!