Et voilà! Nous en sommes au quinzième roman de la saga des Hommes de bonne volonté de Jules Romains. L'un de ceux que je redoutais grandement de lire, car son titre me laissait imaginer le pire...
... Et, bon, ça va encore! Pour l'instant, point de tragédie majeure. "Juste" une plongée dans les tranchées de l'est de la France, d'abord avec notre brave Jerphanion, qui retourne au front après une permission, puis avec notre non moins brave Clanricard. Tous deux sont officiers, bien que j'aie oublié de quel grade, et ils sont donc chargés d'organiser comme faire se peut le quotidien de leurs hommes. En 1915, la guerre de mouvement de 1914 n'est qu'un lointain souvenir: on est dans la guerre de position ou d'usure, et le quotidien est rythmé par les tirs d'artillerie sur les tranchées.
En parallèle, plusieurs chapitres sont consacrés au général Duroure, qui a eu la brillante idée des "troupes de choc" et qui espère pouvoir la développer et en tirer de l'avancement, et à l'activité parlementaire grâce à mon Gurau adoré et à deux députés qui viennent visiter le front par deux fois. Dans les hautes sphères, pour diverses raisons, on évoque la ville de Verdun, qui marque un "saillant", c'est-à-dire une avancée, dans le front. Et Verdun, on en entend aussi parler dans le chapitre sur Maykozen, qui rend visite à Guillaume 2...
Jerphanion que j'adore, Clanricard que j'adore et qui réalise ici un petit acte d'héroïsme (il ose remettre en question un ordre d'attaque insensé), Gurau que j'adore, Maykozen que j'adore – j'ai été gâtée. 😊😊
Comme d'habitude, le roman se lit tout seul et est écrit avec une maîtrise complètement dingo. J'ai eu l'impression que les descriptions des tranchées étaient super vraisemblables, tant dans le côté utilitaire et organisationnel que dans le côté parfois repoussant (par exemple quand un bout de cadavre dépasse du mur de boue – charmant). D'après Wikipédia, Jules Romains n'a pas combattu, mais j'imagine qu'il s'est bien documenté ou a interrogé des Poilus... Vers la fin, la géographie de la région de Verdun commence à prendre de l'importance, le front étant renforcé des deux côtés, et j'ai, là aussi, eu l'impression qu'il maitrisait très bien son sujet. La carte du front en février et juillet 1916 présente au début de ce volume – le troisième de la collection Bouquins – m'a été très utile.
Et comme d'habitude également, j'ai adoré comment Jules Romains peint la vie intérieure de ses personnages et comment ils sont pleins de nuances, et j'ai adoré le message humaniste qui se manifeste de plein de manières différentes.
« — Non, Brimont; tu ne m'as pas bien compris. Ce n'est pas d'avoir ma conscience en repos qui me préoccupe. C'est... », et il sépara les syllabes en les accentuant, « d'em-pê-cher un crime ! »Clanricard!! Mon héros!! Qu'est-ce que cette affirmation résonne avec ce que j'ai aimé dans La Peste de Camus!!
Et cet extrait de la lettre de Jerphanion à Jallez:
"Nous savons maintenant qu'on peut faire faire aux hommes exactement n'importe quoi — et aussi bien après qu'avant cent ans de démocratie et dix-huit siècles de christianisme. Le tout est d'employer le procédé convenable. On obtiendra quand on voudra — à condition de se donner un peu de mal et de procéder par paliers — qu'ils abattent leurs père et mère et les mangent en pot-au-feu. Je te prédis des choses étonnantes. Nous verrons peut-être le rétablissement des sacrifices humains. Nous verrons des penseurs envoyés au bûcher ou à la chaise électrique, pour avoir professé des hérésies. Nous verrons des procès de sorcellerie et la persécution des Juifs comme au Moyen Âge. [...] Non, évidemment, nous n'en sommes pas là. Mais la frontière est franchie, et depuis pas mal de temps un front est crevé au-delà duquel toutes ces choses sont simples, naturelles, et j'ajoute : pratiquement équivalentes. C'est le 2 août 1914 que le vrai front a été rompu : celui de la civilisation contre la sauvagerie."Comme le précédent, ce tome, qui est paru en 1938, m'a donné l'impression que Jules Romains avait pleinement conscience de la situation catastrophique dans laquelle se trouvait l'Europe à ce moment-là. Ce passage, en particulier, prend quasiment des allures prophétiques. En parlant du front est, Jules Romains nous dit que chaque guerre est un échec irrattrapable, et je trouve que c'est un bon rappel pour nous qui avons tendance à voir la Seconde Guerre mondiale comme la plus terrible. La Première, c'était déjà un échec irrattrapable de l'humanité.
Et puis, le dernier chapitre. Jerphanion et Clanricard, postés à des endroits différents, tendent l'oreille, non loin de Verdun. Et soudain –
"Le 21 [février], vers 7 heures 15, dans le jour déjà très clair, au sein d'un froid vif, les gens de Vauquois entendirent l'horizon du côté de l'Est se déchirer très vite, comme si l'on eût plongé un couteau dans le ventre d'une toile de tente pleine d'eau à crever ; et il se mit à couler un grondement énorme qui s'élargissait de seconde en seconde et ne s'arrêtait plus."Nous sommes en 1916. L'Allemagne ouvre le feu. La bataille de Verdun commence.

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