vendredi 2 novembre 2018

L'Assommoir (1876)

Doucement mais sûrement, Tigger Lilly et moi continuons à relire les Rougon-Macquart d'Émile Zola. Aujourd'hui, place au septième volume, le célébrissime Assommoir.


La vie de Gervaise Coupeau, née Macquart
Gervaise fait une rapide apparition dans le premier tome de la série, La Fortune des Rougon; on y apprend notamment qu'elle boite et que sa mère la fait boire dès l'enfance. On a la retrouve maintenant à Paris, où elle vit avec son homme, Auguste Lantier, et leurs deux enfants, Claude (qu'on retrouvera dans L’Œuvre) et Étienne (qu'on retrouvera dans Germinal). Malheureusement, Lantier prend la poudre d'escampette avec une autre femme, lassé qu'il est de vivre dans la misère avec Gervaise, et notre héroïne épouse, après quelques réticences, un ouvrier travailleur et posé, Coupeau. Avec leur ardeur au travail et leur sérieux, les Coupeau peuvent vivre dignement et même économiser afin que Gervaise ouvre une blanchisserie. L'avenir serait radieux, mais un grave accident de Coupeau fera tout basculer.
Le reste du roman suit cette déchéance affreuse, la chute de plus en plus terrible dans la pauvreté, la détresse psychologique, une situation sentimentale sordide, la malpropreté et surtout l'alcool – l'eau de vie dorée et tentatrice distillée dans l'Assommoir, le bar du quartier.

Un roman qui se lit tout seul
Bon, je l'ai déjà dit à propos de Son Excellence Eugène Rougon, et d'ailleurs je le dis à chaque fois, mais j'ai lu ce roman avec une facilité absolue, Zola c'est le rêve.

Une langue incroyable
Zola a toujours un style très particulier, qui n'enthousiasme pas forcément tout le monde. Ici, il adopte un ton de voix unique en utilisant l'argot parisien. Ça donne des répliques comme:
"Donnez-vous la main, nom de Dieu! cria Coupeau, et foutons-nous des bourgeois! Quand on a de ça dans le coco, voyez-vous, on est plus chouette que les millionnaires." (Chapitre 8.)
ou:
"Mais elle finissait par se ficher des dégelées comme du reste. Coupeau pouvait faire la Saint-Lundi des semaines entières, tirer des bordées qui duraient des mois, rentrer fou de boisson et vouloir la réguiser, elle s'était habituée, elle le trouvait tannant, pas davantage." (Chapitre 12.)
C'est truffé de mots et d'expression que je ne connais pas mais j'adore. Et je trouve quand même que ça se lit tout seul. C'est extrêmement imagé et coloré et j'ai l'impression que ça a pris un côté désuet et que ça en devient presque drôle. À l'époque, pourtant, je crois que ça a fait scandale que Zola utilise cette langue du peuple.

Gervaise ou la résignation molle
Zola est un grand expert des personnages mous (dans les épisodes précédents des Rougon-Macquart, citons Marthe dans La Conquête de Plassans et son fils Serge dans La Faute de l'abbé Mouret). Gervaise est un peu différente dans la mesure où elle a tout de même plus ou moins conscience d'être molle et le fait avec un semblant d'objectif: être heureuse. Sa vision du bonheur, c'est de ne pas être embêtée, d'être tranquille. Ça manque peut-être d'ambition mais je la comprends. Le problème, c'est qu'elle accepte TOUT ce qui lui tombe dessus sans se battre, et même en se battant de moins en moins au fur et à mesure que les choses empirent... Je n'ai pas eu envie de la secouer et de la réveiller mais j'ai ressenti beaucoup de pitié pour elle. Je crois que le fait de bien connaître son histoire (c'est la quatrième fois que je lis ce livre!) me fait adopter une sorte de résignation, moi aussi, comme si le destin de Gervaise était écrit dans le marbre. Étape par étape, sa situation se dégrade sur tous les plans jusqu'à sa fin misérable, une conclusion aussi charmante que dans les premiers tomes de la série. Et pourtant, au début, Gervaise avait beaucoup de volonté: elle travaillait dur et ne s'accordait pas une seconde de repos, allant jusqu'à accoucher seule, par terre, car elle était restée travailler au lavoir jusqu'au dernier moment!

Coupeau ou la spirale de l'alcoolisme
Le mari de Gervaise, à l'origine un ouvrier honnête et travailleur, se blesse gravement et est contraint de garder le lit pendant de longs mois de convalescence. C'est le premier élément perturbateur dans la vie de Gervaise, d'une part parce qu'elle dépense toutes les économies du ménage pour le soigner et d'autre part parce que Coupeau prend goût au farniente et ne se remettra jamais au travail avec le sérieux d'autrefois, préférant paresser dans les bistrots et, à terme, tomber dans la boisson. Je pense que Zola oppose nettement le travail – comme valeur et occupation qui préserve du mal – à la fainéantise. Goujet, un ouvrier discret amoureux de Gervaise, est le parfait exemple de l'ouvrier sérieux (c'est-à-dire travailleur et sobre). D'ailleurs, c'est lui que Gervaise aurait dû épouser (si elle l'avait connu à temps...).

Des personnages abjects
Autour de nos personnages principaux gravitent, comme toujours, quelques personnages secondaires plus ou moins abjects. Il y a Lantier, l'ancien compagnon de Gervaise et le père de ses deux premiers enfants, un profiteur de première et un sacré pervers à qui j'ai souhaité bien du mal. Il y a aussi les Lorilleux, le couple formé par la sœur de Coupeau et son mari, d'une hypocrisie et d'une aigreur phénoménales. Par ailleurs, fait ici ses grands débuts Nana, la fille de Gervaise et Coupeau (et donc la demi-sœur d'Étienne et Claude, fils de Lantier). Elle aura son propre roman par la suite mais est déjà très présente ici. Comme Lalie dont je vais parler ci-dessous, c'est une gamine devenue adulte trop tôt, mais à l'inverse de Lalie elle incarne le vice et la perversité avec son regard d'enfant qui voit tout et comprend tout et attend son tour. Très perturbante, cette Nana.

La misère (économique et sociale) déchirante
Zola brasse vraiment large dans ce roman, c'est assez impressionnant. Il parle du travail des ouvriers, mal payé et potentiellement dangereux, et met l'accent sur le travail des femmes. Rien à voir avec les femmes oisives de La Curée: ici, elles travaillent toutes dur et font tourner le ménage et grandir les enfants en même temps. Il évoque aussi l'absence de protection sociale à travers le père Bru, un vieil ouvrier tombé dans la misère parce qu'il est âgé et ne peut plus trouver de travail. Il est déjà pauvre au début du roman mais sa situation empire encore et on le retrouve finalement qui mendie dans une scène nocturne à vous fendre le cœur.
Avec la destruction du ménage Coupeau, Zola parle des ravages de l'alcool, qui était, j'imagine, le thème qui lui tenait le plus à cœur vu qu'il a donné son titre au roman. L'alcool est aussi en cause dans un autre ménage de l'immeuble, celui de Lalie, une petite fille qui élève seule ses deux cadets après que son père ait battu sa mère à mort. Je pense que Lalie est la figure la plus tragique de toute l’œuvre de Zola, une gamine contrainte à devenir adulte trop tôt, dotée d'un héroïsme tranquille et d'un courage incroyable. Putain, Lalie quoi.

Le retour de la folie
Pour une fois, ce n'est pas un Rougon ou un Macquart qui nous emmène à l'asile: c'est Coupeau qui finit interné! Gervaise, choquée par les mouvements désordonnés provoqués par l'alcoolisme, les imitera devant les voisins, ce qui n'est pas sans rappeller la situation inverse du pauvre Mouret, qui imite les mouvements de sa femme folle une fois interné injustement dans La Conquête de Plassans.

Chez Gervaise, on mange!
Dans la première partie du livre, Zola décrit deux repas super copieux, un pour le mariage des Coupeau et l'autre pour la fête de Gervaise. Il est difficile d'imaginer ce que mangeaient ces gens, les quantités sont juste démesurées. Du genre trois entrées suivies de trois potages suivis de trois rôtis suivis d'un pot-au-feu. Je vous jure. Je pense qu'il le fait pour marquer d'autant plus l'opposition entre cette période faste et les journées du sixième étage, à la fin, quand les Coupeau "dansent devant le buffet" – c'est-à-dire ne mangent rien par manque d'argent.

Conclusion
Un très grand Zola que j'adore. C'est la quatrième fois que je le lis et ça s'est confirmé. Je comprends très bien qu'il ait véritablement fait de Zola un romancier célèbre!

Allez donc voir ailleurs si cet Assommoir y est!
La vidéo de Lemon June
L'avis de la petite marchande de prose
L'avis de Tigger Lilly

12 commentaires:

  1. Woh. Je suis déprimé rien qu'à lire ton billet, je n'ose imaginer en lisant le roman, ça semble respirer la joie. >.<
    (belle - et complète - chronique !)

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    1. @Baroona: Mon billet est super efficace alors!! :D Merci! C'est vraiment dur comme lecture, mais quel grand roman!

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  2. Aaah mon Zola préféré! En même temps quelle descente aux enfers, je ne l'ai jamais relu...

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    1. @Grominou: Il se relit très bien. Je ne m'en lasse pas!

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  3. Quatrieme lecture ! Chapeau. Même si cette lecture à été marquante, j'ai préféré Le ventre de Paris et La Curée, celui ci il m'avait impressionnée. ( mais je ne les aie pas tous lus )

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    1. @Marilyne: Tu lui as préféré d'autres excellents romans de Zola. Tous trois racontent d'ailleurs l'histoire d'une chute...

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  4. Du grand Zola, clairement, même si je ne l'ai lu que 2 fois ;)
    Je garde un souvenir mémorable de la noce au Louvre et je crois que mon expression favorite est "lendemain de culotte" pour qualifier les lendemains de cuite. J'ai adoré l'employer pendant un temps (puis bon, maintenant je suis vieille, je vis beaucoup moins de lendemain de culotte qu'avant :D)

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    1. @Lili: Formidable expression! Je suis allée lire ta chronique et je vois que tu l'avais mise dans ton article :D

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  5. Ta chronique est top, mais comme je l'ai dit chez Tigger Lilly, ce roman me semble bien trop déprimant pour moi ^^

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    1. C'est sûr qu'il l'est :D Mais ça passe très bien :D

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  6. Trop bien ! Il y a tout ! (sauf la visite du Louvre) (je te charrie XD)

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