dimanche 18 février 2018

La Conquête de Plassans (1874)

Tigger Lilly et moi continuons tranquillement à relire les Rougon-Macquart. En ce début d'année, retour à Plassans, la ville d'origine de la famille imaginée par Émile Zola, génie parmi les génies.



L'intrigue
La Conquête de Plassans raconte l'ascension d'un prêtre, l'abbé Faujas, fraîchement arrivé à Plassans avec sa mère. Il loge chez François et Marthe Mouret. François est un ancien commerçant grande gueule et le fils d'Ursule Macquart; Marthe est la fille de Pierre et Félicité Rougon. Les deux époux sont donc cousins. L'arrivé du prêtre va déranger leur quotidien bien réglé, notamment en sortant Marthe de son renfermement sur elle-même. Faujas n'a pas de cure et peine, dans un premier temps, à se faire apprécier en ville. Puis, coaché par Félicité Rougon, il comprend par où commencer et met progressivement en place sa conquête, qui, sous un vernis religieux, est étroitement liée à la situation politique de Plassans, ville légitimiste qui n'a pas eu le bon sens d'élire le candidat bonapartiste officiel aux dernières élections...

Ambition démesurée et folie dominatrice
Je pense que Faujas est l'un des personnages les plus froids, négatifs et destructeurs de toute la série. Il a la même soif de domination que Saccard, sans susciter la même admiration (je ne saurais vous dire en quoi précisément, mais Saccard me laisse un souvenir relativement formidable). Le fait que Faujas utilise sa soutane pour parvenir à ses fins et commence à satisfaire sa soif de domination en faisant trembler ses pénitentes au confessionnal est particulièrement révoltant et dégueulasse et réveille des ardeurs anti-cléricales violentes. En outre, il veut dominer pour dominer. Saccard, au moins, veut être riche, quelque chose de plus compréhensible. J'ai donc ricané avec une méchanceté extrême quand Faujas a commencé, à la fin du livre, à déraper et à commettre des erreurs.

La famille tarée (c'est-à-dire pleine de tares)
François et Marthe Mouret forment un couple tranquille aux habitudes bien réglées. François n'est pas quelqu'un de méchant dans le fond, mais il n'est non plus pas très sympa et râle beaucoup. Marthe subit tout avec une passivité extrême. Elle reste chez elle et regarde ses enfants grandir. Octave, l'ainé, est déjà assez malin; on le retrouvera à Paris plus tard. Serge est plus réservé. Désirée est une adolescente qui ne grandit pas. On les retrouvera aussi à l'avenir, et ce dès le prochain tome.
L'arrivée de Faujas va progressivement bouleverser le quotidien des Mouret et faire surgir l'hérédité catastrophique léguée par Adélaïde, fondatrice de la famille et grand-mère de Marthe et François (qui sont donc cousins comme je l'ai dit plus haut). Marthe va sortir de sa réserve pour se jeter à corps perdu dans une extase mystique extrême qui lui fera passer ses journées à genoux à l'église et ses nuits à hurler et à se faire du mal physiquement; François, devant la présence de plus en plus envahissante des Faujas (puis aussi des Trouche, la sœur de Faujas et son mari) et l'absence de sa femme puis de ses enfants, va devenir de plus en plus effacé et disparaître des salles communes de la maison. Il perd progressivement la tête à cause de la solitude et de son enfermement mais aussi parce ce qu'on fait de lui un fou, parce que, une fois la rumeur et le mot lancés, toute la ville le considère comme fou! Une fois expédié à l'asile, il devient encore plus fou et imite la violence de Marthe. Une déchéance totale dont nous apprécierons longuement chaque étape désolante dans des passages faisant vraiment froid dans le dos.

La famille moins tarée et la deuxième conquête de Plassans
Les Mouret ne sont pas les seuls représentants de la famille à Plassans. Félicité et Pierre Rougon sont toujours là, posés en triomphe dans leur salon depuis La Fortune des Rougon. Ils ont la même ambition que leur fils Saccard et que Faujas mais ils savent mieux intriguer. Ou plutôt Félicité sait mieux intriguer. Pierre est pratiquement absent de ce roman, je crois qu'on l'entrevoit juste dans le fond du décor lors d'une soirée. C'est, plus que jamais, Félicité qui mène la barque avec une hypocrisie et une malignité qui forcent l'admiration. C'est un très bon exemple de "méchant" réussi puisqu'elle se dégage par rapport aux autres personnages et qu'on ne souhaite pas du tout la voir trébucher dans son chemin et dans cette deuxième conquête de Plassans. Deuxième conquête parce que Félicité a déjà conquis Plassans dans La Fortune des Rougon, quand elle a fait en sorte de faire passer le coup d'État de Napoléon Bonaparte en ville. C'est sous sa direction (et celle d'Eugène Rougon à Paris) que Faujas viendra maintenant forcer la ville à voter comme il faut.
On croise aussi dans ce roman Antoine Macquart, qui reste un sacré scélérat.

La famille absente
Je me suis étonnée du fait que Silvère, protagoniste du premier tome et frère de François Mouret, soit totalement passé sous silence, et Tigger Lilly a souligné que Pascal Rougon est tout aussi absent. Je note aussi ici que François (et Silvère, donc) est le frère d'Hélène Mouret, qui n'est pas plus citée que Silvère (mais je n'ai aucun souvenir d'elle en dehors de son propre roman, Une page d'amour).

La bonne société comme il faut
Dévote et très attachée à la morale, la haute société de Plassans est un nid de mauvaises langues et d'intrigants en tout genre attachés avant tout à leur richesse et à leur image. Pour certains, travailler son image consiste à faire des œuvres de bienfaisance avec les autres dames; pour d'autres, il s'agit d'intriguer pour avoir la Légion d'honneur. (Je l'ai déjà dit dans mon billet sur La Fortune des Rougon: à en croire Zola, la Légion ne valait déjà rien au XIXe!) Bref, la haute société qui se donne bonne conscience et se fait remarquer en s'extasiant sur ses bonnes actions à la con...

Le clergé tout à fait consternant
Entre l'évêque dégonflé qui se fait dominer par ses prêtres et aspire seulement à faire des traductions de langues anciennes bien au chaud, Faujas qui écrase tout ce qu'il peut, l'abbé Fenil qui entre en guerre avec lui pour avoir plus de pouvoir à l’évêché et l'abbé Serin qui est un prêtre de salon, Zola met en scène un bel échantillon de ce clergé hypocrite dont on dirait aujourd'hui qu'il fait partie du système. Il n'est point question de divinité ici mais de pouvoir. La dévotion extatique de Marthe n'est pas plus crédible. Il n'y a que le pauvre abbé Bourrette qui soit un véritable homme bon qui souhaite le bien de son prochain. Mais il est, comme nombre de personnages zoliens, trop naïf pour être réellement positif.

La conclusion violente
Depuis le début du cycle, Zola a conclu tous ses romans sur une note négative: un décès poignant et le triomphe du salon jaune dans La Fortune des Rougon, la vie inchangée des salauds et une mort annoncée avec brutalité et froideur à la fin de La Curée, le triomphe des salauds et l'évacuation de l'élément perturbateur dans Le Ventre de Paris. La Conquête de Plassans va toutefois plus loin avec un véritable massacre puisqu'il y a pas moins de six décès dans les deux derniers chapitres, dont cinq dans des circonstances effroyables précédées par une longue préparation qui relève totalement du film d'horreur et un accompagné d'une terreur ultime.

En bref, Zola maltraite ses personnages et pourfend à cœur joie dans ce quatrième tome des Rougon-Macquart et la chose ne plaira pas à tout le monde. Il faut le lire si on n'a pas peur de voir l'horreur pour ce qu'elle est. J'avais moins aimé ce tome lors de ma première lecture et je dois dire qu'il est, cette fois-ci, celui qui m'a le moins plu des quatre: je crois qu'il me manque un sujet de fond ou un grand contexte à exploiter par la langue et donnant lieu aux descriptions-fleuve dont Zola a le secret, comme les Halles dans le tome précédent (ou plus tard les tissus dans Au Bonheur des Dames ou la locomotive dans la Bête humaine). Il n'en reste pas moins, comme toujours, un document formidable sur les intrigues du Second Empire et la seconde moitié du XIXe et je garde tout mon enthousiasme pour poursuivre notre lecture avec la Faute de l'abbé Mouret.

À noter également, la présence d'un dossier très intéressant dans l'édition du Livre de Poche, avec notamment les nouvelles les Épaules de la marquise, le Jeûne et le Lendemain de la crise qui sont très marquantes.

Allez donc voir si cette conquête est réussie!
L'avis de Karine

L'avis de Tigger Lilly

10 commentaires:

  1. Haha, brillant ! Tu saisis bien toute l'horreur du propos. Du coup au contraire de toi, je le place en bonne place parmi mes préférés (jusqu'ici)(bien que ce soit difficile rhoo là là ils sont tous bien). Quand on n'aura fini il faudra qu'on les classe par ordre de préférence et qu'on compare nos listes ça pourrait être rigolo et amener à de nouvelles discussions ^^

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Excellente idée! Ce sera un exercice très difficile mais passionnant!! :) :)

      Supprimer
  2. Quel billet intéressant! J'ai lu celui-ci en 2016 (j'en suis au tome 17... ou 16... celui avec le train) et il m'avait tellement fait fâcher, c'est fou. Un vrai malaise. Du coup, s'il m'avait marquée, il n'est pas mon préféré non plus.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, il met très mal à l'aise et fait preuve d'une grande clairvoyance, je pense que Zola aurait adoré Freud! :D Haaaa la bête humaine c'est génial! Un des meilleurs assurément!

      Supprimer
  3. Et moi qui avait trouvé L'oeuvre sinistre, finalement j'ai l'impression qu'il y a pire xD

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ils sont nombreux à être sinistres :D

      Supprimer
  4. En fait, c'est idéal pour déprimer les Rougon Macquart, non ? XD

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Un peu :D Paradoxalement, j'ai lu ça à une époque où j'allais très mal et ça m'a plutôt donné du courage. Je crois que ça dépend vraiment si on aime les trucs sinistres ou pas. :D

      Supprimer
  5. Mince ! Mais j'avais loupé ce billet et tous les autres ! Il faudrait que tu les relaies sur facebook :p
    Je me rappelle avoir adoré ce tome qui m'avait totalement emportée pendant la lecture. Mais je crois que j'aime Zola lorsqu'il est bien sombre et bien violent, miam ! Vivement la suite maintenant !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Facebook présente l'inconvénient de me faire déprimer parce que mes posts tombent souvent dans l'indifférence généralisée... Quand tu vois sur quelles conneries les gens s'extasient... Je suis très vexée de voir que mes billets de blogs ont deux likes :p Mais je peux relayer ceux sur Zola en particulier ^^
      Oui vivement la suite! Ce mois-ci normalement! :)

      Supprimer

Exprime-toi, petit lecteur !