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samedi 6 mai 2023

L'Événement (2000)

Chronique express!

Au détour d'une traduction sur l'avortement, j'ai eu besoin de vérifier une citation de L'Événement, le texte dans lequel Annie Ernaux raconte son avortement, réalisé en toute illégalité en 1963, dans une France où cette pratique était sévèrement réprimée par la loi. Le sujet est présent en filigrane dans une bonne partie de son œuvre, notamment Les Armoires vides, son premier texte, mais c'est dans ce livre qu'elle décrit tout le processus en détail, du retard de ses règles jusqu'à la rémission après cette "expérience humaine totale".

Comme on peut s'y attendre, c'est une lecture difficile malgré sa brièveté. L'angoisse de la recherche d'un médecin ou d'une avorteuse est déjà suffisante, mais le processus de l'avortement en lui-même et les complications dont Annie Ernaux a souffert, couplés à certains comportements abjects, mettent super mal à l'aise et révoltent profondément. Il lui a sûrement coûté de replonger là-dedans, de relire son agenda de l'époque pour reconstituer l'enchaînement des faits et ses recherches infructueuses jusqu'à ce qu'une camarade d'université lui recommande sa propre avorteuse. La démarche semble pourtant nécessaire pour elle, et plus généralement pour nous, lecteurs. En bref: un livre difficile, mais important. (Et un prix Nobel dont je me réjouirai toute ma vie. 👑👑)

samedi 18 décembre 2021

Passion simple (1991)

Chronique express!

"À partir du mois de septembre l'année dernière, je n'ai plus rien fait d'autre qu'attendre un homme: qu'il me téléphone et qu'il vienne chez moi." Cette phrase du début de cet ouvrage le résume parfaitement: Annie Ernaux y parle de la passion qu'elle a vécue pour et avec un homme marié, qui a été son amant plusieurs mois avant de repartir dans son pays dans l'Est de l'Europe. Quand il n'était pas avec elle, tout tournait autour de lui: elle s'intéressait aux informations ou aux conversations quand on évoquait son pays, elle pensait à comment elle allait s'habiller, elle calculait depuis combien de jours ils s'étaient vus...

On pourrait croire une telle obsession étonnante chez une femme connue pour son engagement féministe. Pourtant, elle ne semble aucunement réductrice, simplement très humaine. C'est une passion effectivement, un phénomène ravageur et quelque peu inexplicable, bien qu'Annie Ernaux le décrive avec sa précision habituelle et cette manière absolument révélatrice de parler du quotidien. Avec elle, je découvre toujours des choses sur moi, c'est vraiment passionnant. Même dans un texte d'à peine soixante pages, et dans une police assez grande de surcroît.

mercredi 14 octobre 2020

Journal du dehors (1994)

Chronique express!
 

Après la déception des Armoires vides, il me restait un livre d'Annie Ernaux dans ma pile à lire: Journal du dehors. Par bonheur, il m'a énormément plu et a confirmé tout le bien que je pense de cette grande écrivaine. Ce court ouvrage d'une centaine de pages, écrites dans une police plutôt grande, rassemble de menus évènements auxquels Annie Ernaux a assisté entre 1985 et 1992: rencontres dans le RER ou le métro, conversations entendues au supermarché... Il s'apparente à un journal intime, sauf qu'elle n'y note pas ce qu'elle fait et pense, mais ce que font et pensent d'autres personnes. D'où le titre, Journal du dehors.

Pour moi, une partie du plaisir de lecture a découlé du fait qu'Annie Ernaux parle de la banlieue parisienne, plus précisément de Cergy Pontoise. Je n'habite pas Cergy, mais une autre ville nouvelle d'Île-de-France, et je me suis retrouvée dans ces descriptions, à commencer par l'absence de traces du passé dans ces villes sorties de terre très récemment. Certaines choses ont déjà changé depuis les années quatre-vingt, mais l'essence des lieux reste la même. Au-delà de cela, j'admire la capacité d'Annie Ernaux à voir le monde; avant d'écrire, elle a senti ces choses, elle a saisi ces petits riens qui en disent long. Une cliente qui consteste son ticket à la caisse du supermarché, deux amies qui parlent fort dans le RER, un homme qui ramasse les caddies sur le parking avant l'introduction des caddies à pièces (who knew?)... C'est le quotidien, ça n'a aucun intérêt, mais ça en dit long sur la société et sur l'humanité. Et après avoir vu cela, Annie Ernaux l'exprime avec une netteté admirable. Parfois, c'est atroce – un paragraphe sur l'excision, à peine six lignes probablement, et j'ai dû m'arrêter de lire –, mais on n'en attend pas moins d'une autrice engagée comme elle l'est. Je recommande chaudement, surtout si vous êtes banlieusard; c'est bien la seule fois où le RER a sa place en littérature. 🤪
 
"Dans Libération, Jacques Le Goff, historien: "Le métro me dépayse." Les gens qui le prennent tous les jours seraient-ils dépaysés en se rendant au Collège de France? On n'a pas l'occasion de le savoir."

"Un caddie renversé dans l'herbe, très loin du centre commercial, comme un jouet oublié."

lundi 14 septembre 2020

Les Armoires vides (1974)

Chronique express!

Les Armoires vides est le tout premier livre d'Annie Ernaux. La narratrice, Denise Lesur, a réalisé un avortement clandestin et attend que l'embryon sorte. Les sens aux aguets, elle se remémore toutes les étapes de sa vie: l'enfance en Normandie, le café-épicerie de ses parents, la réussite scolaire, la rencontre d'un autre milieu social. La vie d'Annie Ernaux, en bref; quand on connaît l'autrice, on la retrouve à chaque page. Les thèmes abordés sont ceux de son œuvre tout entière: le décalage et le choc entre la classe sociale de ses parents et celle dans laquelle elle est entrée grâce à son instruction, l'influence du genre sur l'éducation, les rapports homme-femme.

Et pourtant, pour la première fois, cette autrice que j'adore ne m'a pas convaincue. La rédaction, quasiment de l'écriture automatique, est assez difficile à suivre. Les pages sont denses, sans retours à la ligne, et on passe un peu du coq à l'âne. En outre, la narratrice exprime des sentiments négatifs, notamment un profond mépris de sa famille, dans lequel je me retrouve en partie mais qui m'a néanmoins mise mal à l'aise. Attention, ce livre est puissant, je ne le nie pas; il n'a pas de tabous et quelques lignes des toutes premières pages sur l'avortement donnent des frissons d'horreur – raison pour laquelle j'ai écrit que la narratrice "attend que l'embryon sorte" ci-dessus: c'est sale et sordide, mais c'est ça. Mais j'ai eu du mal à m'accrocher et je vous conseille plutôt de lire La Femme gelée si vous vous intéressez à la condition féminine, ou bien La Place, Une Femme ou Les Années si vous êtes plutôt sociologie.

Livres de l'autrice déjà chroniqués sur le blog
La Femme gelée (1981)
L'Écriture comme un couteau (2003)
Les Années (2008)

mardi 17 septembre 2019

La femme gelée (1981)

Tout au long de ses livres, Annie Ernaux parle de ses propres expériences: La Place parle de ses parents, Une Femme de sa mère, Les Années de toute sa vie. Mais ce parcours personnel, qu'elle explore sans relâche, lui permet aussi de parler de l'évolution de la société française pendant la deuxième moitié du XXe siècle, notamment pour les femmes.


La Femme gelée est essentiellement centré sur ce dernier point: comment une femme ayant suivi une formation universitaire et exerçant un métier est "figée" par les conventions sociales et les attentes de son entourage, qui la confinent au rôle d'épouse, de maîtresse de maison et de mère, et en arrive à devenir, justement, une femme gelée. Annie Ernaux retrace sa découverte progressive des répartitions genrées des tâches, la révélation étrange que ses parents n'étaient pas normaux parce que son père faisait la vaisselle. Puis viennent l'adolescence, l'intérêt naissant pour les garçons et l'adoption d'attitudes codifiées pour attirer leur attention et les séduire – mais pas trop non plus, de peur d'attirer les critiques. Enfin, les études supérieures, un mariage hésitant, la constatation que les tâches ménagères lui incombent, naturellement, à elle. Une situation inégalitaire qui ne fera que se dégrader avec l'arrivée d'un enfant et à laquelle la reprise d'une activité professionnelle ne changera rien.

Le style est direct, parlé, plein d'ellipses. Choquant, aussi, tellement ce récit correspond à des choses qu'on a tous vécues, ces situations où, implicitement, un homme prend la direction de la conversation ou attend d'être servi. Moi, je me suis aussi retrouvée dans la maladresse de l'adolescence et l'influence déplorable d'une amie plus âgée qui réduit soudain la vie à la seule quête pertinente: un garçon, un garçon à tout prix. Puis les dizaines de petits faits qui, individuellement, ne pèsent rien, mais qui, mis bout à bout, annihilent la vie d'une personne.
"Quatre années. La période juste avant.
Avant le chariot du supermarché, le qu'est-ce qu'on va manger ce soir, les économies pour s'acheter un canapé, une chaîne hi-fi, un appart. Avant les couches, le petit seau et la pelle sur la plage, les hommes que je ne vois plus, les revues de consommateurs pour ne pas se faire entuber, le gigot qu'il aime par-dessus tout et le calcul réciproque des libertés perdues."
Une lecture navrante. Révoltante aussi, bien sûr, mais surtout navrante, parce que les choses changent lentement et que je vois des femmes, en 2019, vivre ce qu'Annie Ernaux a vécu pendant les années soixante-dix. Sous certains aspects, je me sens d'ailleurs, moi aussi, une femme gelée, même si mon parcours est très différent du sien. J'espère que son ex-mari a un jour lu ce livre et qu'il l'a vécu comme un coup de poing à la figure...

Livres de l'autrice déjà chroniqués sur ce blog
L'écriture comme un couteau (2003)
Les Années (2008)

mardi 7 février 2017

L'écriture comme un couteau (2003)

Premier livre relatif à mon thème de lecture pour 2017 (les œuvres d'écrivains qui parlent d'écriture), L'écriture comme un couteau est un entretien d'Annie Ernaux avec Frédéric-Yves Jeannet réalisé par mail entre juin 2001 et septembre 2002.


Au fil des questions de son interlocuteur, Annie Ernaux aborde son parcours de "transfuge de classe", son ressenti de l'écriture, son engagement féministe, les réactions engendrées par ses livres... Une lecture vraiment passionnante, je dois le dire, qui a "éclairé" rétroactivement ma lecture de ses livres. En relisant ma chronique sur Les Années, j'ai par exemple réalisé que j'avais parlé d'expérience "universelle", comme le fait Frédéric-Yves Jeannet, alors qu'elle tient à parler uniquement de "collectif", rien n'étant réellement universel.

En outre, j'avais principalement retenu la souffrance de La Place et Une femme, sans bien me rendre compte qu'Annie Ernaux parle en réalité surtout de son "élévation sociale" et de la manière dont elle l'a ressentie comme une trahison de ses origines. Pas étonnant, dans ce contexte, qu'elle ait soutenu Édouard Louis quand il a sorti En finir avec Eddy Bellegueule, même si je ne me souviens pas des détails (l'a-t-elle présenté à l'éditeur, a-t-elle défendu le livre?).

J'ai été marquée, comme toujours, par le fait qu'elle aborde son avortement avec franchise, et je retiendrai quelques constatations désolantes sur la critique "officielle" face aux femmes écrivains, par exemple la manière de réunir les femmes écrivains dans une catégorie spécifique, comme si la littérature, la vraie, l'universelle (là, universel est bien l'adjectif adéquat), était par nature masculine, ou bien le fait d'appeler l'auteure par son prénom dans un article... (Remarque qui m'a rappelé la lointaine présidentielle de 2007, j'étais tellement énervée que tout le monde parle de "Ségolène" et "Sarkozy"! 😡).

Deux réserves, toutefois, sur ce petit livre. Tout d'abord, j'ai cru détecter une certaine pose d'intellectuel dans certaines réponses; Annie Ernaux se dit très éloignée du monde de l'édition mais on sent bien qu'elle est à l'aise dans les hautes sphères. (Quant à son interlocuteur, n'en parlons pas, il aime clairement s'écouter parler et a une très haute opinion de sa propre culture!) La deuxième réserve concerne le titre, L'écriture comme un couteau. En le lisant, j'ai automatiquement pensé qu'on allait parler de la souffrance de l'écrivain écrivant. En réalité, Annie Ernaux dit que l'écriture est son arme pour réaliser sa recherche. Elle n'est pas blessée par ce couteau mais l'emploie pour disséquer son expérience et le réel. Plus précisément, elle dit: "Et l'écriture, "clinique" dites-vous, que j'utilise, est partie intégrante de la recherche. Je la sens comme le couteau, l'arme presque, dont j'ai besoin". Le titre raccourci m'a semblé, du coup, tenir plus de la phrase-choc...

Mais à part ça, c'était vraiment une lecture très intéressante; je suis beaucoup plus bavarde quand je critique mais cela ne doit pas ternir ce billet, j'ai vraiment aimé lire ce livre. Un seul conseil: je pense qu'il faut connaître un minimum l’œuvre d'Ernaux, ce serait sûrement difficile à suivre pour quelqu'un qui ne l'aurait jamais lue.

jeudi 27 février 2014

Les années (2008)


Annie Ernaux (qui m'avait déjà séduite avec La place et Une femme) réussit dans Les années un bel exploit: raconter l'histoire de la France de l'après-guerre à travers sa propre histoire, faire de sa biographie un récit universel. Cela peut paraître prétentieux, mais ce ne l'est pas: elle ne se prend jamais pour modèle. Elle raconte simplement les actions et les pensées de ce elle qu'elle a été et qui a partagé l'histoire de millions de ses concitoyens, à partir de son enfance et son adolescence en Normandie -- là où les adultes parlaient toujours de la guerre -- et jusqu'à sa vie d'étudiante "à la ville" et de prof. Ce passage de la province profonde à la ville a d'ailleurs son importance et me semble suivre de près le passage du monde "étroit" des années quarante à la société plus ouverte des années soixante, puis à celle complètement mondialisée des années quatre-vingt-dix et deux mille.

Ce livre m'a inspiré une grande tristesse, les événements abordés n'étant pas très gais: ce qui marque le plus un peuple, on le sait, ce sont ses guerres et ses désordres.

"Les guerres du monde suivaient leur cours. L'intérêt qu'on avait pour elles était inversement proportionnel à leur durée et leur éloignement, dépendait surtout de la présence ou non d'Occidentaux parmi les protagonistes. On n'aurait pu dire depuis combien d'années les Iraniens et les Irakiens s'entre-tuaient, les Russes tentaient de mater les Afghans. Encore moins les motifs, persuadés intimement qu'ils ne le savaient plus eux-mêmes et signant sans conviction des pétitions pour des conflits dont on avait oublié les causes."

J'ai aussi été marquée par la présence réelle, mais clandestine, de la sexualité dans le monde de son adolescence et par le quotidien des femmes avant la pilule et l'IVG. Époque à laquelle on devait suivre son cycle de près pour ne pas risquer de tomber enceinte et où on épousait parfois un homme non pas parce qu'on le souhaitait mais parce qu'on avait eu la malchance de tomber enceinte de lui.

Une belle leçon d'humanité au final, avec un ton très juste qui m'a confirmé que j'éprouve de l'estime pour la personne à même d'écrire ces mots. À mettre entre toutes les mains.