mercredi 21 juillet 2021

Je suis vivant et vous êtes morts (1993)

Chronique express!

Comme les habitués de ce blog l'ont sans aucun doute déjà constaté, j'adore Emmanuel Carrère, écrivain aussi brillant et passionnant que névrosé et lucide. Bien décidée à lire tout ce qu'il a publié, je me suis cette fois-ci penchée sur Je suis vivant et vous êtes morts, sa biographie de Philip K. Dick. Bien que je ne connaisse que modérément l'œuvre de cet écrivain, il m'a bien retourné le cerveau quand je l'ai lu. La rencontre entre le roi des névroses et le roi des faux-semblants était très prometteuse. Qu'en a-t-il été?

J'avais vu juste: cette lecture est haute en couleurs! D'une part, Carrère s'exprime avec sa verve habituelle, ce qui rend tout très dynamique et amusant. D'autre part, Dick était sérieusement barré, à tel point qu'il est difficile de décrire ses délires: théories du complot, fausses réalités, acide... Il vivait vraiment en dehors de la réalité consensuelle. Ses romans ne semblent être finalement qu'un avant-goût de ce qu'il se passait dans sa tête. Je me suis beaucoup marrée au début. On découvre aussi un homme fort peu agréable avec ses multiples compagnes successives. Et puis, j'ai un peu perdu le fil par manque de temps, et j'ai trouvé le dernier quart plus difficile à suivre. Peut-être que cette biographie aurait gagné à être un peu plus condensée. Quoi qu'il en soit, je la recommande sans hésiter, que vous appréciiez Dick ou pas. C'est vraiment quelque chose!

[On] se disait, partagé entre le fou rire et l'inquiétude, que c'était bien du Phil Dick, cinglé comme ses livres et comme ses livres toujours passionnant.

Livres de Philip K. Dick déjà chroniqués sur ce blog

Livres d'Emmanuel Carrière déjà chroniqués sur ce blog

vendredi 16 juillet 2021

Hors-série Une Heure-lumière 2020

Chronique express!

Il est certainement superflu de présenter la collection Une Heure-lumière du Bélial', qui réunit des textes courts. Tous les ans, la maison propose un hors-série gratuit pour l'achat de deux livres. Découvrons ensemble l'édition 2020.

Les interviews
C'est ma profession qui est à l'honneur, puisque le Bélial' interroge les traductrices et traducteurs qui ont travaillé sur les vingt-six premiers tomes de la collection. Ce n'est pas tous les jours que les éditeurs nous donnent la parole, voire reconnaissent notre existence, donc c'est bien. Les entretiens sont fort intéressants et font découvrir et des méthodes et des ressentis très divers. C'est bien.

La nouvelle
Retour à n'dau de Kij Johnson, traduite de l'anglais par Anne-Sylvie Homassel, met en scène une guérisseuse de chevaux dans un monde de steppes, que son peuple parcourt en continu de manière à toujours conserver son ombre à la bonne longueur. C'est n'dau, le lieu où on est sensé être, à la bonne distance du jour brûlant et de la nuit glaciale. Puis des étrangers font irruption, apportant la mort, et la guérisseuse est arrachée à tout ce qu'elle connaît. Le texte raconte ce chamboulement total de sa vie et la difficile reconstruction qui s'ensuit. Je ne peux pas dire que tout cela m'ait emballée outre-mesure, malgré la présence de chevaux; comme la Quête onirique de Vellit Boe, j'ai trouvé ce texte plaisant, mais il ne laissera pas de trace. Néanmoins, c'est un joli texte bien construit et l'autrice sait ce qu'elle fait.

Allez donc voir ailleurs si ce hors-série y est!
L'avis du Chien critique
L'avis de Lorhkan
L'avis de Vert
L'avis de Xapur

dimanche 11 juillet 2021

Freud. La guérison par l'esprit (1931)

Chronique express!

En 1931, Stefan Zweig publie un essai intitulé la Guérison par l'esprit, dans lequel il détaille les travaux de Franz-Anton Mesmer, Mary Baker-Eddy (fondatrice de la Science chrétienne 👀) et Sigmund Freud. Une manière de revenir sur trois méthodes qui obtiennent des résultats puissants en exploitant l'esprit humain. Cette édition de la Petite biblio Fayot reprend la partie consacrée à Freud, qu'elle complète par un article intitulé "Sur Malaise de la civilisation" et par le discours que Zweig a prononcé à l'enterrement de Freud.

En gros, il s'agit d'un résumé des travaux et du parcours de Freud. Zweig part de la situation de la morale et des mœurs, notamment sexuelles, au début du XIXe siècle (un chapitre d'une actualité incroyable), puis explique comment Freud a commencé à soupçonner le rôle du sexe, du plaisir et du refoulement dans les névroses qu'il traitait. C'est très bien écrit (ou mieux: c'est très bien traduit) et je pense que c'est une excellente porte d'entrée pour qui voudrait découvrir les notions freudiennes facilement. Pour ma part, ça a été  un très bon rafraîchissement – trois ans après avoir lu Cinq leçons sur la psychanalyse, je dois en effet avouer que j'avais tout oublié. Tout ça ne donne pas une image franchement exaltante de l'humanité, mais c'est justement ce que j'appréciais chez Freud quand j'étais ado: ce jusqu'au boutisme, cette volonté de voir et dire la vérité même si elle n'est pas flatteuse.

Le seul défaut que je vois à cet ouvrage est que Zweig est clairement un admirateur pleinement acquis à la cause de Freud, qu'il décrit comme un chercheur rigoureux et un bourreau de travail. Pour aller plus loin, il serait intéressant de lire un ouvrage plus critique. Je ne pense pas le faire, moi, mais il me semble indispensable de le préciser.

Pourquoi ce livre?
Parce qu'il a été traduit de l'allemand par Olivier Mannoni, brillant directeur de l'École de traduction littéraire du Centre national du livre.

Autres livres de Stefan Zweig déjà chroniqués sur ce blog
Une histoire au crépuscule et Petite nouvelle d'été (1906)
Vingt-quatre heures dans la vie d'une femme (1927)
Marie-Antoinette (1932)

Autres livres traduits par Olivier Mannoni déjà chroniqués sur ce blog
Schluss? de Walter Kempowski
Une Histoire au crépuscule et Petite nouvelle d'été de Stefan Zweig
Dictature 2. Quand la Chine espionne son peuple (et demain le monde) de Kai Strittmatter

mardi 6 juillet 2021

Les BD du deuxième trimestre 2021

Une fois de plus, retour sur les bandes dessinées du trimestre!

Message de service: ce billet ne contient pas de BD sur les chats, mais pas d'inquiétude: je n'ai pas été kidnappée. 😜

Sous terre de Mathieu Burnat (avec Marc-André Selosse comme conseiller scientifique) (2021)


Fatigué de régner sur le monde souterrain, Hadès organise un concours pour trouver son successeur. Les participants doivent explorer son royaume, le sol, et découvrir des éléments qui leur permettent de gagner des cartes. Ce contexte sert de prétexte à la présentation du sol, de ses habitants, de son rôle et de son fonctionnement, ainsi, hélas, que de sa dégradation sous l’effet de l’agriculture industrielle. Cette bande dessinée est une excellente source d’information et j’ai beaucoup aimé en apprendre plus sur cet élément méconnu, mais vital, des écosystèmes terrestres. À la fin, un glossaire permet de récapituler les notions abordées. De la bonne vulgarisation à mettre entre toutes les mains.
Éditeur: Dargaud

Jamie Delano présente Hellblazer. Volume 1 de Jamie Delano (et de multiples dessinateurs), traduit de l’anglais par Jérémy Manesse (2020)


Ce premier volume des histoires de Constantine scénarisées par Jamie Delano reprend le recueil Péchés originels, qui réunit les épisodes 1 à 9 de Hellblazer (1987-1988), et le recueil le Diable par la queue, qui réunit les épisodes 10 à 13 (1988-1989). J’ai déjà lu ces deux volumes, respectivement dans le premier et le deuxième volume de l’intégrale Jamie Delano publiée par Panini, dont je vous parlais le trimestre dernier. Toutefois, ils sont ici séparés par deux numéros de Swamp Thing, le 76 et le 77. Et c’est une excellente idée. En effet, ces deux numéros reprennent l’intrigue exactement là où s’arrête le numéro 9 de Hellblazer et nous mènent juste avant l’épisode 10. Si vous ne les lisez pas, vous n’avez pas l’histoire complète… Du coup, je comprends mieux une certaine perplexité de ma part face à l’épisode 10 lorsque j’ai lu l’intégrale Panini!
Même si je n’ai pas relu l’intégralité des deux recueils, les feuilleter m’a permis de me remettre l’histoire en tête et d’en tirer beaucoup plus de satisfaction. J’ai mieux cerné l’intrigue globale, qui a effectivement un certain corps quand on en prend connaissance en une fois, plutôt qu’en découpant la lecture comme je l’avais fait en mars.
Un regret, toutefois: Panini avait retouché les pages de titre de chaque numéro pour y insérer le nom du traducteur, qui figurait ainsi aux côtés du scénariste, du dessinateur, de l’encreur, etc. au début de chaque histoire. (Donc, dix fois par volume, oui, oui.) Chez Urban, il faut aller le chercher dans l’ours du livre, en tout petit et tout à la fin. 💔
Éditeur: Urban Comics

Sous les arbres. Tome 3 : Un chouette été de Dav (2021)


Après l’automne et l’hiver, le monde entier attendait avec impatience le printemps… Et pour une raison inexplicable, c’est l’été qui est arrivé. 🤣 Apparemment, le dérèglement climatique influence aussi le monde de l’édition. Quoi qu’il en soit, ce troisième tome est fidèle aux précédents et tout aussi adorable avec son vieil hibou agacé par deux petits écureuils et une petite souris qui jouent à la balle dans la mare en bas de chez lui. C’est à tomber de mignonnerie, je suis vraiment gaga. Mon préféré reste toutefois l’hiver, pour l’instant.
Une critique, toutefois: ça me laisse toujours perplexe, ces univers où il n’y a AUCUN personnage féminin… 🤷‍♀️
Éditeur: les éditions de la Gouttière

Jamie Delano présente Hellblazer. Volume 2 de Jamie Delano (et de multiples dessinateurs), traduit de l’anglais par Philippe Touboul et Jérémy Manesse (2022)


Ce deuxième volume des histoires de John Constantine scénarisées par Jamie Delano commence par Maudit Saint, le Hellblazer Annual numéro 1 (1989), et les deux numéros de The Horrorist (1995-1996), que j’ai déjà lus dans le deuxième volume de l’intégrale Panini. Puis on passe à la Fabrique de la peur, recueil réunissant les épisodes 14 à 22 d’Hellblazer (1988-1989). On a ici une histoire complète tournant autour d’un complot pour renverser le gouvernement grâce à l'invocation d'un démon particulièrement néfaste. Je n’ai pas compris la fin, à part que c’est la puissance primitive de la femme qui défait le mal. On termine le volume avec les numéros 23 et 24 (1989): le premier parle d’un personnage qui ne fait plus bien la différence entre le monde réel et le monde de la littérature, à tel point qu’il rencontre des personnages de roman, et le deuxième tourne autour d’un tueur en série.
Je ne peux pas dire que je sois très emballée par cette lecture; j’ai toujours du mal à lire les comics, et là, je trouve souvent les dessins hideux, et la multiplication des dessinateurs fait que j’ai du mal (ou plutôt: encore plus de mal que d’habitude…) à reconnaître les personnages d’un épisode à l’autre. Mais je persévère parce que j’aime bien l’ambiance punk, les textes un peu torturés et l’existence des démons.

Jamie Delano présente Hellblazer. Volume 3 de Jamie Delano (et de multiples dessinateurs), traduit de l’anglais par Philippe Touboul (2022)


Ce deuxième volume des histoires de John Constantine scénarisées par Jamie Delano comprend les numéros 28 à 40 de Hellblazer (1990-1991), puis le numéro 84 (1994), puis les quatre numéros de Hellblazer Special: Mauvais sang (2000), puis le numéro 250 de Hellblazer (2009). Les numéros 28, 29 et 30 complètent l’histoire du tueur en série qui avait commencé avec le numéro 24, compris dans le deuxième volume de cette intégrale. (Vous vous demandez où sont passés les numéros 25 à 27? Eh bien, moi aussi! 👀 Visiblement, ce n’est pas Jamie Delano qui les a scénarisés. En tout cas, on n’a pas besoin d’eux pour suivre l’histoire du tueur en série appelé le Père de famille.) J’ai bien aimé le numéro 31, dans lequel on apprend que Constantine a essayé de tuer son père à l’aide de la magie noire quand il était adolescent, le numéro 37, qui parle de masculinité toxique, et la série Mauvais sang, qui propose un thriller sur la famille royale britannique avec un ton et des dessins beaucoup moins torturés que le reste, voire pas torturés du tout. Sinon, j’ai toujours autant de mal avec les dessins en général, et les changements de dessinateur à chaque numéro, et je suis souvent restée perplexe ou j’ai été agacée par la capacité de Constantine à geindre sur son sort. Je continuerai néanmoins à lire Hellblazer, car on m’assure que les épisodes scénarisés par Azzarello sont supérieurs à ceux scénarisés par Delano. On en reparle dans trois mois!

jeudi 1 juillet 2021

La gamelle de juin 2021

Juin 2021: enfin, le retour au cinéma! 😃🤩

Sur petit écran

Pas de film.

Sur grand écran

Adieu les cons d'Albert Dupontel (2020)
Un film sympathique et drôle, mais poussif dans certains traits d'humour et facile à oublier. J'ai beau avoir vu peu de films de Dupontel, je l'ai connu plus inspiré.

Nomadland de Chloé Zhao (2020)
Frances McDormand est excellente, comme d'habitude, dans ce film qui parle de réalités sociales et économiques difficiles, de destins cabossés, de liberté et d'entraide. De quoi réfléchir à ses propres relations et ses propres choix. J'ai cru plusieurs fois, à tort, que le film était terminé, ce qui m'a donné au final l'impression bizarre qu'il était interminable, mais je recommande, même si je n'en resterai pas marquée de façon indélébile.

Basic Instinct de Paul Verhoeven (1992)

Une séance UGC Culte tout à fait torride (ok, ok, tout le monde l'a déjà faite, je sais). Sharon Stone est juste incroyable dans ce film; elle dégage un érotisme démesuré juste en étant là, entièrement habillée. Et elle joue dix personnages en un, Catherine Tramell étant tour à tour en pleine possession de ses moyens, joyeuse comme une enfant, désespérée, glaciale... Dingue. J'ai vu ce film quand j'étais ado et je réalise que je n'avais rien compris. Je pense, aujourd'hui, que c'est bien Catherine qui a tué, et que sa relation avec Nick tient sur le fait qu'il a, lui aussi, tué (et ça, que le gars était un tueur à répétition, m'avait totalement échappé à l'époque). Le film sexualise énormément les deux personnages féminins, mais montre aussi tout un tas d'hommes dominés par leur désir (la scène de l'interrogatoire: ils se décomposent tous sur place) et par une femme ultrapuissante (forte de son sex appeal, de son sang-froid, de son énorme cerveau et de sa fortune évaluée à cent-dix millions de dollars, rien que ça), ce qui me laisse penser que le réalisateur a une vision plus maline qu'un simple "oh, regardez, des nichons". Il y a aussi une scène de viol, et je n'avais pas compris que c'était un viol; Nick et Beth couchent ensemble, mais le premier, frustré, se défoule sur la deuxième, et leur rapport dégénère en moins d'une minute et devient horrible. La musique, enfin, joue beaucoup pour créer une ambiance sinistre. Bref, une vraie réussite, mais à réserver à un public aguerri, tant pour les scènes érotiques détaillées que pour quelques coups de pic à glace bien sanglants.

Un espion ordinaire de Dominic Cooke (2020)
Un bon film d'espionnage sur un commercial britannique qui a véhiculé des documents entre l'URSS et le Royaume-Uni. Les acteurs sont convaincants et, du peu que je peux en juger, les personnages russes parlent du vrai russe entre eux, ce qui est rarissime. Et puis, voir les gens se réunir pour suivre les discours de Kennedy pendant la crise des missiles de Cuba, ça permet de vachement relativiser l'angoisse que vous avez vécue en attendant l'annonce des résultats de la présidentielle américaine de novembre 2020, hein. 🤣

Du côté des séries

Loki – saison 1 (2021)

J'attendais avec grande impatience la série mettant en scène mon personnage préféré du MCU, l'excellent Loki incarné par Tom Hiddleston. Pas de bol, cette série repose essentiellement sur un truc que je déteste, à savoir le temps: linéarités temporelles multiples, voyage dans le temps, manipulation du temps. Merde. En plus, je trouve pour l'instant Loki assez tourné en ridicule. Je m'accroche et on en reparle le mois prochain.

Et le reste

Outre mon Cheval Magazine adoré, j'ai lu le numéro de février de Science & Vie, qui consacrait un dossier à la façon dont les dinosaures ont tiré parti de graves crises écologiques (ou plutôt: la façon dont de graves crises écologiques ont favorisé l'essor des dinosaures). Intéressant, bien sûr, mais j'ai retrouvé tout ce que je n'aime pas dans la manière dont les articles sont rédigés (un certain sensationnalisme, l'affirmation permanente que tel ou tel truc est une avancée majeure...). J'espère que Epsiloon, mensuel lancé en juin par de nombreux journalistes ayant claqué la porte de S&V, sera de meilleure facture.


samedi 26 juin 2021

L'Hiver de la sorcière (2019)

Après l'Ours et le rossignol et la Fille dans la tour, place au dernier tome de la trilogie d'une nuit d'hiver de Katherine Arden! 😍

L'histoire reprend au lendemain de la fin du tome deux. Moscou est en piteux état, et, bien sûr, je ne peux pas vous dire pourquoi, sinon je vous révèle la fin du tome deux. Disons simplement cela, qu'elle est en piteux état, et que Vassia, notre protagoniste, y est grandement pour quelque chose. Elle a agi au mieux, évidemment, elle n'a pas mis Moscou dans cet état exprès. Mais c'est quand même un peu sa faute. Et même si personne ne le sait, quoi de plus pratique que d'avoir une sorcière en ville pour réunir la population mécontente et bouleversée? Rien, évidemment. Surtout pour l'odieux moine Konstantin. Eh oui, il est toujours là et il est toujours détestable, même s'il évolue dans ce roman...

Bref, Vassia finit en mauvaise posture, mais elle réussit à se libérer grâce à ses pouvoirs magiques, qu'elle découvre à peine, et s'enfuit dans la Minuit, une sorte de contrée magique, accessible à ceux qui savent qu'elle est là et invisible aux autres, où l'on peut voguer à travers toutes les minuits du monde. Elle pourra reprendre des forces à l'abri, découvrir la vérité sur ses origines et se mettre en quête du roi de l'hiver, Morozko...

Entre monde magique et Rus' réelle, Vassia rencontre de nouveaux personnages, tisse des alliances, prend des décisions difficiles et, toujours, est prête à payer de sa personne s'il le faut. C'est une véritable héroïne, au sens le plus noble du terme: la personne qui est prête à se sacrifier ou à prendre des risques pour elle-même, qui continue à aller de l'avant même quand elle n'a plus de forces. Alors, elle peut être un peu agaçante par moments, avec son côté tétu, mais c'est très léger, et en fait ça contribue en fait à en faire un être humain normal, juste une personne avec ses failles et ses sentiments et ses peurs et ses doutes et ses amours. Son frère Sasha, le moine guerrier, est également présent et est, lui aussi, très nuancé. Au final, comme je l'ai dit plus haut, même Konstantin évolue. Et même l'Ours, le borgne qui donne son nom au premier tome, se révèle plus subtil qu'on ne le croyait. Une chose est certaine: Katherine Arden sait créer ses personnages...

Des personnages riches, une magie subtile et puissante à la fois, un univers féérique à tomber, des chevaux sublimes, un message résolument positif... Et la cerise sur le gâteau: une fin dotée d'un souffle épique non négligeable... Et le tout, toujours porté par une belle traduction de Jacques Collin, qui a vraiment su trouver un ton qui colle à l'univers, avec une rédaction simple et soignée à la fois, dans laquelle les mots russes s'insèrent le plus naturellement du monde... Mais quel beau voyage, mes amis! Un vrai plaisir de lecture!

Allez donc voir ailleurs si cet hiver y est!
L'avis de Vert
L'avis de Yuyine

lundi 21 juin 2021

Espaces insécables (2008)

Après le Miroir aux éperluettes, je poursuis ma découverte de Sylvie Lainé avec ce deuxième recueil, qui est sorti en 2008 et réunit six textes parus entre 1985 et 2008. Comme pour le précédent, ce n'est pas encore le coup de foudre, car j'ai l'impression de passer à côté de beaucoup de choses. Les textes sont soignés, ça se sent, et Sylvie Lainé a des choses à dire; mais il me semble qu'il y a presque autant d'implicite que de propos clairement formulés et que cet implicite reste très flou pour moi. Mais voyons cela de plus près...

Carte blanche (1985) nous fait découvrir un vaisseau où la vie est régulée, dans une certaine mesure, par des cartes: chaque habitant reçoit des cartes qui lui indiquent quelles actions entreprendre. Par exemple, si vous avez la carte Duel, vous devez vous battre – libre à vous de choisir avec qui et par quel moyen. C'est très intéressant et il y a des répliques toutes faites dignes d'un slogan politique, mais je n'ai pas bien cerné la motivation du personnage. Ce texte a reçu le prix Septième continent en 1986.

Le chemin de la rencontre (1985) suit les recherches d'un homme sur une planète peuplée d'étranges êtres qui vivent en symbiose avec des créatures s'exprimant par l'odeur, où il essaye de retrouver sa coéquipière, disparue depuis peu. Je n'ai pas du tout compris la question de la dernière phrase, du coup je pense que j'ai raté quelque chose...

Partenaires (1985): Bon, là, je n'ai vraiment rien pigé, à part la référence aux Trois Mousquetaires.

Le Passe-Plaisir (1986) nous fait voyager en l'an 1100, époque à laquelle l'humanité consomme librement des passe-plaisirs, des dispositifs permettant d'associer le plaisir (pas forcément au sens sexuel) à des objets donnés. Vous pouvez ainsi vous découvrir une passion pour les araignées, par exemple. On est en compagnie d'un couple: une femme de l'époque et un homme provenant du passé, qui n'adhère pas du tout à ce concept. C'est très intéressant; comme dans Carte blanche, la construction d'univers est très réussie pour un texte si bref. Mais là aussi, la fin m'a laissée perplexe...

Définissez: priorités (2000) met en scène deux scientifiques qui échangent par écrit. Il y a tout un truc sur la télépathie et la musique que je suis incapable de vous décrire, mais le vrai propos du texte est ailleurs ([divulgâcheur] c'est une histoire d'amour brisé avant même de naître [fin du divulgâcheur]). C'est très bon.

Subversion 2.0 (2008) est une histoire de double très réussie qui m'a beaucoup parlé.

Le thème de ce recueil est le choix: comment agir face à telle situation, à qui s'allier, comment mener sa vie. Même si je n'ai pas tout capté aux quatre premiers textes, je reconnais à Sylvie Laine une vraie maîtrise de son art. Et les deux derniers textes, eux, m'ont emballée. Je poursuivrai donc ma lecture avec entrain, puisqu'il me reste deux recueils à lire.

Allez donc voir ailleurs si ces espaces y sont!
L'avis de Vert

mercredi 16 juin 2021

Mon évasion (2008)

Il y a quelques mois, la rediffusion d'un épisode du podcast le Book Club consacré à l'autrice et illustratrice Diglee a ravivé mon intérêt pour Benoîte Groult, écrivaine venue au féminisme assez tard dans sa vie, à la cinquantaine passée. J'ai donc souhaité lire Mon évasion, son autobiographie, et j'ai eu la chance d'être en bonne compagnie, puisque cette lecture s'est faite avec Shaya! 🤩

Elle a le prénom... Elle a le nom...
Et elle a le staïleuh!! 🤩

Mon évasion est, comme je le disais, une autobiographie. Benoîte Groult retrace donc sa vie, depuis son enfance et son adolescence à Paris, avec des parents plutôt "éclairés", jusqu'à ses différents mariages et son œuvre littéraire. C'est très intéressant car 1/ elle est extrêmement lucide dans sa description des rapports de force homme-femme et 2/ elle n'a pas sa langue dans sa poche. L'âge y est pour quelque chose; ce livre est sorti quand elle avait 88 ans, ce qui donne sûrement un peu de recul sur les choses de la vie. Comme elle le dit dans sa préface, elle a écrit "avec la franchise et l'insouciance que seul l'âge peut conférer".

Dans sa jeunesse, elle a bien senti une différence de traitement entre hommes et femmes, mais sans l'exprimer et sans l'intellectualiser énormément. On sent plutôt un ressenti obscur et imprécis, qu'elle exprime avec beaucoup de lucidité mais grâce au recul du temps. Néanmoins, elle a mené sa vie en bonne partie comme elle l'entendait, par exemple en divorçant à une époque où la chose était beaucoup plus rare qu'aujourd'hui. Quand elle s'est mise à l'écriture, elle a d'abord écrit à quatre mains avec sa sœur, puis elle s'est embarquée dans un essai féministe, Ainsi soit-elle (que ce serait vachement bien que je lise aussi...).

Certains chapitres centrés sur des périodes très précises, comme un séjour de ses petites-filles durant des vacances scolaires, sont moins intéressants et nets dans leur objectif, mais ils sont largement compensés par les autres chapitres sur sa vie et, surtout, par deux chapitres reprenant un long entretien avec la journaliste Josyane Savigneau. Là, c'est du beau niveau, la pensée est acérée, NUANCÉE et COMPLEXE, un truc que je trouve de plus en plus précieux à l'ère des réseaux sociaux et de leurs phrases-choc destinées à faire réagir sous le coup de l'émotion. Même les questions de la journalistes sont longues et articulées, c'est formidable.

Un seul regret pour ce bouquin: lorsqu'elle évoque son passage dans une émission de Bernard Pivot, qui ne s'est pas bien passé pour elle, Benoîte Groult dit que "Cavanna et Jean Vautrin [...] n'étaient pas venus pour me défendre". Je me fous totalement de Jean Vautrin, dont j'ignorais l'existence et que j'ai dû wikipédier pour savoir de qui il s'agit, mais j'adore Cavanna et cette petite phrase m'a attristée. Je ne veux pas chercher cette émission sur le net parce que je ne veux pas voir un écrivain que j'adore, et qui parle à tout va de fraternité entre humains dans ses bouquins, avoir un comportement déplacé/inique/moqueur/quesaisje face à une écrivaine féministe et un présentateur qui la met en difficulté. 💔

Allez donc voir ailleurs si cette Benoîte y est!
L'avis de Shaya

vendredi 11 juin 2021

The Horror at Red Hook (1927) + The Call of Cthulhu (1928)

De temps en temps, il est bon de revenir aux sources et de relire des textes fondateurs – soit de la littérature de manière générale, soit de ma petite personne en particulier. Comme ma pile à lire contient fort peu de livres en anglais depuis le début de l'année, je me suis offert le plaisir de relire du Lovecraft...

The Horror at Red Hook (1927)

J'avais déjà lu ce texte il y a plusieurs années, vu qu'il est présent dans un des recueils que j'ai lus, mais je n'en avais aucun souvenir. Je l'ai relu exclusivement pour des raisons politiques, à savoir que la nouvelle la Ballade de Black Tom de Victor Lavalle, publiée par le Bélial' dans la collection Une Heure-lumière, retourne le racisme que Lovecraft exprime ici. (Je n'ai pas lu le texte en question, mais tous les blogueurs qui l'ont chroniqué en ont parlé.) Je voulais voir si c'était vraiment si raciste que ça et si ça justifiait d'en écrire une autre version.

Dans le texte de Lovecraft, on accompagne Thomas F. Malone, un policier new-yorkais qui enquête sur les agissements d'un certain Robert Suydam. Ce dernier n'a pas forcément commis de crime bien identifié, mais il semble toucher à des pratiques occultes fortement douteuses importées d'Europe par des immigrés tout aussi douteux.

The Horror at Red Hook se lit bien et les chapitres mettent en place l'intrigue de manière progressive, avec cette enquête qui touche du bout du doigt des pratiques abominables (enlèvements, messes noires, usage de sang humain...). Hélas, on est un peu dans ce qui fait la limite de Lovecraft: on ne voit pas grand-chose, puisque quiconque VOIT ne veut surtout rien DIRE, donc on reste un peu sur sa faim... Je me suis donc pas étonnée d'avoir complètement oublié ce texte au fil des ans!

Côté racisme, eh bien oui, Lovecraft ne tient pas en haute estime les immigrés du quartier de Red Hook. Quand je disais "des immigrés tout aussi douteux" ci-dessus, ça voulait dire "des gens pas blancs": des noirs, des arabes, des kurdes, des gens de lieux indéfinis en Asie centrale... Ils ont des mines patibulaires et ils adorent le diable. Bon, moi je suis du clan "à l'époque, les trois quarts des gens pensaient ça" (une idée confortée par ma lecture de l'Orda, un bouquin sur l'émigration italienne), donc je ne serais pas allée réécrire le même texte du point de vue d'un noir, mais soit, toutes les raisons sont bonnes pour écrire une lovecrafterie, et je suis maintenant curieuse de voir ce qu'en a fait Victor Lavalle.

The Call of Cthulhu (1928)

Dans la foulée, j'ai relu LE texte le plus célèbre de Lovecraft. J'ai découvert au passage que j'ai dû le lire plus de fois que je ne le pensais, car je retrouvais des souvenirs de lecture assez frais au fur et à mesure, alors que je pensais ne l'avoir lu que deux fois. Bref, pas sûre qu'il y aura une énième relecture à l'avenir.

Cthulhu est super bien construit et c'est, je pense, ce qui fait sa force. On a un narrateur à la première personne, qui nous plonge d'abord dans les papiers de feu son grand-oncle, puis on remonte dans le temps, vingt ans plus tôt, pour découvrir le récit de l'inspecteur Legrasse, puis on lit le récit d'un certain marin qui a "vu des choses"... Ce procédé qui, en soi, a déjà été fait des tas de fois (coucou Maupassant et ton narrateur qui raconte l'histoire d'un autre narrateur qui raconte une histoire!), est super utile ici car il permet de faire deviner les ramifications immenses de ce culte tentaculaire (ah, ah! 🦑🐙), que l'on retrouve aussi bien au cœur du bayou aux États-Unis qu'au Groenland. Plus que les tentacules, c'est la présence insoupçonnée de choses gigantesques pendant des laps de temps complètement différents de l'échelle humaine qui fait tout le sel de Lovecraft. Et de ce point de vue, l'Appel de Cthulhu est juste exemplaire. En plus, il est raconté à la première personne, la première phrase est cultissime et la fin ([divulgâcheur] le narrateur qui annonce qu'il va forcément crever maintenant qu'il A VU [fin du divulgâcheur]) est tout à fait classique chez cet auteur. Bref, si vous devez lire un seul texte de Lovecraft dans votre vie, lisez celui-ci.

Un retour en terres lovecraftiennes fort agréable, en définitive.

dimanche 6 juin 2021

La Bête humaine (1890)

En voiture! Le dix-septième tome des Rougon-Macquart est prêt pour le départ! Embarquez à bord de la Bête humaine et découvrez les pires pulsions meurtrières de l'humanité...


L'intrigue
Roubaud, sous-chef de gare au Havre, pète complètement les plombs en apprenant que sa femme Séverine a été abusée depuis ses quinze ans par un riche bourgeois très influent au sein de la société ferroviaire de l'Ouest, le président Grandmorin. Après avoir roué Séverine de coups, Roubaud l'oblige à écrire à Grandmorin afin d'appâter celui-ci dans le train au bord duquel ils comptent quitter Paris pour rentrer au Havre. Ce même soir, Jacques Lantier erre comme une âme en peine le long de la voie ferrée allant de Paris au Havre, désespéré par les pulsions meurtrières qui s'éveillent en lui dès qu'il approche d'une femme. Et quand un train passe en coup de vent, il aperçoit, un bref instant, un homme qui en égorge un autre.

Meurtre à destination du Havre
Après avoir lu les deux premiers chapitres du roman, le lecteur n'a pas besoin de beaucoup réfléchir pour comprendre que c'est Roubaud qui a égorgé Grandmorin. Ce qui est intéressant, c'est comment la vérité va éclater (ou pas) et comment les personnages vont interagir entre eux. L'enquête est confiée au juge d'instruction Denizet, qui y voit l'opportunité tant attendue de faire évoluer sa carrière. Dès le début, toutefois, Zola nous laisse douter de l'efficacité de ses recherches: le président Grandmorin ayant été un monsieur très influent et ayant eu pas mal d'histoires douteuses avec des mineures, Denizet est prié de trouver le coupable mais surtout de le faire valider par les autorités parisiennes avant de l'arrêter, de peur d'éclabousser toute la bonne société. 🤣
Fatalement, les Roubaud rencontrent Jacques au cours de l'enquête et, même si celui-ci se déclare incapable de donner une description nette du meurtrier, ils ont extrêmement peur qu'il les dénonce. Pour l'amadouer, Roubaud n'hésite pas à envoyer sa femme en émissaire.

Adultère sur toute la ligne
Évidemment, Séverine prend son rôle très à cœur et finit par tomber dans les bras de Jacques, celui-ci étant tombé amoureux en deux temps trois mouvements, bien plus vite qu'elle. Par chance, en effet, il peut la toucher sans avoir envie de la tuer, elle! Ça colle donc parfaitement bien entre eux, d'autant que le ménage Roudaud part totalement en vrille après le meurtre; Roubaud passe son temps à jouer, laissant Séverine libre de vivre sa vie. En plus de celle-ci, il y a deux autres histoires d'adultère dans le roman: Pecqueux, le chauffeur de Jacques à bord de la Lison, a une femme à Paris et une au Havre, que son frère assomme de coups à chaque fois qu'il lui surprend un amant; et une des femmes habitant la gare du Havre espionne une voisine pour découvrir sa liaison. (En vain, héhéhé.)

Nous sommes tous des meurtriers
Mais beaucoup plus que d'adultère, ce roman parle de meurtre. Zola propose une densité de meurtriers assez déroutante. Je pense qu'on a tous plus ou moins envie de tuer quelqu'un à un moment donné dans sa vie, mais là, tout le monde passe à l'acte. Roubaud tue dès le début sous le coup de la colère. Au chapitre 2, Phasie, la tante de Jacques, annonce à son neveu que son mari l'empoisonne à petit feu. Plus loin, on verra d'autres personnes passer à l'acte, mais je ne dis rien pour ne pas vous gâcher votre plaisir... Il y a tout un délire sur la pulsion de meurtre, transmise de génération en génération depuis des temps immémoriaux; c'est cela, la bête humaine que Jacques sent enfler en lui. Il est aussi très intéressant de voir combien les personnages qui veulent tuer se trouvent des excuses pour le faire et s'arrangent exactement comme ils le veulent avec leur conscience. 👀

La Lison
La Bête humaine est très connu en raison des passages ferroviaires et de la Lison, la locomotive que conduisent Jacques et Pecqueux. Il faut attendre un peu, la Lison ne faisant son apparition qu'au chapitre 5, mais ça en vaut la peine! Tous les passages sur les trains et les gares sont très beaux et, évidemment, bien documentés. Il faut aussi citer toute la personnification de la Lison, qui, loin d'être une simple machine, a une véritable âme et est sans cesse comparée à une femme ou bien à un cheval, à tel point qu'elle a droit à une scène d'agonie pratiquement émouvante lors d'un accident ferroviaire spectaculaire.

Une ironie mordante
Comme d'habitude, Zola ne fait pas dans le monochrome et ne se contente pas de causer meurtre et trains; il glisse aussi beaucoup d'ironie dans ses pages, notamment grâce au chapitre 11, un immense foutage de gueule du juge d'instruction Denizet, qui a monté tout un échafaudage de pure logique pour inculper le meurtrier de Grandmorin... et qui a tout faux!! C'est juste beau.

Une fin à toute vapeur
Les deux ou trois dernières pages m'ont semblé particulièrement spectaculaires, avec un train fou qui traverse les gares et la campagne en traînant derrière lui des soldats qui ne se doutent de rien. Une image inoubliable de la folie de la guerre qui engloutira le Second Empire...

Allez donc voir ailleurs si cette bête y est!
L'avis de Tigger Lilly, ma camarade de relecture

mardi 1 juin 2021

La gamelle de mai 2021

Comme d'habitude, retour sur les activités culturelles du mois dernier.

Point info pour moi-même (pour m'en souvenir le mois prochain): je laisse tomber la recherche d'images, je ne trouve jamais ce que je veux et tout s'enregistre sous des formats improbables que je ne peux pas exploiter ici... 😕

Sur petit écran

Pas de film.

Sur grand écran

Rien. Les cinémas ont rouvert. Mais je n'y suis pas encore allée. La faute aux vacances, au travail, à la flemme, à la programmation...

Du côté des séries

Carnival Row de René Eschevarria et Travis Beacham – saison 1 – 2019

Alors eux... 😍

Une belle découverte pour cette série que j'ai regardée essentiellement parce que Orlando Bloom (🤩🤩). Je ne pense pas qu'elle soit au niveau des mastodontes du format, comme Game of Thrones ou, dans ce que je connais, l'exceptionnelle première saison de True Detective; mais si vous survivez à l'histoire d'amour mièvre et trop rapide pour être crédible de l'épisode 3, c'est un beau moment! L'univers du Burgue, ville humaine où se sont réfugiées de nombreuses créatures féériques après une défaite militaire, est extrêmement bien rendu; il s'agit essentiellement d'une ville victorienne, mais avec son fonctionnement politique, sa religion, ses règles, etc. C'est une très belle création d'univers et, pour une fois, ce n'est pas une adaptation mais une création originale! Les costumes et les ambiances sont également très beaux, et les personnages prennent progressivement du relief, jusqu'à vous laisser sur une fin plutôt haletante qui donne fortement envie de savoir ce qu'il adviendra de Carnival Row, le quartier des peuples féériques, dans la deuxième saison. Ajoutez à cela que les femmes, malgré qu'elles évoluent dans une société qui ne leur semble pas favorable, sont maîtresses de leur destin, qu'Orlando Bloom est toujours aussi séduisant, que plein de personnages humains et non humains sont joués par des acteurs noirs sans que la chose n'ait la moindre importance et qu'on retrouve Indira Varma, que je n'ai pas revue depuis Rome, et vous comprendrez que je recommande chaudement.

Love Death + Robots – saison 2 – 2021

Deux ans après une première saison très réussie, cette deuxième saison m'a laissée sur ma faim. Bien sûr, il est impossible de trouver tous les épisodes aussi bons les uns que les autres quand on change totalement d'histoire, d'univers et de dessin d'un épisode à l'autre, mais là, bon, je n'ai pas sauté au plafond. En même temps, la première saison avait mis la barre très haut... Mes épisodes préférés: l'aspirateur tueur et l'histoire de Noël. Celui que je n'ai pas du tout aimé: les baleines extraterrestres, même si, en fait, les baleines étaient superbes.
PS: Il n'y a pas de chat et ça, c'est nul.

Et le reste

Outre mon Cheval Magazine habituel, j'ai lu un ancien numéro de la revue Books, qui allie chroniques de livres, dossier thématique et extraits traduits, et, surtout, j'ai lu le Bifrost numéro 102, dont le dossier est consacré à Arthur C. Clarke. Ce fut une lecture fort agréable, comme toujours, même si j'ai eu l'impression d'avoir lu chez eux des dossiers plus fouillés et que je n'adhère pas à 100% à l'idée de choisir la nouvelle l'Étoile pour faire découvrir l'auteur au public. Quelques chroniques m'ont paru virulentes (en même temps, quand on voit qui les a rédigées...) et les femmes sont toujours aussi rares: une traduction signée Michelle Charrier et quelques chroniques signées Stéphanie Chaptal et Karine Gobled. Ça m'énerve tellement venant d'un éditeur qui se positionne du côté progressiste de l'échiquier politique, ça m'énerve, ça m'énerve... 🤷‍♀️

jeudi 27 mai 2021

Ford County Stories (2009)

J'ai découvert John Grisham il y a plusieurs années avec ce recueil de nouvelles, que j'avais récupéré auprès d'un copain, et comme ma pile à lire est microscopique et que je peux m'offrir le luxe de faire des relectures cette année, j'ai eu envie de le relire...

Blood Drive: Trois hommes quittent le comté de Ford, dans le Mississipi, en urgence pour donner leur sang à une connaissance, un ouvrier qui a eu un grave accident et qui est hospitalisé à Memphis. Sauf que... rien ne se passe comme prévu, à commencer par le fait que l'un d'entre eux engloutit bière sur bière dans la voiture. Ce texte est très drôle dès les premières pages, où Grisham décrit la propagation des rumeurs au sein de la ville et les réactions collectives. Quand les trois arrivent à la boîte de strip tease, je me marrais carrément. C'est une bonne entrée en matière. Grisham sait clairement y faire!

Fetching Raymond: Une femme en fauteuil roulant et ses deux fils quittent le comté de Ford pour rendre visite au cadet de la fratrie, emprisonné à deux heures de là et, on l'apprend assez vite, condamné à être exécuté le soir même. Là aussi, c'est très drôle, car Grisham rend le petit frère tout à fait horripilant. Puis... Bon... On rigole moins à la fin...

Fish Files: Un avocat de Clanton, le siège du comté de Ford, reçoit une offre alléchante concernant un vieux dossier-poisson qu'il avait totalement oublié. Les dossiers-poissons, ce sont les dossiers qu'il met dans un coin et qui puent de plus en plus avec le temps. 😅 Là, une entreprise offre à ses clients une petite fortune pour régler une vieille affaire de blessure engendrée par ses produits (un genre de tronçonneuse je crois, je ne me souviens plus des détails). Ce texte est moins bon que les deux précédents, mais quand même sympa.

Casino: Un habitant peu recommandable de Clanton s'invente des origines indiennes pour se lancer dans la grande aventure du casino. Un autre habitant, désespéré par le départ de sa femme qui l'a quitté pour le premier personnage, commence à fréquenter ledit casino. Et il découvre qu'il est très bon aux cartes. Très, très bon. Un texte drôle, une fois de plus, grâce à tout le processus de revendication abusive des origines indiennes et l'ironie mordante de l'auteur.

Michael's Room: Un avocat de Clanton est kidnappé pendant ses courses et obligé à affronter les conséquences d'une affaire qu'il a traitée des années plus tôt. Ce texte est plus sombre mais aussi moins marquant. On perd rapidement toute empathie pour le personnage principal...

Quiet Haven: Le nouvel employé d'une maison de retraite réunit discrètement des éléments gênants pour ses collègues, comme des photos montrant des problèmes d'hygiène, et se rapproche d'un vieux monsieur aux ardeurs libidineuses très gênantes. Comme dans Fish Files et Casino, on se passionne pour les agissements d'un gars super malhonnête, et la scène où il emmène son octogénaire voir un film porno au cinéma en plein air est assez savoureuse...

Funny Boy: En 1989, Adrian Keane, un habitant blanc de Clanton, parti en Californie depuis des années, revient en ville, soulevant un raz-de-marée de rumeurs. Il serait terriblement malade et condamné... Sa famille ne voulant pas de lui, il s'installe chez une femme noire âgée, Emporia, dans la partie de la ville habitée par les noirs. Grisham offre ici une histoire de qualité, simple et riche à la fois. Il y parle du SIDA, d'homosexualité, de rejet des différences, de ségrégation raciale et de deux êtres humains qu'on ne peut qu'aimer. Il fait toujours preuve de beaucoup d'humour (les rumeurs de Clanton, je vous jure 😂) , mais impossible de rester de marbre face à cette souffrance et cette amitié.

"The thought of a Keane living across the railroad tracks in the black section was hard to accept, but then it seemed logical that anyone with AIDS should not be allowed on the white side of town."
Traduction maison: "L'idée qu'un Keane vive de l'autre côté de la voie ferrée, dans la partie noire, était difficile à accepter, mais il semblait logique que quelqu'un qui avait le SIDA ne soit pas autorisé à rester du côté blanc de la ville."

Une simple phrase, et Grisham en dit beaucoup...

Vous avez peut-être remarqué qu'il y a beaucoup d'avocats dans ce recueil. Grisham a fait des études de droit et les utilise massivement dans ses bouquins, il y a toujours des détails ou des imbroglios juridiques et ça fait partie du charme. Dans Fetching Raymond, c'est même spectaculaire! J'aime beaucoup ce mélange d'humour, de lucidité quant à l'état de la société du Mississipi et de suspense. Je trouve Grisham très fort, décidément; il réussit à créer des "bouquins de plage" super intéressants et pas bêtes du tout et je lui tire mon chapeau!

Autres livres de l'auteur déjà chroniqués sur le blog

samedi 22 mai 2021

Comment parler à un alien? Langage et linguistique dans la science-fiction (2018)

Chronique express!

Frédéric Landragin, docteur en informatique-linguistique et directeur de recherche au CNRS, propose dans cet ouvrage paru au Bélial' d'étudier le traitement du langage proposé par les œuvres de science-fiction (qui deviennent, du coup, de la linguistique-fiction). De nombreux romans et films ont en effet imaginé des langues humaines alternatives ou des langues extraterrestres et se sont penchés sur la difficile communication entre notre espèce et une autre. Pour cela, l'auteur revient sur les bases de la linguistique, ce qui m'a bien rafraîchi la mémoire – car la fac, c'est loin, hélas... Avant d'explorer les langages imaginaires, vous y découvrirez donc ce que sont les morphèmes et les phonèmes et réfléchirez à la différence essentielle entre signifié et signifiant. Je n'ai rien retenu de mes cours de linguistique au-delà de ces deux points, mais j'aime bien cette matière car elle vous détache complètement de la langue que vous utilisez au quotidien et vous fait soudain prendre conscience que le langage n'a rien d'évident.

Un ouvrage facile et plaisant à lire, qui instruit et offre des idées de lecture à tout va. C'est une belle réussite. Si cette chronique est si courte, c'est parce que les copains ont déjà tout dit, donc n'hésitez pas à consulter les liens ci-dessous pour en savoir plus. ⤵

Allez donc voir ailleurs si cette linguistique-fiction y est!

lundi 17 mai 2021

The Right Hand of Doom and Other Tales of Solomon Kane (2007)

Une dizaine d'années après ma première lecture, j'ai retrouvé avec un immense plaisir Solomon Kane, un des personnages de Robert E. Howard. Cette édition Wordsworth réunit dix nouvelles publiées dans Weird Tales entre 1928 et 1932 ou bien de manière posthume en 1968 et ayant pour personnage principal un mystérieux puritain...

Dans le premier texte, Solomon Kane (aussi connu sous le nom Red Shadows), Solomon Kane poursuit un brigand français jusqu'au fin fond de la jungle africaine, où il assistera à un exploit de magie noire accompli par N'Longa, un sorcier qui lui offrira un bâton magique, un "bâton ju-ju". J'adore N'Longa, qui a une très haute opinion de lui-même! On le retrouve dans The Hills of the Dead, une histoire de vampires...

Skulls in the Stars et The Right Hand of Doom sont des histoires de meurtre, la deuxième évoquant fatalement Maupassant à quiconque a lu La Main d'écorché. Vient ensuite Rattle of Bones, une histoire délicieusement prévisible se déroulant dans une auberge.

The Moon of Skulls est un texte que Clark Ashton Smith et H. P. Lovecraft auraient pu concevoir, même s'ils auraient, bien entendu, employé un style très différent. Nous sommes au fin fond de l'Afrique, dans un coin isolé et inexploré par les blancs et que même les habitants noirs redoutent. Isolée de tout, insoupçonnée du monde, se dresse une ville gigantesque et majestueuse, rescapée d'une époque que l'humanité a oubliée, et à sa tête règne Nakari, une reine implacable et sanguinaire.

Dans The Footfalls Within, texte Lovecraftien s'il en est, c'est dans une autre jungle que Kane est confronté à une créature démoniaque, libérée de sa prison antidéluvienne par un vendeur d'esclaves trop peu prudent...

Wings in the Night met en scène un village africain harcelé par un terrible fléau, des créatures ailées affamées de chair humaine.

Dans Blades of the Brotherhood, point de magie, mais une histoire de règlements de compte et de pirates, avec un combat spectaculaire dans lequel Kane tue l'homme qu'il traque depuis deux ans après avoir fait avancer, centimètre par centimètre, une lame contre son cœur. Une description puissante qui vous donnerait presque pitié de ce vil individu...

Les nouvelles se concluent par Death's Black Riders, un texte incomplet – à peine une page – que j'aime beaucoup.

J'aime beaucoup le fait que Howard ait mis Kane en scène dans notre monde, mais à une époque où, les temps de trajet étant dix mille fois plus longs que maintenant et la planète dix mille fois moins cartographiée, on pouvait sérieusement imaginer découvrir des créatures surnaturelles ou des cités perdues. Il a aussi repris des mythes grecs ou hébreux, comme les harpies de Wings in the Night ou la figure du roi Salomon. D'ailleurs, le prénom de Solomon a son importance.

En parallèle, Kane reste un puritain fanatique, Howard le dit clairement, mais c'est très léger (rien à voir, par exemple, avec le Nicolas Eymerich de Valerio Evangelisti!); il ne condamne pas tellement les autres religions, se contentant de traiter les vendeurs d'esclaves musulmans d'infidèles (ce qu'ils lui rendent bien, me semble-t-il), mais est enclin à invoquer Dieu et la Bible à de multiples reprises, même si Howard ne nous cache pas (contrairement à Kane qui l'ignore lui-même) que sa mission divine est une bonne excuse pour exercer la vengeance et tuer (et ça, c'est comme Nicolas Eymerich!). Mais c'est aussi un homme doux et sincèrement bienveillant. Et il poursuit un appel incompréhensible qui l'incite à errer toujours, généralement vers l'est, sans savoir où il va...

Cette édition Wordsworth comprend aussi trois très courts récits en vers: un sans titre, The One Black Stain, qui mentionne Francis Drake et nous permet ainsi de dater les évènements dans la deuxième moitié du XVIe siècle, et Solomon Kane's Homecoming. Howard était un excellent poète, c'est ce qui m'a le plus séduite lorsque j'ai lu Conan, dont certaines nouvelles comprennent des strophes en vers, et c'est un plaisir de le lire.

Évidemment, les aventures de Solomon Kane ne plairont pas à tout le monde, mais si vous aimez les aventuriers solitaires, le surnaturel qui ne fait pas peur et surtout le bruit et la fureur, c'est merveilleux.

Allez donc voir ailleurs si ce puritain y est!
L'avis de Lorhkan

mercredi 12 mai 2021

Le Miroir aux éperluettes (2007)

Chronique express!

Des années après l'avoir repérée, j'ai enfin découvert l'œuvre de Sylvie Lainé grâce à Vert, qui m'a mis plusieurs de ses livres entre les mains. J'ai commencé par le recueil le Miroir aux éperluettes, paru en 2007 et réunissant cinq nouvelles publiées de 1985 à 2003 et un inédit datant de 1985. Au total six textes courts, qui explorent des situations étranges, légèrement ambiguës, où une personne est confrontée à quelque chose de très différent d'elle-même. C'est la rencontre de l'autre, pour résumer très brièvement.

Si je ne peux pas dire avoir été emballée outre-mesure par ce recueil, il s'est toutefois avéré très plaisant à lire et je retiens particulièrement un Rêve d'herbe, qui relève plus nettement du fantastique, genre que j'affectionne, ainsi que, dans une moindre mesure, la Mirotte, à cause de sa chute qui est à proprement parler vertigineuse. En revanche, je ne pense pas avoir compris Thérapie douce, qui parle de relations humaines, et un Signe de Setty, qui évoque une intelligence articielle. Cela ne m'empêchera pas de lire les trois autres recueils qui m'attendent, donc vous allez entendre parler de Sylvie Lainé cette année! 😊

Allez donc voir ailleurs si ce miroir y est!
L'avis de Vert

vendredi 7 mai 2021

La gamelle d'avril 2021

Coup d'œil sur le mois d'avril, qui, comme toujours, est passé bien trop vite.

Sur petit écran

Rebecca d'Alfred Hitchcock (1940)

Après avoir lu et adoré Rebecca de Daphnee du Maurier, il fallait, bien sûr, que je regarde l'adaptation cinématographique de Hitchcock, qui a remporté l'Oscar du meilleur film et de la meilleure photographie. Le film est très fidèle, même s'il doit, inévitablement, éliminer certains éléments pour tenir dans une durée raisonnable et s'il adoucit certains points de l'intrigue ([divulgâcheur] dans le roman, Maxim tue Rebecca de manière tout à fait délibérée, la chose n'a rien d'un accident [fin du divulgâcheur]), probablement parce que le cinéma était (et est encore) plus contrôlé que la littérature. C'est une belle réussite, en tout cas: Manderley est superbe et peut-être encore plus envoûtante que dans le roman et Hitchcock montre bien l'ombre de Rebecca qui plane sur les évènements, ce qui relève du génie vu que le personnage est mort et n'est jamais montré, même pas en photo ([divulgâcheur] quand Maxim avoue le meurtre, la caméra suit le mouvement de Rebecca dans la pièce en filmant simplement les meubles et les murs, mais avec la voix de Maxim et l'ambiance, ça marche très bien [fin du divulgâcheur]). Le jeu d'acteur est daté, évidemment, mais Joan Fontaine incarne très bien la narratrice gauche et effrayée, Laurence Olivier fait un bon aristocrate décontracté et Judith Anderson est très forte en intendante glaciale et flippante. Un bon Hitchcock, dirais-je, même si je connais trop mal sa filmographie pour avoir un avis tranché.

Sur grand écran

Toujours rien, pour des raisons évidentes.

Du côté des séries

True Detective de Nic Pizzolatto – saison 1 (2014) réalisée par Cary Joji Fukunaga

Il m'aura fallu sept ans, mais j'ai enfin regardé cette saison dont j'attendais énormément, en partie parce que sa réputation la précède, en partie parce que je savais qu'elle tourne autour du Roi en jaune de Robert W. Chambers et en partie parce qu'elle est réalisée par Fukunaga, réa que je tiens en immense estime depuis que j'ai vu Sin Nombre (il doit d'ailleurs être bien le seul réalisateur que j'ai connu et apprécié avant qu'il ne devienne célèbre!). Eh bien, je n'ai pas été déçue. Le scénario est bon, l'intrigue est ultraprenante, la mise en scène est magistrale, l'ambiance malsaine et poisseuse est étouffante et les acteurs sont tout bonnement excellents: Matthew McConaughey crève l'écran, mais Woody Harelson prend de l'ampleur dans des plans rapprochés assez dingues quand son personnage est furieux et Michelle Monaggan est très bien aussi. Je pense que je n'aurais pas respiré, pensé, rêvé et vécu True Detective avec une telle intensité si je n'avais pas été totalement "aïpée" par le Roi en jaune, mais c'est vraiment une saison de très haute volée. Il y a énormément à dire sur les rapports entre les deux personnages principaux, la violence de Marty, l'ambiance ultraflippante de scènes où il ne se passe rien (le "monstre" de la fin de l'épisode 3, putain j'ai agrippé mon fauteuil!!), la déliquescence sociale d'une Louisiane misérable recroquevillée sur elle-même dans le bayou, la représentation des femmes (exclusivement des prostituées ou des "femmes de", même si le personnage de Maggie en dit long sur un certain égoïsme masculin) et la mise en scène ma-gis-tra-le d'une certaine fusillade. Je n'ai pas assez d'éloges pour cette saison qui m'a tellement enthousiasmée que je l'ai regardée à raison de deux épisodes par semaine, soit deux fois plus vite que mon rythme habituel. J'écoute le générique en boucle et, quand je marche dans la forêt, je regarde les branchages d'un œil soupçonneux. 👀 "You're in Carcosa, man!"

Et le reste

Outre mon Cheval Mag habituel, j'ai lu le Monde Diplomatique de mars, acheté pour soutenir le journal le Monde, ma principale source d'information depuis un an (et parce que Mona Chollet y travaille). Je m'attendais à du journalisme pointu et de gauche, mais j'avais totalement sous-estimé la longueur des articles (de dix à vingt minutes de lecture concentrée) et j'ai été surprise par le ton partisan, qui s'exprime à travers des choix de vocabulaire très forts. Je l'ai mis aux toilettes en pensant le lire tranquille en une ou deux semaines, mais j'ai vite compris qu'il me faudrait une constipation ou une quelconque maladie intestinale grave pour vraiment le lire sur un laps de temps aussi court. 🤣🤣 Du coup, je le rachèterai sûrement, mais de manière très ponctuelle, une ou deux fois par an.

dimanche 2 mai 2021

We Have Always Lived in the Castle (1962)

Après The Turn of the Screw et Rebecca, je me suis penchée sur une troisième histoire de maison et de hantise avec We Have Always Lived in the Castle de Shirley Jackson, une autrice que je souhaite découvrir depuis longtemps et à laquelle je m'attaque enfin sous l'influence du Bifrost n°99, qui lui est consacré.

L'intrigue: Mary Katherine Blackwood vit avec sa sœur Constance et son oncle Julian dans la maison Blackwood. Ils sont les seuls survivants d'un terrible drame: six ans plus tôt, toute leur famille a été empoisonnée à l'arsenic. Constance a été accusée du meurtre, puis acquittée. Depuis, ils mènent tous trois une existence cloîtrée. Seule Mary Katherine, surnommée Merricat, quitte la maison deux fois par semaine afin de faire les courses et de passer à la bibliothèque du village, et ils reçoivent uniquement la visite du médecin et d'une amie ou deux pour le thé.

Bon, alors, ce roman n'est pas franchement facile à chroniquer.

Déjà, il ne se passe quasiment rien, donc on ne peut pas vraiment parler du peu qu'il se passe, de peur de raconter la moitié de l'intrigue. Le résumé ci-dessus correspond aux deux ou trois premiers chapitres.

Ensuite, ce livre est assez particulier, et cela tient au fait que Mary Katherine raconte l'histoire à la première personne et fait une narratrice très particulière. En effet, elle ne raisonne pas du tout comme une personne "normale". Elle fait preuve d'une paranoïa aiguë envers les habitants du village et le monde extérieur et pratique la pensée magique pour se protéger et protéger ses proches. Par exemple, elle enterre ou suspend des objets dans le domaine Blackwood afin d'empêcher les éventuelles intrusions extérieures. Elle parle régulièrement "d'aller sur la Lune" et écoute son chat lui raconter des histoires.

Le ton est donné dès le premier paragraphe, où elle annonce qu'elle aurait pu être un loup-garou, parce que les majeurs de ses deux mains font la même longueur. Je me suis demandée s'il s'agissait d'une référence à une croyance populaire que je ne connaîtrais pas, mais, après plusieurs occurrences du même genre, j'ai compris que c'est sa vision du monde. À l'heure actuelle, j'imagine qu'on lui diagnostiquerait un trouble mental.

En écoutant son récit, le lecteur est amené à adopter son point de vue et c'est brillant. Shirley Jackson fait très, très fort. On est plongé dans cette haine de l'extérieur et cet amour des petits détails et des routines: manger dans la cuisine où Constance prépare des repas succulents, se cacher dans une tanière de feuilles avec le chat Jonas, faire la même chose le même jour toutes les semaines.

En parallèle, Shirley Jackson fait monter le suspense avec brio. Car, bien sûr, un élément perturbateur vient enrayer cette routine pluriannuelle: l'arrivée du cousin Charles. Mais il n'y a pas que ça. Dès le premier chapitre, où Merricat raconte comment elle fait ses courses et comment se comportent les habitants du village, on est écrasés par une atmosphère pesante, qui pousse, en effet, à rechercher le calme et l'immobilité de la maison Blackwood. Autre exemple: la manière dont l'oncle Julian raconte le meurtre de toute la famille à une femme venue prendre le thé. Deux dialogues séparés se recoupent et font formidablement monter le suspense.

Au fond, ce roman parle de la difficulté d'être différents de la norme et de l'interaction difficile entre le foyer, synonyme de sécurité, et l'extérieur, source de dangers. Mais aussi de la méchanceté humaine, par exemple avec [divulgâcheur] une prise de possession bien virilement arrogante de la part du cousin Charles, un petit salaud appâté par les rumeurs sur la fortune des Blackwood, et les comportements odieux des villageois, d'abord par des moqueries puis par le vandalisme perpétré dans la maison ravagée par l'incendie, une vraie attaque de meute portée par la haine de ce qu'elle ne comprend pas et dont elle a peur [fin du divulgâcheur].

Il m'a fallu trois jours pour lire les quarante premières pages car je m'endormais dessus (la faute au manque de sommeil, pas au livre, hein!); le quatrième jour, j'ai lu les cent pages restantes d'une traite et j'ai crié au génie.

Une remarque en passant: [divulgâcheur] We Have Always Lived in the Castle rejoint Jane Eyre de Charlotte Brontë et Rebecca de Daphnée du Maurier dans une belle trilogie de romans sur des maisons où les choses ne sont pas ce qu'elles semblent être et où ça se termine en incendie 😂 [fin du divulgâcheur].

Pour info, cette édition Penguin Modern Classics contient une postface de Joyce Carol Oates que je n'ai pas bien comprise et qui m'a semblé pousser l'interprétation très loin.

mardi 27 avril 2021

10!!

Aujourd'hui, le blog fête ses dix ans! 🥰🥰 Tout a commencé le 27 avril 2011...

Portée par un enthousiasme délirant, j'ai décidé, il y a plusieurs mois, d'organiser un concours – plus précisément un concours à modalités truquées et à lots mystère – pour remercier certains lecteurs et lectrices qui me sont particulièrement chers. Le concept était simple: ils étaient inscrits d'office, qu'ils le veuillent ou non, et je leur envoyais un truc par la poste. À l'inverse, les gens que je n'aime pas, ou qui me connaissent dans la vraie vie et font semblant que mon blog n'existe pas, pouvaient s'inscrire autant qu'ils le voulaient, ils avaient déjà perdu. 👀

Et puis, le temps passant, toutes mes belles idées de cadeau se sont évanouies de mon esprit. Donc, pas de concours. Je pense que j'offrirai un restau aux copines quand on pourra aller au restau, et puis voilà. 🤣

Je me contenterai donc de répéter ce que je dis tous les ans: ouvrir ce blog a été une des meilleures décisions de ma vie. Il a énormément enrichi mon expérience de lectrice, a élargi mes horizons et m'a fait découvrir des gens formidables – y compris hors ligne, ce qui est quand même plutôt cool!

Un grand merci à tous ceux qui passent ici et nourrissent les échanges. C'est toujours un plaisir immense de vous lire et je vous dois beaucoup! J'espère que la blogo en a encore pour dix ans de plus, au moins!

jeudi 22 avril 2021

Schluss? (2006)

Durant l'hiver 1945, dans la province de Prusse-Orientale, la propriété du Georgenhof accueille les derniers membres de la noble famille des von Globig: Katharina, une femme quelque peu planante, son fils Peter et la tantine, qui fait tourner la maisonnée. Le père est en Italie avec la wehrmacht. Ils accueillent régulièrement des gens de passage, qui sont, à des degrés divers, en train de fuir l'avancée des Russes sur le front de l'Est.

Walter Kempowski est un écrivain allemand qui semble connu et reconnu dans son pays. En France, il est traduit par Olivier Mannoni, raison pour laquelle je me suis interessée à ce bouquin. Dans un premier temps, le roman n'a pas soulevé un enthousiasme délirant de ma part. Il se lit bien, ça coule tout seul, mais le quotidien des personnages n'est pas franchement palpitant. Ça correspond un peu à l'idée que je me fais de de la littérature blanche contemporaine: c'est sympa, c'est intéressant, mais ce n'est pas marquant.

Toutefois, mon intérêt a augmenté progressivement. D'une part, vers la moitié du roman, Katharina cache un Juif chez elle. Cet acte héroïque est traité avec un détachement et quasiment une incompréhension assez particuliers qui, je crois, ont dû réellement s'appliquer au cours de l'histoire. En tout cas, je crois que j'aurais un peu ce ressenti-là si je devais cacher un fugitif chez moi. 😅 Puis, dans le dernier quart, c'est l'exode: les combats éclatent sur le front qui était stable depuis un moment, les civils fuient vers l'Ouest et le Reich et le livre prend une tout autre dimension en basculant dans l'horreur. Pas forcément l'horreur gore, mais l'horreur de voir tant de gens sur les routes, certains encore accrochés à la conviction que la wehrmacht va renverser la situation, d'autres maintenant en place les structures de l'État nazi alors que tout s'est déjà délité. Et puis, les vols, la confusion... Et puis, les vies qui valent de moins en moins cher, les corps gelés au bord de la route...

Ces passages m'ont rappelé deux romans qui m'ont marquée.

D'abord, Suite française, dans lequel Irène Némirovsky parle de l'exode des Parisiens face à l'avancée de la wehrmacht. On retrouve la même incrédulité, la même incapacité à comprendre que le monde que l'on a connu a déjà été balayé et que plus rien ne sera comme avant. Certains s'accrochent à des objets – l'argenterie, ce précieux manuscrit – mais toi, lecteur, qui sait comment ça s'est terminé, tu as envie de leur crier de se casser de là sans tarder parce que le rouleau compresseur est lancé et n'aura pitié de personne et que des gens crèvent, putain, qu'est-ce qu'on s'en fout de ton précieux manuscrit! Et bien sûr, maintenant que 2020 est passé par là, on a tous plus ou moins vécu des contrariétés face à l'épidémie de COVID-19 qui, un, deux ou trois mois plus tard, nous ont fait penser "pfiou, j'étais tellement naïf à l'époque"....

Ensuite, Die verratene Armee, un livre d'Heinrich Gerlach que j'ai lu traduit en anglais (par qui?? Je n'en sais rien, je ne trouve pas de nom de traducteur en ligne et je n'ai pas le bouquin...) sous le titre The Forsaken Army. Gerlach était soldat dans la wehrmacht et a combattu à Stalingard, où il a subi le siège des Russes. Ce bouquin m'a dressé les cheveux sur la tête. J'étais plus jeune à l'époque, peut-être qu'il ne me ferait pas le même effet aujourd'hui. Mais c'est horrible, ce qu'ont vécu les soldats allemands à Stalingrad. On n'en parle pas parce qu'on ne peut pas rentrer dans les détails à l'école et parce qu'on a peu d'empathie envers le pays qui a provoqué la Seconde Guerre mondiale, mais ces hommes encerclés et abandonnés par leur Führer ont vécu l'enfer. Je garde un souvenir épouvanté des "renforts" promis par la radio, qui se révèlent, une fois arrivés, être les malades de l'infirmerie remis sur pieds de force et renvoyés au front! Une armée en béquilles...

Schluss? va beaucoup moins loin que ce dernier roman dans la noirceur, mais il vous plonge aussi dans ces journées de fin du monde. Il raconte d'ailleurs, bel et bien, la fin d'une certaine bourgeoisie/aristocratie pré-Seconde Guerre mondiale, qui n'a jamais retrouvé le lustre d'antan après la guerre. Une bonne manière de voir l'histoire du côté allemand, pour une fois, et de se souvenir que le jusqu'auboutisme de l'état-major allemand et son refus de la capitulation a provoqué bien des malheurs et des morts encore plus inutiles que les précédents...