vendredi 7 mai 2021

La gamelle d'avril 2021

Coup d'œil sur le mois d'avril, qui, comme toujours, est passé bien trop vite.

Sur petit écran

Rebecca d'Alfred Hitchcock (1940)

Après avoir lu et adoré Rebecca de Daphnee du Maurier, il fallait, bien sûr, que je regarde l'adaptation cinématographique de Hitchcock, qui a remporté l'Oscar du meilleur film et de la meilleure photographie. Le film est très fidèle, même s'il doit, inévitablement, éliminer certains éléments pour tenir dans une durée raisonnable et s'il adoucit certains points de l'intrigue ([divulgâcheur] dans le roman, Maxim tue Rebecca de manière tout à fait délibérée, la chose n'a rien d'un accident [fin du divulgâcheur]), probablement parce que le cinéma était (et est encore) plus contrôlé que la littérature. C'est une belle réussite, en tout cas: Manderley est superbe et peut-être encore plus envoûtante que dans le roman et Hitchcock montre bien l'ombre de Rebecca qui plane sur les évènements, ce qui relève du génie vu que le personnage est mort et n'est jamais montré, même pas en photo ([divulgâcheur] quand Maxim avoue le meurtre, la caméra suit le mouvement de Rebecca dans la pièce en filmant simplement les meubles et les murs, mais avec la voix de Maxim et l'ambiance, ça marche très bien [fin du divulgâcheur]). Le jeu d'acteur est daté, évidemment, mais Joan Fontaine incarne très bien la narratrice gauche et effrayée, Laurence Olivier fait un bon aristocrate décontracté et Judith Anderson est très forte en intendante glaciale et flippante. Un bon Hitchcock, dirais-je, même si je connais trop mal sa filmographie pour avoir un avis tranché.

Sur grand écran

Toujours rien, pour des raisons évidentes.

Du côté des séries

True Detective de Nic Pizzolatto – saison 1 (2014) réalisée par Cary Joji Fukunaga

Il m'aura fallu sept ans, mais j'ai enfin regardé cette saison dont j'attendais énormément, en partie parce que sa réputation la précède, en partie parce que je savais qu'elle tourne autour du Roi en jaune de Robert W. Chambers et en partie parce qu'elle est réalisée par Fukunaga, réa que je tiens en immense estime depuis que j'ai vu Sin Nombre (il doit d'ailleurs être bien le seul réalisateur que j'ai connu et apprécié avant qu'il ne devienne célèbre!). Eh bien, je n'ai pas été déçue. Le scénario est bon, l'intrigue est ultraprenante, la mise en scène est magistrale, l'ambiance malsaine et poisseuse est étouffante et les acteurs sont tout bonnement excellents: Matthew McConaughey crève l'écran, mais Woody Harelson prend de l'ampleur dans des plans rapprochés assez dingues quand son personnage est furieux et Michelle Monaggan est très bien aussi. Je pense que je n'aurais pas respiré, pensé, rêvé et vécu True Detective avec une telle intensité si je n'avais pas été totalement "aïpée" par le Roi en jaune, mais c'est vraiment une saison de très haute volée. Il y a énormément à dire sur les rapports entre les deux personnages principaux, la violence de Marty, l'ambiance ultraflippante de scènes où il ne se passe rien (le "monstre" de la fin de l'épisode 3, putain j'ai agrippé mon fauteuil!!), la déliquescence sociale d'une Louisiane misérable recroquevillée sur elle-même dans le bayou, la représentation des femmes (exclusivement des prostituées ou des "femmes de", même si le personnage de Maggie en dit long sur un certain égoïsme masculin) et la mise en scène ma-gis-tra-le d'une certaine fusillade. Je n'ai pas assez d'éloges pour cette saison qui m'a tellement enthousiasmée que je l'ai regardée à raison de deux épisodes par semaine, soit deux fois plus vite que mon rythme habituel. J'écoute le générique en boucle et, quand je marche dans la forêt, je regarde les branchages d'un œil soupçonneux. 👀 "You're in Carcosa, man!"

Et le reste

Outre mon Cheval Mag habituel, j'ai lu le Monde Diplomatique de mars, acheté pour soutenir le journal le Monde, ma principale source d'information depuis un an (et parce que Mona Chollet y travaille). Je m'attendais à du journalisme pointu et de gauche, mais j'avais totalement sous-estimé la longueur des articles (de dix à vingt minutes de lecture concentrée) et j'ai été surprise par le ton partisan, qui s'exprime à travers des choix de vocabulaire très forts. Je l'ai mis aux toilettes en pensant le lire tranquille en une ou deux semaines, mais j'ai vite compris qu'il me faudrait une constipation ou une quelconque maladie intestinale grave pour vraiment le lire sur un laps de temps aussi court. 🤣🤣 Du coup, je le rachèterai sûrement, mais de manière très ponctuelle, une ou deux fois par an.

dimanche 2 mai 2021

We Have Always Lived in the Castle (1962)

Après The Turn of the Screw et Rebecca, je me suis penchée sur une troisième histoire de maison et de hantise avec We Have Always Lived in the Castle de Shirley Jackson, une autrice que je souhaite découvrir depuis longtemps et à laquelle je m'attaque enfin sous l'influence du Bifrost n°99, qui lui est consacré.

L'intrigue: Mary Katherine Blackwood vit avec sa sœur Constance et son oncle Julian dans la maison Blackwood. Ils sont les seuls survivants d'un terrible drame: six ans plus tôt, toute leur famille a été empoisonnée à l'arsenic. Constance a été accusée du meurtre, puis acquittée. Depuis, ils mènent tous trois une existence cloîtrée. Seule Mary Katherine, surnommée Merricat, quitte la maison deux fois par semaine afin de faire les courses et de passer à la bibliothèque du village, et ils reçoivent uniquement la visite du médecin et d'une amie ou deux pour le thé.

Bon, alors, ce roman n'est pas franchement facile à chroniquer.

Déjà, il ne se passe quasiment rien, donc on ne peut pas vraiment parler du peu qu'il se passe, de peur de raconter la moitié de l'intrigue. Le résumé ci-dessus correspond aux deux ou trois premiers chapitres.

Ensuite, ce livre est assez particulier, et cela tient au fait que Mary Katherine raconte l'histoire à la première personne et fait une narratrice très particulière. En effet, elle ne raisonne pas du tout comme une personne "normale". Elle fait preuve d'une paranoïa aiguë envers les habitants du village et le monde extérieur et pratique la pensée magique pour se protéger et protéger ses proches. Par exemple, elle enterre ou suspend des objets dans le domaine Blackwood afin d'empêcher les éventuelles intrusions extérieures. Elle parle régulièrement "d'aller sur la Lune" et écoute son chat lui raconter des histoires.

Le ton est donné dès le premier paragraphe, où elle annonce qu'elle aurait pu être un loup-garou, parce que les majeurs de ses deux mains font la même longueur. Je me suis demandée s'il s'agissait d'une référence à une croyance populaire que je ne connaîtrais pas, mais, après plusieurs occurrences du même genre, j'ai compris que c'est sa vision du monde. À l'heure actuelle, j'imagine qu'on lui diagnostiquerait un trouble mental.

En écoutant son récit, le lecteur est amené à adopter son point de vue et c'est brillant. Shirley Jackson fait très, très fort. On est plongé dans cette haine de l'extérieur et cet amour des petits détails et des routines: manger dans la cuisine où Constance prépare des repas succulents, se cacher dans une tanière de feuilles avec le chat Jonas, faire la même chose le même jour toutes les semaines.

En parallèle, Shirley Jackson fait monter le suspense avec brio. Car, bien sûr, un élément perturbateur vient enrayer cette routine pluriannuelle: l'arrivée du cousin Charles. Mais il n'y a pas que ça. Dès le premier chapitre, où Merricat raconte comment elle fait ses courses et comment se comportent les habitants du village, on est écrasés par une atmosphère pesante, qui pousse, en effet, à rechercher le calme et l'immobilité de la maison Blackwood. Autre exemple: la manière dont l'oncle Julian raconte le meurtre de toute la famille à une femme venue prendre le thé. Deux dialogues séparés se recoupent et font formidablement monter le suspense.

Au fond, ce roman parle de la difficulté d'être différents de la norme et de l'interaction difficile entre le foyer, synonyme de sécurité, et l'extérieur, source de dangers. Mais aussi de la méchanceté humaine, par exemple avec [divulgâcheur] une prise de possession bien virilement arrogante de la part du cousin Charles, un petit salaud appâté par les rumeurs sur la fortune des Blackwood, et les comportements odieux des villageois, d'abord par des moqueries puis par le vandalisme perpétré dans la maison ravagée par l'incendie, une vraie attaque de meute portée par la haine de ce qu'elle ne comprend pas et dont elle a peur [fin du divulgâcheur].

Il m'a fallu trois jours pour lire les quarante premières pages car je m'endormais dessus (la faute au manque de sommeil, pas au livre, hein!); le quatrième jour, j'ai lu les cent pages restantes d'une traite et j'ai crié au génie.

Une remarque en passant: [divulgâcheur] We Have Always Lived in the Castle rejoint Jane Eyre de Charlotte Brontë et Rebecca de Daphnée du Maurier dans une belle trilogie de romans sur des maisons où les choses ne sont pas ce qu'elles semblent être et où ça se termine en incendie 😂 [fin du divulgâcheur].

Pour info, cette édition Penguin Modern Classics contient une postface de Joyce Carol Oates que je n'ai pas bien comprise et qui m'a semblé pousser l'interprétation très loin.

mardi 27 avril 2021

10!!

Aujourd'hui, le blog fête ses dix ans! 🥰🥰 Tout a commencé le 27 avril 2011...

Portée par un enthousiasme délirant, j'ai décidé, il y a plusieurs mois, d'organiser un concours – plus précisément un concours à modalités truquées et à lots mystère – pour remercier certains lecteurs et lectrices qui me sont particulièrement chers. Le concept était simple: ils étaient inscrits d'office, qu'ils le veuillent ou non, et je leur envoyais un truc par la poste. À l'inverse, les gens que je n'aime pas, ou qui me connaissent dans la vraie vie et font semblant que mon blog n'existe pas, pouvaient s'inscrire autant qu'ils le voulaient, ils avaient déjà perdu. 👀

Et puis, le temps passant, toutes mes belles idées de cadeau se sont évanouies de mon esprit. Donc, pas de concours. Je pense que j'offrirai un restau aux copines quand on pourra aller au restau, et puis voilà. 🤣

Je me contenterai donc de répéter ce que je dis tous les ans: ouvrir ce blog a été une des meilleures décisions de ma vie. Il a énormément enrichi mon expérience de lectrice, a élargi mes horizons et m'a fait découvrir des gens formidables – y compris hors ligne, ce qui est quand même plutôt cool!

Un grand merci à tous ceux qui passent ici et nourrissent les échanges. C'est toujours un plaisir immense de vous lire et je vous dois beaucoup! J'espère que la blogo en a encore pour dix ans de plus, au moins!

jeudi 22 avril 2021

Schluss? (2006)

Durant l'hiver 1945, dans la province de Prusse-Orientale, la propriété du Georgenhof accueille les derniers membres de la noble famille des von Globig: Katharina, une femme quelque peu planante, son fils Peter et la tantine, qui fait tourner la maisonnée. Le père est en Italie avec la wehrmacht. Ils accueillent régulièrement des gens de passage, qui sont, à des degrés divers, en train de fuir l'avancée des Russes sur le front de l'Est.

Walter Kempowski est un écrivain allemand qui semble connu et reconnu dans son pays. En France, il est traduit par Olivier Mannoni, raison pour laquelle je me suis interessée à ce bouquin. Dans un premier temps, le roman n'a pas soulevé un enthousiasme délirant de ma part. Il se lit bien, ça coule tout seul, mais le quotidien des personnages n'est pas franchement palpitant. Ça correspond un peu à l'idée que je me fais de de la littérature blanche contemporaine: c'est sympa, c'est intéressant, mais ce n'est pas marquant.

Toutefois, mon intérêt a augmenté progressivement. D'une part, vers la moitié du roman, Katharina cache un Juif chez elle. Cet acte héroïque est traité avec un détachement et quasiment une incompréhension assez particuliers qui, je crois, ont dû réellement s'appliquer au cours de l'histoire. En tout cas, je crois que j'aurais un peu ce ressenti-là si je devais cacher un fugitif chez moi. 😅 Puis, dans le dernier quart, c'est l'exode: les combats éclatent sur le front qui était stable depuis un moment, les civils fuient vers l'Ouest et le Reich et le livre prend une tout autre dimension en basculant dans l'horreur. Pas forcément l'horreur gore, mais l'horreur de voir tant de gens sur les routes, certains encore accrochés à la conviction que la wehrmacht va renverser la situation, d'autres maintenant en place les structures de l'État nazi alors que tout s'est déjà délité. Et puis, les vols, la confusion... Et puis, les vies qui valent de moins en moins cher, les corps gelés au bord de la route...

Ces passages m'ont rappelé deux romans qui m'ont marquée.

D'abord, Suite française, dans lequel Irène Némirovsky parle de l'exode des Parisiens face à l'avancée de la wehrmacht. On retrouve la même incrédulité, la même incapacité à comprendre que le monde que l'on a connu a déjà été balayé et que plus rien ne sera comme avant. Certains s'accrochent à des objets – l'argenterie, ce précieux manuscrit – mais toi, lecteur, qui sait comment ça s'est terminé, tu as envie de leur crier de se casser de là sans tarder parce que le rouleau compresseur est lancé et n'aura pitié de personne et que des gens crèvent, putain, qu'est-ce qu'on s'en fout de ton précieux manuscrit! Et bien sûr, maintenant que 2020 est passé par là, on a tous plus ou moins vécu des contrariétés face à l'épidémie de COVID-19 qui, un, deux ou trois mois plus tard, nous ont fait penser "pfiou, j'étais tellement naïf à l'époque"....

Ensuite, Die verratene Armee, un livre d'Heinrich Gerlach que j'ai lu traduit en anglais (par qui?? Je n'en sais rien, je ne trouve pas de nom de traducteur en ligne et je n'ai pas le bouquin...) sous le titre The Forsaken Army. Gerlach était soldat dans la wehrmacht et a combattu à Stalingard, où il a subi le siège des Russes. Ce bouquin m'a dressé les cheveux sur la tête. J'étais plus jeune à l'époque, peut-être qu'il ne me ferait pas le même effet aujourd'hui. Mais c'est horrible, ce qu'ont vécu les soldats allemands à Stalingrad. On n'en parle pas parce qu'on ne peut pas rentrer dans les détails à l'école et parce qu'on a peu d'empathie envers le pays qui a provoqué la Seconde Guerre mondiale, mais ces hommes encerclés et abandonnés par leur Führer ont vécu l'enfer. Je garde un souvenir épouvanté des "renforts" promis par la radio, qui se révèlent, une fois arrivés, être les malades de l'infirmerie remis sur pieds de force et renvoyés au front! Une armée en béquilles...

Schluss? va beaucoup moins loin que ce dernier roman dans la noirceur, mais il vous plonge aussi dans ces journées de fin du monde. Il raconte d'ailleurs, bel et bien, la fin d'une certaine bourgeoisie/aristocratie pré-Seconde Guerre mondiale, qui n'a jamais retrouvé le lustre d'antan après la guerre. Une bonne manière de voir l'histoire du côté allemand, pour une fois, et de se souvenir que le jusqu'auboutisme de l'état-major allemand et son refus de la capitulation a provoqué bien des malheurs et des morts encore plus inutiles que les précédents...

samedi 17 avril 2021

Rebecca (1938)

"Last night I dreamt I went to Manderley again."

L'incipit de Rebecca de Daphne du Maurier est célébrissime. Et, dans sa simplicité même, il fait l'introduction parfaite d'un roman qui touche à la perfection.


L'intrigue: la narratrice se remémore la manière dont, alors qu'elle était une jeune femme inexpérimentée de vingt-et-un ans, elle a rencontré Maxim de Winter, un riche veuf anglais, durant un séjour à Monte-Carlo. Elle accompagnait alors une dame aisée en qualité de dame de compagnie, tandis qu'il se consacrait à de longs trajets en voiture le long de la côte. Quasiment sans un mot, l'amour éclôt, les deux se marient et, après une lune de miel en Europe, ils rentrent en Angleterre pour s'installer à Manderley, la superbe demeure familiale des de Winter. Mais dans ce luxe feutré aux habitudes bien réglées, une ombre occupe tout l'espace: bien que Rebecca, la première femme de Maxim, soit morte depuis quasiment un an, on devine encore sa présence dans le moindre détail.

Difficile de parler de Rebecca tellement ce roman est superbement bien écrit. C'est vraiment extraordinaire. Dès le premier chapitre, dans lequel la narratrice décrit le terrain entourant la demeure, ça déborde de détails et de senteurs, avec une netteté extraordinaire. La seule autre personne qui écrit comme ça, c'est Anne Rice; mais c'est quand même très différent, Anne Rice a quelque chose de plus riche et décadent.

Manderley, c'est donc une riche demeure de campagne à la Downton Abbey. Derrière la façade magnifique et le luxe tellement luxueux qu'il peut se permettre d'être discret, il y a une main de femme, reconnaissable dans le moindre détail: la décoration, les œuvres d'art, la papeterie, les repas... C'est Rebecca. Partout où notre narratrice tourne le regard, elle voit Rebecca. C'est Rebecca que le vieux chien aveugle attend. C'est Rebecca qui dicte l'horaire et le contenu des repas. C'est Rebecca que l'intendante regrette amèrement. C'est à Rebecca que tout le monde compare la nouvelle épouse. C'est Rebecca qui occupait la plus belle chambre de la maison, conservée telle quelle depuis sa mort.
"Rebecca, always Rebecca. Wherever I walked in Manderley, wherever I sat, even in my thoughts and in my dreams, I met Rebecca. [...] Rebecca, always Rebecca. I should never be rid of Rebecca."
Comme me l'a dit une amie, ce bouquin parle d'une "différente forme de hantise". Je l'ai lu pour le plaisir de la maison hantée; j'ai trouvé une obsession qui paraît à la fois incroyablement démesurée et parfaitement vraie – moi aussi, j'ai été hantée ainsi par des gens auxquels je me comparais sans cesse, généralement à mon désavantage, parfois dès que je sortais de mon lit le matin. Je connais bien cette sensation de ne pas être à sa place et de ne pas maîtriser les codes sociaux du milieu dans lequel on évolue. Je retiens, par exemple, le moment où la narratrice réfléchit à sa lingerie, imaginant ses femmes de chambre comparer le tissu de ses bas aux bas autrement plus fins que portait Rebecca... Timide, inexperte et gauche, elle ne sait où se mettre et n'ose pas creuser sa place, pas même auprès du personnel qui est censé la servir. Ainsi, la première fois que l'intendante, l'effrayante Mrs Danvers, lui demande quelle sauce servir avec le repas, elle répond: "ce que prenait Mrs de Winter". C'est la narratrice qui est devenue Mrs de Winter, mais ce titre est essentiellement utilisé en référence à l'autre Mrs Winter, celle qui s'est noyée et dont le corps a été repêché à des dizaines de kilomètres de là. Ce roman est une sorte d'illustration géante du syndrome de l'imposteur. Il illustre aussi combien le mythe de Cendrillon est trompeur. Pour une jeune femme pauvre, trouver l'amour en la personne d'un homme riche et le suivre dans sa demeure enchantée n'est pas forcément une bonne chose, et cela peut même tourner au cauchemar dans un milieu réglé jusque dans les moindres détails où les convenances sont reines. Et je pense que du Maurier a voulu montrer que ce carcan social est bien plus étouffant pour les femmes que pour les hommes...

Bien sûr, Rebecca, elle, était la maîtresse de maison parfaite, aussi belle, envoûtante et charmante qu'attachante. Tout le monde en garde un souvenir extraordinaire et certains peinent à accepter sa disparition. Sa fidèle Mrs Danvers pousse la chose jusqu'au morbide. La grand-mère de Maxim, dont l'esprit est embrouillé par l'âge, ne comprend pas qui est cette nouvelle épouse et demande, en pleurnichant, qu'on lui amène Rebecca...

Au-delà de sa rédaction superbe et de sa double ambiance de fous (Manderley, la maison superbe, et Rebecca, la morte qu'on devine encore partout), Rebecca est aussi haletant à lire à partir d'une certaine révélation. Le rythme s'accélère, le piège se referme. J'avais deviné cet élément-là, même si je n'avais pas identifié le pourquoi ([divulgâcheur] je pensais que Maxim avait tué sa femme à cause d'un adultère, alors que c'est à cause de sa grossesse [fin du divulgâcheur]). Mais, à la fin, boum, je suis restée scotchée: [divulgâcheur] le dernier coup de bluff de Rebecca, quel truc de fous. J'ai cru JUSQU'AU BOUT qu'elle était enceinte [fin du divulgâcheur]).

Le seul reproche qu'on pourrait faire à Rebecca, c'est que la narratrice effacée est, justement, trop effacée. Difficile d'imaginer une personnalité aussi discrète, aussi incapable de formuler la moindre exigence et allant jusqu'à cacher à ses domestiques qu'elle a cassé un objet de peur d'être réprimandée! Mais cela fait partie de la structure du livre: face à la figure titanesque de Rebecca, qui est tout simplement plus grande que nature, on ne peut que se faire tout petit.

Alfred Hitchcock a adapté ce roman au cinéma en 1940 et a remporté l'Oscar du meilleur film. Je vous en parle bientôt.

lundi 12 avril 2021

Les BD du premier trimestre 2021

Aujourd'hui, retour sur les bandes dessinées que j'ai lues en ce début d'année.

La Gameuse et son chat 1 de Wataru Natadani (2019)


Charmant manga sur une joueuse de jeux vidéo qui adopte, sans bien savoir pourquoi, un petit chaton que quelqu’un a trouvé sur son lieu de travail. La vie à deux se met en place, mais il est difficile de jouer autant qu’avant lorsqu’une boule de poils tape frénétiquement sur la manette ou passe devant l’écran… Ce manga est très mignon et parlera à tous les propriétaires de chat. Si en plus vous aimez les jeux vidéo, vous devriez vous y retrouver facilement. Je lirai la suite.
Éditeur: Bamboo

Conan le Cimmérien. La Maison aux trois bandits de Patrice Louinet et Paolo Martinello (2020)


Avec son ambiance fantastico-médiévale entre des murs de pierre, le dixième tome des adaptations des nouvelles de Robert E. Howard consacrées à Conan m’a beaucoup plu. C’est du Conan tout craché, poitrines féminines opulentes comprises. Il faut tellement que je relise Conan, ouin ouin. En revanche, les dessins sur deux pages sont assez chargés, j’ai parfois eu du mal à m’y retrouver.
Éditeur: Glénat

Conan le Cimmérien. Le Dieu dans le sarcophage de Doug Headline et Emmanuel Civiello (2020)


Le onzième tome de la collection est lui aussi tiré d’une histoire très classique, avec l’ombre d’un dieu disparu mais pas tout à fait mort qui plane sur un temple et un cadavre étranglé. Tout ce que j’aime. En revanche, j’ai trouvé le dessin inégal; certains plans sur Conan sont superbes, mais d’autres personnages sont grotesques, ce qui m’a empêchée d’adhérer totalement.
Éditeur: Glénat

John Constantine Hell Blazer – Péchés originels de Jamie Delano, John Ridgway et Alfredo Acala, traduit par Jérémy Manesse (1992 aux É.-U., 2008 en France)

Mieux vaut tard que jamais: après avoir écouté l’épisode des GG Comics consacré à ce personnage, je suis enfin passée à l’acte et j’ai attaqué les aventures de John Constantine. Ce volume de Panini paru en 2008 commence par le début en réunissant les numéros 1 à 9 de Hellblazer, parus en 1987 et 1988 chez DC Comics à raison d’un numéro par mois et réunis en volume en 1992. Jamie Delano est au scénario, John Ridgway et Alfredo Acala sont au dessin. En fait, le personnage était d’abord apparu dans une série Swamp Thing, mais c’est ici que commencent ses aventures à lui.
Ça se passe à Londres en 1982. Thatcher est au pouvoir, les inégalités se creusent et Constantine mène plus ou moins l’enquête sur des phénomènes surnaturels. Ou plutôt, disons que des ennuis surnaturels lui tombent dessus où qu’il aille. Deux sectes rivales semblent notamment œuvrer dans l’ombre, impliquant une femme avec laquelle il a noué une relation. Oh, et il est plus ou moins hanté par une ancienne bande d’amis qui sont plus ou moins tous morts à cause de lui…
Bon, je n’ai pas du tout aimé le dessin de ce volume, j’ai trouvé ça assez douloureux, mais j’ai bien adhéré au personnage désabusé et finalement assez passif. Il y a beaucoup de texte et une belle ambiance urbaine, sale et fatiguée avec le contexte dur des années Thatcher. Niveau intrigue, on est très loin de l’adaptation avec Keanu Reeves, mais en même temps Constantine a eu plus de 300 épisodes au fil des ans, peut-être que le film adapte des numéros que je lirai dans mille ans. 🤪🤪
Éditeur: Panini

John Constantine Hellblazer – Le Diable par la queue de Jamie Delano, David Lloyd, Richard Piers Rayner, Mark Buckingham et Bryan Talbot, traduit par Jérémy Manesse (1992 aux É.-U., 2008 en France)


Là, ça se complique. Ce volume publié par Panini en France en 2009 réunit les épisodes 9 à 13 de Hellblazer, parus chez DC en 1988-1989, les deux épisodes de HellBlazer Annual 1 parus jenesaisquand et les deux épisodes de The Horrorist parus en 1995-1996. Franchement, c’est tellement le bordel les comics, je ne m’y retrouverai jamais.
Hélas, j’ai beaucoup moins adhéré à ce tome: les révélations sur ce qu’il s’est passé à Newcastle, échec fondateur de la jeunesse de Constantine, m’ont laissé indifférente; l’épisode de vision d’apocalypse nucléaire sur la plage m’a perdue; le double numéro sur l’ancêtre de Constantine qui discute avec le crâne de Merlin m’a perdue aussi; et, enfin, le dernier épisode m’a plus plu, mais pas non plus emballée. Les dessins sont très variables en fonction du dessinateur. Je suis tristesse.
Panini n’a plus les droits DC pour la France et n’a donc jamais publié le troisième tome des épisodes de la série avec Jamie Delano au scénario. C’est Urban Comics qui a repris la publication à zéro avec trois beaux volumes intitulés "Jamie Delano présente". Le découpage n’étant pas le même, je ne peux pas enchaîner avec le tome 3 d’Urban Comics, sinon il me manquera des trucs qu’Urban a publiés dans les tomes 1 et 2, mais pas Panini. Je vais donc me procurer les trois et je vous en reparle le trimestre prochain.
Éditeur: Panini

mercredi 7 avril 2021

La gamelle de mars 2021

Le temps file, les mois défilent, et je ne comprends pas comment on peut être déjà en avril, sans même parler de 2021. 😄

Sur petit écran

Cendrillon de Clyde Geronimi, Hamilton Luske et Wilfred Jackson (1950)

Petite révision d'un classique Disney. Je vous l'ai déjà dit il y a deux ans, mais je tiens à le répéter: le chat Lucifer est tout bonnement exceptionnel. Il faut voir ce dessin animé juste pour lui. Sinon, le personnage de Cendrillon est intéressant car c'est l'incarnation de la consigne "subis et sois très gentille et tu finiras par être récompensée" – je comprends mieux pourquoi l'âge adulte m'a tant déçue quand je me dis que j'ai grandi en regardant des Disney. 😅

Quai d'Orsay de Bertrand Tavernier (2013)


Je n'ai rien à ajouter à mon rapide avis d'il y a trois ans, si ce n'est que ce film me fait pisser de rire.

Sur grand écran

Toujours rien. Je me demande parfois si je reprendrai l'habitude d'aller au cinéma après une si longue coupure. 🤪

Du côté des séries

Miss Marple – saison 3 (1987-1991)
J'ai regardé les trois derniers épisodes de mon coffret DVD, réunis sous le nom de "saison 3". Bon, en fait, la page Wikipédia de la série n'indique pas du tout un découpage en saisons, et il semble manquer un épisode dans mon intégrale, donc j'ai l'impression que ce coffret a été conçu un peu n'importe comment... Quoi qu'il en soit, cette série d'une grande ringardise aura été très plaisante. Je veux vieillir comme Miss Marple.

Et le reste

Outre mon Cheval Magazine habituel, j'ai lu plusieurs anciens numéros de Livres Hebdo récupérés auprès de Vert et un ancien numéro de Internazionale, un magazine italien reprenant des articles de la presse étrangère (l'équivalent italien de Courrier International, en d'autres termes). Tous ces magazines dataient de janvier à avril 2020, soit juste avant la crise Covid-19 ou en plein dedans, et ç'a été très amusant de relire ce qu'on en disait alors. Ce qui est moins amusant, c'est que rien n'a changé et que le maître-mot est toujours "incertitude". 🤪


Bon mois d'avril, chers lecteurs!

jeudi 1 avril 2021

L'intervieweur interviewé – le Chien critique se dévoile! 🐩

Nul besoin de présenter le Chien critique, le premier blogueur canidé. 🐶 Nous avons l'habitude de le voir prendre son micro pour interviewer des blogueurs, des auteurs, des libraires... Aujourd'hui, c'est lui qui nous dit la vérité, toute la vérité, rien d'autre que la vérité!

(Ou pas.)

Et c'est long, à tel point que je n'affiche pas l'intégralité de ce billet en page d'accueil. Alors, préparez-vous une bonne boisson chaude ou un cocktail et attrapez un paquet de pop-corn! C'est parti! 🍿


Alys: Cher Chien critique, merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. C’est un honneur d’échanger avec toi. Commençons par le début: peux-tu nous confirmer que tu es un humain, pas un chien?

Le Chien critique: Je confirme et loue ta perspicacité.

A: Merci. Peux-tu présenter rapidement ton identité dans la vraie vie? Qui es-tu? Quel est ton prénom? Quel âge as-tu? Es-tu de sexe masculin, comme ton pseudo le laisse entendre? Où habites-tu? Vis-tu avec un ou plusieurs humains ou autres animaux? Exerces-tu un métier pour gagner ta vie et, si oui, lequel?

LCC: Que de questions personnelles…
Je m’appelle dans la vraie vie Sadek, 42 ans et je suis agent municipal avec une spécialisation dans les mauvaises herbes. J’habite dans le nord de la France avec mon compagnon et nos deux clébards : Foulcan et Cassetoi.
Non, je déconne, je suis bien entendu un homme blanc, hétéro, dans la fleur de l’âge et de catégorie socioprofessionnelle élevée comme il se doit.
Ou je suis une femme qui se fait passer pour un homme sur le net…
Bref, on s’en fout de qui je suis. Juste une précision qui peut avoir son importance comme je tiens un blog littéraire, je ne travaille pas du tout dans le monde de l’édition, je ne connais aucunement le fandom, mis à part virtuellement depuis que le Chien critique existe.
Je garde mon identité secrète pour éviter que les auteurs viennent me casser la gueule suite à une critique négative. Le Chien critique est mon alter ego, Superman en a un, Batman aussi, alors pourquoi pas moi?

La vérité vraie: le Chien critique travaille chez les Men in Black!

A: Quand et comment a commencé ton rapport avec la lecture? Étais-tu un enfant ou un adolescent lecteur ou est-ce venu plus tard?

LCC: Dès mon plus jeune âge, si j’en crois mes souvenirs. Mais tout cela est de la faute de Karim Berrouka qui contrôle ma vie depuis toujours: j’ai commencé en effet à collectionner les livres de Oui Oui et de sa petite voiture jaune et plus grand, me voilà à lire de la SF, en ayant une période plus musicale en écoutant les Ludwig...
Après Oui Oui, je suis passé à une collection du Club des 5 et encore plus tard à me passionner pour Agatha Christie. Après une période un peu plus blanche, je trouvais que cela racontait à force toujours la même chose, qui pourrait se résumer à: regarder son trou du cul pour voir ce qu’il en sort. Et tu as sûrement une petite idée de la réponse, pas besoin que je développe.
Au lycée, on m’a forcé à lire la Guerre des mondes, le Horla et du Barjavel sans que cela me passionne. De la littérature académique dans ma tête d’ado… Seul le Maupassant m’avait bien plu.

(Remarque de l'intervieweuse a posteriori: Maupassant, c'est bien.)

A: Comment s’est imposée la SF dans tes lectures? Dans tes interviews, tu demandes toujours "t’a-t-on déjà jeté l'opprobre par rapport à tes goûts littéraires?": est-ce que cela t’est arrivé, que ce soit pour la SF ou un autre genre? As-tu l’impression que l’imaginaire est autant le paria de la littérature que les amateurs aiment le dire (et s’en plaindre)?

LCC: Je n’ai pas une bonne mémoire, je ne peux dire quand mon amour de la SF a commencé. Petit, j’étais fan de Capitaine Flam, j’avais même un poster dans ma chambre, Albator et Scooby Doo.
Alors comment j’en suis arrivé à lire de la SF, je n’en ai foutrement aucune idée. Peut-être à cause de Robert Merle et de son roman la Mort est mon métier qui m’avait fortement impressionné à l’adolescence. Et donc j’ai dû aller voir à la librairie ce qu’il y avait d’autre de l’auteur, et j’ai dû tomber sur Malevil. Une fois que tu trouves un roman qui te parle, tu essayes d’en trouver d’autres dans le même style. Donc peut-être Robert Merle, mais je n’irai pas parier ma vie là-dessus.
On ne m’a jamais jeté l’opprobre quant à mes goûts littéraires, mais pour la simple et bonne raison que c’était le livre qui faisait de moi un extraterrestre. J’ai rencontré assez peu de personnes pour qui la littérature était une chose importante. Je passais pour le petit intello, bref, pas celui qui est entouré de plein d’amis dans la cour de récré.
Sinon, lorsque je dis que je lis, que la personne ne change pas de trottoir et que la personne demande quel genre de littérature, c’est le silence. Dans le cas d’une réponse “C’est de la merde”, tu peux toujours répondre, lancer la discussion. Mais contre le silence, tu ne peux rien. Je pense que c’est assez parlant comme constat sur le genre.
Quant à la troisième question de cette question, honnêtement, je m’en fous. Je ne gagne pas ma vie grâce à la SFFF, il s’en publie plus que je pourrais lire en une seule vie, alors…
J’ai toujours eu des goûts à part de la norme établie, donc je suis plutôt satisfait de la mauvaise image de l’imaginaire, cela me va bien au teint.
Et en parlant de paria, même au sein de ce fandom, je ressens des distinctions entre le bon et le mauvais blogueur. Tu as le blogueur littéraire, qui a la culture du genre et de l’écrit, et tu as les autres. Et on te fait parfois ressentir une certaine condescendance. Pour ma part, j’écris comme je parle, je n’ai ni de culture littéraire ni de culture SF, je fais des fautes d’orthographe, de grammaire et de syntaxe, donc je devrais me taire? Je ne suis pas d’accord avec cette conception élitiste de la culture. L’avis du bouseux est aussi important que celui de Télérama. De toute manière, c’est le populeux qui fait vivre une grande partie de la chaîne du livre, Mr Télérama et consort n’achètent pas les livres, on lui fait parvenir gracieusement (moi aussi, mais je n’ai jamais compris pourquoi).
C’est tout de même bizarre de se plaindre des chiffres de vente en SFFF et de rire des avis binaires des lecteurs qui n’ont pas compris l’Essence de la pensée de l’auteur. Vaste sujet, mais je préfère m’arrêter là, mon cardiologue va encore m’engueuler sinon.
A ce propos, j’adore cette conférence qui va dans le sens de ce que je dis: https://www.youtube.com/watch?v=5YO7Vg1ByA8
Et puis la blogosphère SFFF n’est pas que camaraderie: je remarque de temps en temps certains affrontements sur les RS ou le forum du Bélial. Je regarde cela de loin, le principal reste que les lecteurs de nos blogs savent vers lequel aller lorsqu’ils ont besoin juste d’un ressenti ou d’une analyse. Entre les post-it de Gepe et les analyses d’Apophis, il y a une infinité de nuances sur la façon de bloguer, et c’est très bien ainsi.

A: Passons maintenant à ton identité de blogueur. Comment as-tu choisi ton pseudo, le Chien critique? Faut-il y voir une prise de position animaliste? Penses-tu avoir été un canidé dans une vie précédente? Et niveau races, tu es plutôt chihuahua ou dogue argentin?

dimanche 28 mars 2021

The Collected Stories of Arthur C. Clarke (2001)

Cet hiver, je me suis attaquée à un gros pavé qui attendait dans ma pile à lire depuis fin 2018: l'intégrale des nouvelles d'Arthur C. Clarke publiée en 2001 par Gollancz, The Collected Stories. Pas moins de cent nouvelles et de 966 pages écrites dans une petite police. Je m'étais donné deux mois pour le lire, j'en ai mis quatre et demi. 😃

Bien entendu, commenter un tel pavé dignement exigerait d'écrire un autre pavé et le présent billet n'est donc pas du tout exhaustif. En outre, le fait de lire les textes sur une période aussi longue rend difficile d'en avoir une vraie vision d'ensemble.

Les nouvelles réunies ont été publiées entre 1937 et 1999, même si on constate un ralentissement considérable à partir des années 1970: seulement quatre textes durant les années 70, trois durant les années 80 et trois durant les années 90. L'énorme majorité des nouvelles a donc été publiée entre les années 30 et 60 – en plein âge d'or de la science-fiction, si je ne m'abuse. Chaque texte est précédé de quelques courtes lignes rédigées par l'auteur, ce qui permet d'en savoir un peu plus sur sa création ou son destin.

Tout commence avec Travel by Wire!, publié en 1937 dans Amateur Science Fiction Stories. Une histoire de téléportation qui ouvre très bien le bal puisqu'elle est franchement drôle avec ses techniciens qui se brouillent avec les biologistes dont il ont volé le hamster. 😂 J'ai l'impression que la chose est peu connue, mais Clarke fait toujours preuve d'un certain humour dans ses textes, et ce recueil n'est pas en reste.

"It was quite a party; the highlight, I think, was Commander Krasnin trying to do a Cossak dance in a space suit."
Venture to the Moon (1956)

Une bonne dizaine de textes provient du recueil Tales from the White Hart (1957), un ensemble de récits faits dans un pub, le White Hart, par Harry Purvis, un beau parleur qui tisse à merveille la réalité, la science et la fiction: "Tiens, sers-moi une bière, je vais vous raconter comment j'ai participé à la plus grande découverte militaire du siècle". Ils sont tous fort sympathiques, même si celui qui me reste le plus en tête est The Defenestration of Ermintrude Inch (1957), à cause de son titre fort explicite. (Avec un nom pareil, on dirait un personnage d'Amélie Nothomb, ah, ah!) Si vous avez l'occasion de lire ce recueil, n'hésitez pas. Je crois que c'est de là que provient un texte avec une chute très amusante, mais dont je ne retrouve pas le titre: [divulgâcheur] cette terrible cargaison qui fait fuir un chauffeur de camion à toutes jambes et qui évoque la menace nucléaire s'avère être en réalité... un essaim d'abeilles! [Fin du divulgâcheur]

"Yes – swordplay. Here was a civilisation which had atomic power, death rays, spaceships, television and suchlike modern conveniences, but when it came to a fight between Captain Zoom and the evil Emperor Klugg, the clock went back a couple of centuries."
Armaments Race (1954), une nouvelle qui parle du tournage d'une série – où l'on constate que Clarke avait vu venir la Guerre des étoiles avec ses vaisseaux de la taille d'une planète, ses technologies futuristes et... ses sabres laser!

Une chose qui me marque toujours chez Clarke, c'est sa capacité à exprimer le temps géologique et astronomique, à transmettre la sensation vertigineuse de ces laps de temps se calculant à une échelle tout à fait différente de celle d'une vie humaine, que ce soit pour un homme plongé dans un sommeil artificiel ou pour des êtres très différents de nous parcourant l'univers à la recherche de créatures sentientes. Un texte m'a semblé particulièrement brillant, Nightfall (1947): trois pages sur la ville de Shakespeare et une belle réussite. Clarke présente aussi notre bonne vieille Terre dans un futur éloigné, quand elle a énormément changé, à tel point qu'une civilisation extraterrestre pourrait prendre un dessin animé de Mickey pour un documentaire...

Autre caractéristique bien connue des textes de Clarke: l'émerveillement suscité par l'espace. Il y en a à revendre dans ce recueil, c'est juste dingue. Colonisation de la Lune, par exemple avec une coopération quelque peu espiègle entre Russes, Américains et Anglais, de Mars ou de planètes éloignées... Si vous aimez voyager, c'est un régal.

"For life called to life across the gulfs of space. Everything that grew or moved upon the face of any planet was a portent, a promise that Man was not alone in this universe of blazing suns and swirling nebulae. If as yet he had found no companions with whom he could speak, that was only to be expected, for the light-years and the ages still stretched before him, waiting to be explored. Meanwhile, he must guard and cherish the life he found, whether it be upon Earth or Mars or Venus."
Before Eden (1961)

"There had, after all, been a lunar civilisation – and I was the first to find it. That I had come perhaps a hundred million years too late did not distress me; it was enough to have come at all."
The Sentinel (1951)

Humour, sciences, exploration spatiale... Et fort peu d'émotion. Seuls quelques textes se détachent sur le plan émotionnel: The Songs of Distant Earth (1958), qui tourne en partie sur une histoire d'amour tristoune, et un texte dont je n'ai pas noté le titre, mais qui se termine sur une bouffée d'émotion avec le vagissement du premier bébé humain né sur la Lune. Oui, vous avez bien lu. Les scientifiques se sont installés sur la Lune, leurs familles les ont suivis, et puis, un jour, une femme a accouché... Ça, c'est le genre de truc qui me retourne le cerveau et me met une claque en même temps, ça me fait totalement voir le monde autrement.

Je ne peux pas chroniquer ce recueil sans parler des textes les plus connus de l'auteur: The Sentinel (1951) et Encounter in the Dawn (1953), qui ont donné vie à 2001 des années plus tard, The Nine Billions Names of God (1953) et sa chute toute simple mais extraordinaire, The Songs of Distant Earth (1958), que j'ai déjà cité et qui a donné un roman, A Meeting with Medusa (1971), qui m'a pas mal déçue – peut-être parce que je l'ai lu un soir où j'étais fatiguée et que je me suis endormie dessus environ vingt fois, ce qui m'a obligée à le relire le lendemain –, et Guardian Angel (1950), qui est plus tard devenue la première moitié du roman Childhood's End, que je lirai un jour et que je comparerai avec la chanson d'Iron Maiden. On voit ici que l'œuvre de Clarke se fait écho à elle-même: certains thèmes reviennent dans plusieurs textes, ou bien un texte donne naissance à un autre...

Je tiens à mentionner un texte inattendu, A Walk in the Dark (1950),  qui est foncièrement une nouvelle d'horreur ou de terreur: sur une planète éloignée, un homme rejoint son camp après la tombée de la nuit, mais l'éclairage dont il dispose tombe en panne et il se souvient brusquement des rumeurs sur l'existence de créatures autochtones ne sortant que dans l'obscurité... Bien que fort peu effrayante, elle fonctionne totalement sur le ressort du "truc qu'on ne voit pas mais dont on sait qu'il est là" et je n'attendais pas du tout ça de Clarke.

Comme dans tout recueil de nouvelles, le niveau n'est pas tout à fait constant et les cent textes réunis ici ne sont pas tous marquants. Dans certains cas, je suis bien en peine de me souvenir de ce qu'il s'y passe. Mais aucun ne m'est tombé des mains ou ne m'a semblé mauvais.

Encore une chose que je voulais mentionner: Clarke présente régulièrement des civilisations humaines plus évoluées que la nôtre, non seulement sur le plan technologique, mais aussi sur le plan politique ou relationnel. Ainsi, on croisera dans je-ne-sais-plus-quel-texte un personnage qui rappelle à son interlocuteur que, au XXIe siècle, il existait encore des États et des guerres. Ça me fait le même effet que Star Trek quand on y voit un couple d'hommes et que c'est un non-sujet tellement tous les personnages s'en foutent. J'aime cet optimisme, cette manière de montrer ce qui est souhaitable plutôt que de foncer dans le catastrophisme pour montrer combien on a conscience du monde qui nous entoure. Globalement, l'avenir que nous dépeint Clarke est tout à fait souhaitable, et ça donne de l'espoir.

Un bémol, toutefois: pour quelqu'un d'aussi visionnaire sur le plan technique et sociétal, Clarke a complètement raté l'existence des femmes. 99% de ses personnages sont des hommes, et les trois seules femmes qui me restent en tête sont l'amoureuse triste de Songs of Distant Earth, la bavarde impénitente de The Defenestration of Ermintrude Inch et la petite fille protagoniste de Holiday on the Moon (1951), un texte écrit à la demande d'une "charming lady-editor" et pour un magazine "for young ladies"... 😅

Bon, et maintenant, j'attends le Bifrost consacré à l'auteur de pied ferme!

Livres de l'auteur déjà chroniqués sur le blog
Il y en a plusieurs, alors suivez le tag!

mardi 23 mars 2021

La Fille dans la tour (2018)

Enthousiasmée par l'Ours et le rossignol, je n'ai pas tardé à me procurer sa suite, la Fille dans la tour, afin de retrouver Vassia, jeune fille russe du XIVe siècle, dans la jolie trilogie de Katherine Arden, traduite en français par Jacques Collin pour Lunes d'encre.


J'ai replongé avec grand plaisir dans la Rus' médiévale. Vassia a quitté son village avec Soloveï, son merveilleux cheval pensant, et parcourt la forêt avec lui au cœur de l'hiver. Mais elle ne tarde pas à rencontrer des ennuis, puis des brigands qui mettent la campagne à feu et à sang, jusqu'à ce qu'elle tombe par hasard sur son frère Sasha, moine guerrier qui accompagne le grand-prince de Moscou, Dimitri, dans une expédition punitive contre ces mêmes brigands. Commence alors un jeu délicat, puisque Vassia s'est déguisée en garçon pour pouvoir agir à sa guise et que personne ne doit découvrir qu'elle est, en réalité, une fille.

Tous les ingrédients qui faisaient le charme du premier sont réunis ici: l'héroïne indépendante et généreuse, la Russie médiévale en proie au gel, les créatures magiques du monde d'avant qui faiblissent face à la progression du christianisme, les dieux ou démons qu'on entrevoit à la lisière du monde humain. Katherine Arden accorde toutefois un rôle beaucoup plus important à Sasha, le moine bon et humain qui est aussi un redoutable guerrier, et introduit un personnage qui, je suppose, prendra beaucoup d'importance par la suite, Maria, la nièce de Vassia et Sasha. Soloveï est très présent, ce qui est bien, évidemment, vu que c'est un cheval, et deux juments tiennent des rôles secondaires. On retrouve aussi Konstantin, le prêtre extrémiste du premier tome, même si, bon, on s'en serait bien passé.

L'intrigue semble d'abord liée aux relations entre la Rus' et les Tatars, mais implique, évidemment, de la magie ou de la sorcellerie. On peut trouver quelques redites dans ce tome, comme le fait que Konstantin se met de nouveau au service d'un être surnaturel qui le manipule (en plus d'être obscurantiste, le gars est con, c'est formidable) et l'apparition fugace de morts-vivants, et on pourrait critiquer le recours à certains stratagèmes pour faire avancer l'intrigue, comme les personnages qui ne disent jamais ce qu'ils ont sur le bout de la langue alors que ça leur éviterait bien des ennuis ultérieurs, mais ça ne gâche en rien le plaisir de lecture. Avec son folklore riche et varié et sa magie aussi discrète que puissante, Katherine Arden propose de belles aventures dépaysantes et encourageantes, où les personnages positifs ne renoncent pas à leurs valeurs malgré des difficultés réelles. Et comme Jacques Collin propose une version française aussi fluide que discrètement élégante, ça se lit tout seul. Vivement la suite!

Allez donc voir ailleurs si cette fille y est!
L'avis de Vert

jeudi 18 mars 2021

The Turn of the Screw (1898)

Chronique express!


The Turn of the Screw (Le Tour d'écrou) de Henry James est souvent cité dans les articles ou ouvrages parlant de fantastique, plus précisément dans le genre de la maison hantée. Le Bifrost sur Shirley Jackson m'ayant rappelé que c'est justement le fantastique que j'aime, j'ai profité d'un passage chez Gibert pour acheter ce roman. Une maison isolée dans la campagne anglaise, des enfants angéliques, une réputation de géant, ça semblait bien parti...

Eh bien, c'est raté. J'ai trouvé ce roman pénible à lire. J'avais vraiment du mal à déchiffrer certains phrases. En général, j'adore l'anglais du XIXe. Là, j'ai galéré. Clairement, l'utilisation de la ponctuation ne me convenait pas, par exemple quand des propositions s'enchaînaient sans aucune virgule, ce qui m'amenait à lire d'une traite une série de mots qui formaient en fait deux unités distinctes. Avec les phrasal verbs anglais (les verbes constitués d'un verbe suivi d'une particule, comme to go up ou to nod off), c'est particulièrement problématique, puisque vous risquez de coller la mauvaise particule au mauvais verbe. En outre, les dialogues sont très répétitifs – on dirait Dumas quand il tirait à la ligne en faisant répéter au personnage numéro 2 ce que le personnage numéro 1 venait de dire – et emplis de sous-entendus qui m'ont totalement échappé. Apparemment, les victoriens se prenaient la tête sur des choses qui me laissent parfaitement indifférente.

Pour vous donner tout de même une idée de l'intrigue, c'est l'histoire d'une gouvernante qui accepte un poste à Bly, une grande maison de campagne. Les deux enfants dont elle doit s'occuper sont adorables et angéliques et elle noue une belle amitié avec l'intendante de la maison. Puis elle voit un inconnu sur la terrasse et découvre que l'homme dont elle fait la description est un ancien domestique décédé...

samedi 13 mars 2021

La Tempête des échos (2019)

Après les Fiancés de l'hiver, les Disparus du Clardelune et la Mémoire de Babel, place au quatrième et dernier tome de la Passe-Miroir, la Tempête des échos.

Dans l'ensemble, je suis déçue, comme je le craignais. Toutefois, je pense que je relirai toute cette saga un jour et que j'apprécierai ce tome différemment. Je vous en dis plus avec force divulgâcheurs. Poursuivez votre lecture à vos risques et périls.

Ma déception tient essentiellement au fait que, pendant les trois quarts du bouquin, je n'ai pas vraiment compris ce qu'il se passait. Je comprenais bien les actions des personnages, mais je ne comprenais pas leur recherche et toutes les implications qu'ils semblaient voir dans les évènements. On sait déjà, au début de ce bouquin, qu'une certain Eulalie Dilleux, dite Dieu, est responsable de la création des esprits de famille et de la destruction du monde tel que nous le connaissons. Nous savons aussi qu'il y aurait un Autre mystérieux, tout aussi puissant, si ce n'est plus. Ophélie et Thorn essayent d'en savoir plus en enquêtant sur le phénomène des échos et sur une institution secrète de Babel, qui serait consacrée à la recherche de la Corne d'abondance.

Plus leur enquête progresse, plus la réalité est complexe et moins j'avais l'impression de comprendre ce que sont les échos, ce qu'est la Corne d'abondance, ce qu'est le monde de l'envers où Ophélie finit, comment l'Autre avait pu s'éveiller à la conscience et venir dans le monde "réel"... En outre, à un moment, vers les deux tiers du livre, on se fait balader de lieu en lieu et de méchant en méchant, chaque antagoniste se révélant en fait un simple maillon de la chaîne, et j'ai trouvé cela artificiel. Il y avait aussi une nette volonté de faire réapparaître des personnages oubliés, comme le Chevalier, que j'ai également trouvée artificielle.

Du coup, quand Dabos redresse tout cela dans le final avec un coup de poker considérable ([divulgâcheur gigantesque] celui qu'on a pris pour Dilleux jusqu'à maintenant est en fait l'Autre, tandis que l'inoffensive Elizabeth est en fait Dilleux [fin du divulgâcheur gigantesque]), j'ai eu du mal à prendre ce coup de poker au sérieux. Il y a quelque chose de génial à avoir fait marcher le lecteur comme ça, mais j'étais trop déroutée pour y croire totalement. C'est pour cela que je pense que j'apprécierai beaucoup plus cette fin lorsque je lirai la saga une deuxième fois (car je relirai la Passe-Miroir un jour, j'en suis certaine); je prêterai plus attention à certains évènements et l'ensemble paraîtra certainement plus logique. Même si, bon, le monde de l'envers et le personnage de Seconde qui prédit l'avenir, ça ne prendra certainement jamais sur moi, vu que je déteste les histoires de mondes parallèles et de destins tout écrits.

Côté positif, on retrouve ici la plume extraordinaire de clarté, d'humour et de rythme de Dabos, qui est décidément très douée. Même quand je ne pigeais rien à ce qu'étaient les échos et à ce qu'ils faisaient, j'ai adoré le style de ce bouquin, qui est une réussite totale. Et puis Dabos a osé faire une fin qui n'est pas franchement un happy end. Déjà, on voit la moitié des personnages mourir au fil du bouquin; ensuite, même s'ils sont ressuscités à la fin, on en perd pour de bon deux que j'aimais beaucoup. Quant à Ophélie et Thorn, ils prennent cher, il n'y a pas d'autre manière de le dire. Le roman se clôt sur un message résolu en faveur de la lutte, aussi longue et désespérée soit-elle, et c'est un beau message qui va très bien à Ophélie. Derrière sa maladresse et ses airs effacés, elle a toujours fait preuve d'une force de caractère extraordinaire qui me fait amèrement regretter de ne pas avoir pu l'avoir pour rôle modèle quand j'étais enfant ou adolescente.

En résumé, j'ai adoré cette saga, même si ce quatrième tome m'a perdue et si le premier, avec la découverte de la Citacielle, est celui qui m'a le plus marquée et enchantée. Si vous vous lancez, pensez à enchaîner les tomes rapidement, ou tout du moins le troisième et le quatrième, qui forment presque un seul et même roman.

Allez donc voir ailleurs si cette tempête y est!
L'avis de Vert

lundi 8 mars 2021

La gamelle de février 2021

Mars étant arrivé, tournons le regard en arrière et observons le mois de février.

Sur petit écran

Hercule de Ron Clements et John Musker (1997)


Bien que je l'aie regardé il y a moins de deux ans (ici), j'ai préféré revoir Hercule avant de relire la traduction d'un ami liée à ce film. C'est un dessin animé fort drôle et sympathique, avec un méchant extraordinaire. Par contre, je n'aime pas le style des dessins et j'ai du mal avec les Muses qui chantent du gospel quelques siècles avant notre ère... 😂

Sur grand écran

Toujours rien, hélas.

Du côté des séries

Miss Marple – saison 2 (1986-1987)
Maintenant que je me suis habituée à la nature totalement ringarde de cette série, je passe d'excellents moments avec Miss Marple. J'éclate même de rire à cause du contraste entre son apparence totalement inoffensive et sa manière déterminée d'aller au bout de son enquête. Même quand elle semble planer totalement, Miss Marple ne lâche rien.

Et le reste

J'ai lu deux numéros de La Croix l'Hebdo que m'a donnés une amie abonnée. Les deux seules personnes que je connais qui lisent La Croix sont catholiques, mais je recommande ce quotidien et cet hebdo à tous, croyants et non, catholiques et non, car c'est un journal solide et sérieux. Ici, je retiens tout particulièrement l'interview d'Esther Duflo, prix Nobel d'économie, qui exprime avec précision et clarté ses idées et défend des valeurs que je partage, c'était un vrai bol d'air frais de la lire. Il n'y a pratiquement pas de religion dans l'Hebdo (dans ces deux numéros, en tout cas) et, si cela ne vous intéresse pas, vous pouvez passer très facilement.

Et puis, bien sûr, j'ai lu mon Cheval Mag adoré, le numéro de mars.

mercredi 3 mars 2021

Jurassic Park (1990)

Avec une pile à lire pratiquement inexistante de dix misérables volumes au 1er janvier, 2021 semble devoir être l'année des relectures, ainsi que celle des dinosaures. Après le Monde perdu d'Arthur Conan Doyle et Histoires de dinosaures de Ray Bradburry, j'ai relu Jurassic Park de Michael Crichton, un livre qui a marqué l'histoire via son adaptation cinématographique...


Bon, franchement, je trouve que Crichton a excellement bien réussi son coup avec ce bouquin. C'est un page turner ultra efficace, mais avec un vrai fond scientifique et une réflexion intellectuelle/éthique sur les évènements. La quatrième de couverture de mon édition Arrow parle de techno-thriller et c'est tout à fait ça – le roman se dévore à la vitesse d'une enquête policière mais parle constamment de technologie.

Commençons par le début, le prologue. Ces trois pages constituent un bel exemple de passage de la réalité à la fiction. Crichton commence par attirer notre attention sur les possibilités du génie génétique et sur l'absence de règlementation en la matière. On sent qu'il s'est documenté et qu'il sait de quoi il parle; on pourrait lire un reportage tout à fait sérieux. Et puis voilà qu'il part sur InGen en expliquant que, vu ce contexte qu'il vient de décrire, il n'y a rien d'étonnant à ce que personne n'ait jamais entendu parler de cette petite entreprise américaine. Il me semble impossible de ne pas être ferré avec ça. 😁

La première partie s'attache ensuite à mettre en lumière quelques évènements étranges survenant au Costa Rica, comme les blessures d'un ouvrier ou la mort d'un bébé mordu par un lézard. On sent que quelque chose cloche, mais les personnages n'ont qu'une bribe d'information chacun et ne peuvent pas reconstruire la vérité. Puis entrent en scène les protagonistes, comme l'avocat Gennaro (plus jeune, plus sportif, plus courageux et plus sympathique que dans le film), le paléontologue Grant, la paléobotaniste Sattler et le mathématicien Malcolm, et tout le monde se retrouve sur Isla Nublar pour un week-end d'enquête indépendante qui ne va, évidemment, pas se passer comme prévu à cause de ce petit connard d'informaticien vendu à la concurrence...

Jurassic Park est un page turner. Crichton sait très, très bien découper ses parties et ses chapitres pour garder l'intérêt de son lecteur et faire monter la tension. Dans le chapitre qui parle de l'effet Malcolm, c'est tout particulièrement flagrant, vous voyez tellement venir la catastrophe – et l'auteur vous a bien eu, car il n'y a pas de catastrophe à ce moment-là. Ah ah. Un peu de répit avant la prochaine.

Le fait que le roman se lise tout seul ne signifie pas du tout qu'il n'a pas de fond ou qu'il ne s'y passe rien. Au contraire. Il y a beaucoup d'actions, des plus triviales (un personnage change de lieu ou se sert d'un ordinateur) aux plus spectaculaires (les hadrosaures prennent la fuite face au tyrannosaure) et leur enchaînement exact a une importance primordiale. Chaque minute compte. Et Crichton fait des tas de parenthèses scientifiques et techniques. On sent qu'il s'est documenté en paléontologie, en biologie, en mathématiques, en éthologie (étude du comportement des animaux), en informatique et en génétique. Chaque phase du roman est accompagné d'un solide contexte scientifique. Ce qui me bluffe le plus à chaque fois, c'est qu'il a créé des lignes de code informatique et te sort même la version et le copyright du système informatique... 😁 Parfois, on sent un peu trop la parenthèse explicative, par exemple lorsque Malcolm, blessé et sonné par la douleur et la morphine, se lance dans de beaux monologues sur la planète. Mais ça passe toujours bien et c'est là que le roman dépasse le simple roman d'aventures: il y a une vraie réflexion sur le rapport au vivant, le bien-fondé éthique des expérimentations génétiques et l'intime conviction des créateurs de Jurassic Park qu'ils peuvent parfaitement contrôler des animaux disparus depuis au moins 65 millions d'années avec de super ordinateurs et vingt salariés.

Enfin, il y a aussi beaucoup d'humour. Les répliques cinglantes de Malcolm, évidemment, mais pas que.

Grant shook his head. “It's been discussed, in the field. Many people imagined it was coming. But not so soon.”
“Story of our species.” Malcolm said, laughing. "Everybody knows it's coming, but not so soon."
“When Ellie shook hands, Gennaro said in surprise, “You’re a woman.” “These things happen,” she said, and Grant thought: She doesn’t like him, either.”
Moralité: si ce n'est pas déjà fait, lisez Jurassic Park, d'autant qu'il me semble encore remarquablement d'actualité en dépit de ses trente-et-un ans d'âge! Sachez seulement que Hammond est odieux, contrairement au personnage du film qui, malgré son aveuglément, est sympathique, et Lex est insupportable.

Pour finir, je pose là quelques trucs qui m'ont fait tiquer, histoire de ne pas les oublier, mais n'allez pas croire qu'ils ternissent le plaisir de lecture.

1/ Crichton s'est bien documenté sur les dinosaures, qu'il présente comme des animaux très dynamiques, plus proches des oiseaux que des reptiles. Puis Grant et les enfants traversent la volière des ptérosaures, et là, c'est le drame: la narration à la troisième personne qualifie ces animaux de "dinosaures volants" puis d'"oiseaux". Non non non. Les ptérosaures n'étaient ni l'un ni l'autre. C'étaient des ptérosaures. Leur lignée s'est séparée de celle qui donnerait un jour les dinosaures et ils ont évolué tout à fait indépendamment. C'est une erreur courante chez le grand public mais ça m'étonne chez le monsieur...

2/ Je ne m'explique pas pourquoi les personnages parlent de l'enclos des sauropodes (les dinosaures herbivores à long cou et longue queue) alors que cet enclos abrite, outre lesdits sauropodes, aussi des tricératops et des hadrosaures (qui ne sont pas des sauropodes).

3/ Le tyrannosaure me semble bien insistant quand il suit le pneumatique de Grant et des enfants le long de la rivière. Il vient de manger un hadrosaure (d'ailleurs, il dort quand nos héros tombent sur lui 😂), il n'a pas de raison particulière de suivre de nouvelles proies. D'ailleurs, il ne s'intéresse pas aux dilophosaures qu'il croise sur la rive.

4/ Je ne m'explique pas comment les vélociraptors ont pu commencer à se reproduire en liberté dans le parc. Ces animaux étant super dangereux et ayant fait au moins un mort avant les évènements du roman, ils sont parqués dans un enclos séparé et ne sont pas relâchés dans une partie de l'île comme les autres dinosaures. À quel moment un minimum de deux individus s'est-il enfui? Cela me rappelle aussi que je n'ai pas bien suivi les protections des différents enclos; il nous est dit à plusieurs reprises que les enclos sont séparés de la route des visiteurs par des clôtures électrifiées et des fossés, mais au final, le tyrannosaure n'a qu'une clôture.

Ne laissez pas ces quatre points vous décourager. Si vous en avez envie, plongez dans Jurassic Park de ce pas, c'est un excellent bouquin. Michael Crichton était un sacré écrivain!

Allez donc voir ailleurs si ce parc y est!
L'avis de Tigger Lilly

Livre de l'auteur déjà chroniqué sur ce blog
The Great Train Robbery (Un Train d'or pour la Crimée) (1975)

vendredi 26 février 2021

Le Rêve (1888)

Après un milieu paysan particulièrement toxique dans la Terre, Émile Zola fait le grand écart en nous offrant le Rêve. Le seizième tome des Rougon-Macquart est tout à fait inattendu. Tigger Lilly, Baroona et moi-même avons fait ou refait ce voyage extrêmement contemplatif...

L'intrigue
La petite Angélique est recueillie par les Hubert, un couple de brodeurs installés tout près de la cathédrale d'une ville somnolente de province. Elle a grandi dans une institution pour enfants trouvés, mais est en réalité la fille de Sidonie Rougon, que nous avons rencontrée dans la Curée. Malgré des débuts difficiles dus à sont fort caractère, elle trouve sa place dans cet atelier paisible et console quelque peu le couple, qui n'a pas d'enfant et le regrette. Elle devient une ouvrière adroite de ses doigts et très inspirée par la Légende dorée, un recueil d'histoires des saints qui illumine ses journées.

Le fil au doigt et la tête dans le rêve
Ce n'est pas par hasard si le roman s'appelle le Rêve. Angélique vit littéralement dans un rêve. Elle ne sort de la maison des Hubert qu'une fois par semaine, pour aller à la messe le dimanche. Elle ne reçoit pas d'éducation particulière, sa mère adoptive Hubertine estimant que cela n'est guère nécessaire pour une femme. Toute sa connaissance du monde provient de cet ouvrage religieux présentant les vies des martyres sous un jour exalté, pour prouver in fine la puissance de Dieu triomphant de tous les obstacles. Ainsi, quand l'adolescence frappe à la porte, Angélique est intimement persuadée que sa vie se déroulera comme celle de ses saintes, avec un miracle qui fera son bonheur.

Voir la réalité se plier au rêve
Bien qu'Hubertine se fasse un peu de souci pour sa fille, le monde semble donner raison à Angélique en lui apportant l'amour sur un plateau d'argent: un jeune ouvrier venu réparer les vitraux de la cathédrale aperçoit la jeune fille à sa fenêtre... Elle le voit aussi... L'amour grandit... Ils finissent par discuter lorsqu'Angélique fait sa lessive dans le cours d'eau traversant le jardin de la cathédrale. Tout serait parfait si la condition sociale du jeune homme, qui n'est pas réellement ouvrier, ne devait empêcher le mariage. Pourtant, Angélique reste sereine et continue de croire.

Un roman de second plan
Difficile de dire grand-chose sur le Rêve, qui est certainement l'un des romans les moins percutants de Zola. En venant de la Terre, on est héberluée par la différence de ton radicale. La Terre était épouvantable et désespérant, et là, on passe à un monde feutré et contemplatif où les martyres montent au ciel dans un grand éclat doré. Angélique plane totalement, il n'y a pas d'autre façon de tourner la chose. L'enjeu est relativement modeste (y aura-t-il coup de foudre? Y aura-t-il mariage? Y aura-t-il miracle?) et on est très loin de la grande fresque sociale de Germinal ou de la critique mordante de Pot-Bouille ou la Curée. Zola ne critique même pas réellement l'Église ici, même s'il oppose l'amour (charnel et amoureux) au célibat des prêtres à travers la figure de l'évêque, un homme entré en religion après un veuvage et encore rongé d'amour et de désir pour sa femme décédée. Le roman reste très plaisant à lire parce que c'est du Zola, bien sûr, mais il n'y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Mention spéciale, toutefois, pour le couple Hubert et Hubertine, deux personnes soudées par un amour véritable qui perdure au fil des ans. Hubertine formule un terrible reproche à l'encontre de son mari vers la fin du roman et se fait la défenseuse d'une obéissance et d'une soumission sans failles à toute exigence de l'autorité, qu'elle soit divine ou humaine, mais elle reste un beau personnage très droit moralement.