dimanche 19 septembre 2021

Notes de chevet (Xe-Xie siècles)

Notes de chevet de Sei Shônagon est un ouvrage japonais composé à la fin des années 990 et au début des années 1000. La vie de l’autrice est mal connue, mais on sait qu’elle était une dame d’honneur de la cour impériale japonaise, plus précisément de l’impératrice Teishi. Avec ces Notes, elle tient à la fois des listes et un journal. Parfois, elle énumère des éléments (des lacs, des choses rares, des temples…); parfois, un sujet lui évoque des anecdotes de la vie à la cour, qu’elle raconte plus précisément. Le résultat est à la fois fascinant et très difficile à lire.

Le côté fascinant est dû à la très belle traduction d’André Baujard, qui se lit toute seule et dégage une élégance et un raffinement qui vont fort bien au contexte de la cour impériale. Ne connaissant pas du tout le japonais, je ne peux me prononcer sur l’original, mais on a ici l’impression que Sei Shônagon s’exprimait avec beaucoup de clarté et de distinction et avait beaucoup d’esprit. Les listes sont parfois touchantes et invitent à prêter attention à de petites choses. Citons par exemple les chapitres 134 à 136: "Choses qui donnent confiance", "Choses qui rendent heureux" et "Choses vénérables et précieuses". Tout un programme. 💖 D’un autre côté, la dame d’honneur savait aussi mordre quand elle n’aimait pas quelque chose ou quelqu’un et n’était pas exempte de sentiments bien humains. J’ai ainsi noté cette citation rigolote dans le chapitre 14, "Choses détestables":

"Une personne qui vous était déjà complètement antipathique, alors qu’elle n’avait rien fait pour cela, et qui se rend coupable d’une chose qui vous déplaît."

Hélas, toute cette beauté et cet esprit ont été entravés, pour moi, par un fossé culturel franchement infranchissable. Malgré les nombreuses notes de fin d'ouvrage, j’ai globalement été à mille lieux de comprendre ce que racontait Sei Shônagon dans ses anecdotes de cour: réactions des personnages, messages implicites, coutumes de l’époque, missives contenant des bribes de poésies… l’essentiel m’échappait clairement. Je pense que le fossé est particulièrement marqué ici à cause de l’éloignement à la fois géographique et temporel; non seulement je connais mal le Japon actuel, mais en plus on parle ici du Japon du Xe siècle! Je serais certainement en difficulté pour lire un texte européen du Xe siècle, alors japonais, n’en parlons pas… J’ai noté un exemple particulièrement gros au chapitre 43, "Choses qui semblent éveiller la mélancolier":

"La voix de celui qui parle après avoir mouché, à la hâte, son nez qui coulait.
S’arracher les sourcils."

Et là, perplexité de ma part. Quel rapport entre la voix de quelqu’un qui s’est mouché et la mélancolie? Et entre l’arrachage de sourcils et la mélancolie? Sur ce deuxième point, une note m’informe généreusement que la chose était faite "pour s’en peindre d’autres plus haut", mais je ne comprends quand même pas. Un lien avec l’affaissement de la peau dû au vieillissement, peut-être? On se maquillait des sourcils plus haut pour paraître plus jeune, de même qu'on fait, aujourd’hui, des injections de botox pour affermir le visage?

Globalement, mes incompréhensions n’étaient pas toutes aussi marquées que sur ces deux points, c’était plutôt une impression générale de rater des sous-entendus. Par exemple, toutes les courtisanes éclatent de rire après que quelqu’un a dit quelque chose et je n’y vois rien de drôle…

L’ouvrage étant quand même assez dense (environ 350 pages dans un format et une police intermédiaires), je dirais qu’il est destiné à des grands amateurs de la culture japonaise, dont il forme d’ailleurs, selon l’introduction et la page Wikipédia, un chef d’œuvre littéraire (il est d’ailleurs publié par Gallimard dans une collection intitulée Connaissance de l’Orient réalisée en partenariat avec l’Unesco). Même si je n’ai pas été pleinement satisfaite de ma lecture, car je m’attendais plutôt à une réflexion sur l’impermanences des choses et, de là, sur le sens de la vie, je suis ravie d’avoir découvert ces Notes, qui restent fort agréables à lire en français et donnent assez envie… de faire soi-même ses propres listes. 😉

mardi 14 septembre 2021

Claudine à l’école (1900)

J’ai beaucoup aimé ce que j'ai lu de Colette, alors je n’hésite pas à acheter ses romans lorsque je tombe dessus. Même un livre aussi culcul que Claudine à l’école, sorte de Martine romanesque et champêtre qui ne m’attirait pas plus que ça… Et j’ai eu bien raison de lui donner sa chance, puisque j’avais tout faux: Claudine à l’école n’est pas du tout l’équivalent romanesque des albums de Martine. C’est l’histoire d’une cancre. 🤣🤣

Bon, c’est champêtre, ça c’est sûr. Nous sommes dans une école rurale française, probablement en Bourgogne, vers la fin du XIXe, et nous lisons le journal de Claudine, âgée de 16 ou 17 ans. Elle prépare le certificat d’études et vit donc sa dernière année à l’école avant de partir à Paris. Sa mère est morte et son père ne s’occupe que peu d’elle, affairé comme il l’est à étudier les limaces de la région. Par conséquent, elle est libre d’occuper son temps comme elle le souhaite. Très sûre d’elle et bonne élève, elle travaille parce qu’il le faut, mais sans passion, tyrannise ses camarades de classe et tient tête aux enseignantes. Surtout à Mademoiselle Sergent, dont elle est jalouse… Car celle-ci lui a piqué Aimée, une autre maîtresse dont Claudine est tombée amoureuse! En effet, Claudine à l’école parle ouvertement de relations homosexuelles, d’abord avec le rapprochement entre Claudine et Aimée, puis avec la relation de Mademoiselle Sergent et Aimée, puis avec l’idolâtrie de Luce pour Claudine…

Entre l’élève rebelle (qui n’aurait fait de moi qu’une bouchée si j’avais été à l’école avec elle, soit dit en passant…) et la vision tout à fait décomplexée de l’homosexualité, on est donc très loin des albums de Martine, vous l’aurez compris.

En outre, Colette parle également des rapports de pouvoir entre hommes et femmes avec la figure de Dutertre, le délégué cantonal qui couche avec les enseignantes et se frotte de très près aux "grandes", les élèves de dernière année. Un bon petit obsédé qui frôle avec la pédophilie, c’est charmant.

Et pourtant, Claudine à l’école garde un petit côté champêtre et suranné, lié à l’époque lointaine qu’il nous raconte, quand passer le certificat d’études était tout un programme (trois jours à l’hôtel dans le chef-lieu pour passer les épreuves!), que les élèves de différents âges étaient réunies en classe unique, mais avec les garçons et les filles dans des établissements séparés, et qu’on écrivait sur des pupitres… C’est tout à fait charmant, et bien que Claudine ait très bien compris le fonctionnement du monde qui l’entoure, on a l’impression qu’il ne pouvait rien arriver de mal dans ce monde-là. C’est un peu l’anti-Zola, en quelque sorte. 😄 Même quand elle parle de Dutertre, ça reste léger, amusant.

En plus, Colette écrit divinement bien, autant lorsqu’elle adopte un ton plus lyrique que quand elle décrit avec humour les jalousies de Claudine, donc j’ai adoré cette lecture.

Claudine à l’école a d’abord été publié sous le nom de Willy, alors époux de Colette, mais c’est bien elle qui l’a écrit. 💪

Le petit truc en plus que vous avez absolument besoin de savoir: j’ai trouvé cette édition Albin Michel, imprimée en 1950 et reliée en cuir, pour la modique somme de six euros dans une brocante de Bordeaux par un jour de début juillet. Il faisait beau, les week-ends estivaux commençaient, apportant avec eux la promesse des vacances, j’étais avec des amis que j’aime et des cannelés attendaient dans mon sac. C’était le bonheur, quoi.

jeudi 9 septembre 2021

Lágrimas en la lluvia (2011)

Chronique express!

Je vous présente mon paillasson Batman
et ses nombreux poils de chat. 😄

Madrid, 2109. Bruna Husky, détective androïde, se réveille péniblement, l’esprit alourdi par l’alcool. Sa voisine, elle aussi une androïde, tambourine à sa porte. Mais, une fois entrée dans l’appartement, elle attaque Bruna en prétendant être humaine, puis se suicide. L’autopsie révèle qu’elle portait une mémoire artificielle clandestine, responsable de ses propos incohérents et de son comportement violent. Commence alors, pour Bruna, une enquête policière délicate. Mandatée par Myriam Chi, la directrice du Mouvement Radical Répliquant, elle devra faire la lumière sur plusieurs morts d’androïdes – appelés réplicants en référence au film Blade Runner – dans un contexte politique explosif, où les tensions entre humains et réplicants ne font que s’exacerber. Il semble clair que quelqu’un, dans l’ombre, fait tout son possible pour que la situation dégénère…

Bien branchée par les retours positifs des copains, j’ai saisi l’occasion d’acheter ce roman dès que je l’ai trouvé en VO. Et grand bien m’en a pris, puisque j’ai adoré. Rosa Montero, dont j’avais déjà lu Bella yoscura (il y a suffisamment d’années pour n’en avoir aucun souvenir…), a su mettre en scène des personnages fort sympathiques dans un univers qui est, lui, fort peu sympathique (Terre bouleversée par le changement climatique, raréfaction des ressources, racisme permanent des humains envers les réplicants et les extraterrestres…), mais tellement bien construit qu’on adhère à 100%. Bruna m’a parfois agacée car elle passe à côté de certaines choses pourtant voyantes – le comportement anormal de la numéro deux du Mouvement Radical Répliquant, par exemple – et a beaucoup de mal à tenir sa langue, mais quelque part cela fait aussi d’elle quelqu’un de très humain. Ce qui est une belle réussite pour quelqu’un qui n’est, en fait, pas une humaine, ahah! Quant aux personnages secondaires, ils sont tous très réussis. Et puis, la narration est très prenante et pleine d’humour noir, j’ai adoré. Même si les copains sont unanimes pour dire que la suite est moins bien, j’ai acheté dare dare les deux autres romans. Après l’ours blanc de ce tome, l’éditeur Booklet a choisi un tigre et un corbeau pour ses couvertures. Hâte de voir ça!

Allez donc voir ailleurs si ces larmes y sont!
L'avis de Baroona
L'avis de Lorhkan
L'avis de Tigger Lilly

samedi 4 septembre 2021

La gamelle d'août 2021

Comme d'habitude, faisons le bilan culturel du mois écoulé. J'ai profité des vacances pour replonger dans l'univers Marvel et écouler des revues qui commençaient à s'accumuler.

Sur petit écran

Les Gardiens de la galaxie de David Gunn (2014)
Lorsqu’il est sorti au cinéma, j’ai tout simplement détesté ce film. Bon. Au deuxième visionnage, il n’est quand même pas si douloureux. C’est un film popcorn, quoi, et les personnages de Rocket, Drax et Groot sont même sympathiques. Je trouve, néanmoins, que tout y est poussif: l’humour, l’évolution des personnages, la naissance des liens amicaux entre eux, les confidences de Gamora et Peter Quill, le déhanchement sexy de Nebula et cet usage exaspérant de la musique pour montrer qu’on est tellement cool parce qu’on écoute des morceaux vintage. Et puis, quand on a la chance d’avoir Glenn Close au casting, on lui donne plus que trois répliques, non? Bon. Mais ça se laisse regarder, quoi. Une seule scène m’a touchée: l’union des vaisseaux des Nova Corps pour défendre Xandar. 😍

Les Gardiens de la galaxie. Vol. 2 de David Gunn (2017)
Ayant détesté le premier opus, j’avais fait l’impasse sur le deuxième lors de sa sortie au cinéma. Au final, je l’ai préféré au premier. Peter Quill, le personnage que je n’aime pas, est finalement peu présent; il doit avoir une demi-heure de scènes vraiment à lui. Du coup, les autres personnages sont plus mis en avant et travaillés, et Yundu, qui était parfaitement oubliable dans le premier film, parvient même à devenir très attachant. On passe aussi beaucoup de temps avec Rocket et Groot, et un peu moins avec Gamora et Nebula, mais quand même. Par contre, je déteste l’intégralité des chansons, ça ça ne s’est pas arrangé…

Avengers: Infinity War d’Anthony et Joe Russo (2018)
Ce film m'avait laissée assez indifférente au cinéma, la faute à la mort de Loki au bout de cinq minutes (NO LOKI, NO MOVIE) et à un méchant que je trouve complètement raté. Avec ce deuxième visionnage, je trouve que la conclusion de dix années de films Marvel commence plutôt bien. Le film passe du ton humoristique habituel à une vision plus sobre et se termine agréablement mal. Il réussit, en outre, à trouver un équilibre très réussi entre la bonne vingtaine de personnages importants qu’il réunit, chacun ayant un vrai rôle, voire une scène dédiée et importante. Et puis T’Challa crie "WAKANDA FOREVER" et ça ça vaut de l’or, mes amis, de l’or (on signe où pour s'engager dans l'armée du Wakanda?). Même Thanos m’a moins déplu. Je trouve toujours son plan totalement merdique, mais au moins il en jette en tant que personnage superpuissant, et sa relation avec Gamora est vachement plus compréhensible quand on vient de voir ou revoir les deux Gardiens.

Avengers: End Game d’Anthony et Joe Russo (2019)
Après la disparition de la moitié des êtres vivants de l’univers, une poignée d’Avengers, dont les cinq membres d’origine du premier film, met tout en œuvre pour remettre la main sur les Pierres de l’Infini, donnant vie à un voyage dans le temps qui permet de retrouver, ne serait-ce qu’une minute, une multitude de personnages des films passés. Dont Loki et Frida, que j’adore – et si le premier est à peine visible, la deuxième a droit à une vraie scène qui lui rend honneur. Puis c’est la bataille finale, que je trouve frustrante à cause du décor sombre et enfumé (presque digne d’un film DC…) mais qui flatte néanmoins la fibre épique qui sommeille en chacun de nous. Une conclusion satisfaisante, donc, ce que je n'avais pas pensé à l'époque. C’était la fin d’une ère Marvel, la fin d’une décennie et, avec le recul, la fin du Monde d’Avant: l’année suivante, une certaine épidémie allait mettre le cinéma à genoux, blockbusters compris…

Sur grand écran

Pas de cinéma ce mois-ci.

Du côté des séries

Je n'ai rien regardé, mais j'ai revécu la saison 6 de Downton Abbey par procuration car mon homme a replongé. 💛

Et le reste

J'ai lu les deux premiers numéros d'Epsiloon, la nouvelle revue scientifique fondée par d'anciens journalistes de Science & Vie. La maquette est agréable et le contenu est intéressant, mais j'y ai retrouvé ce que je reprochais auparavant à Science & Vie: un certain sensationnalisme dans les titres, un enthousiasme insensé dans les articles (on est toujours à la veille d'une révolution incroyable, par exemple) et une rédaction pas toujours d'une grande élégance. Dans le numéro 2, j'ai même trouvé que l'article sur la reforestation sentait l'anti-écologisme primaire, à croire qu'il y a un horrible complot des écolos pour nous faire planter des arbres et détruire la planète! J'ai quand même acheté le numéro 3, car j'ai besoin d'intégrer les sciences à ma routine et que la revue se lit plutôt rapidement, mais je ne suis pas convaincue.

J'ai également lu deux numéros de Livres Hebdo récupérés auprès de Vert pour garder un œil sur le monde de l'édition, et, en fin de mois, mon Cheval Magazine adoré (qui se dégrade au fil des années, en fait, mais passons...).

lundi 30 août 2021

Michel Strogoff (1876)

Chronique express!

Comme toujours, c’est un immense plaisir de lire Jules Verne, qui mélange à merveille aventure, humour et informations scientifiques. Dans Michel Strogoff, ce dernier élément s’exprime essentiellement par des données géographiques. En effet, Michel Strogoff, courrier du tsar, est chargé de transporter une précieuse missive depuis Moscou jusqu’à Irkoutsk, ville de Sibérie orientale, afin de prévenir le frère du tsar des manigances d’un traître, un Russe qui soutient l’invasion tartare menaçant l’empire. Bien entendu, le chemin de Michel Strogoff, déjà pénible en temps normal, sera semé d’embûches à cause de ladite invasion et des hordes tartares qui rôdent dans la campagne. Mais Michel Strogoff est un homme de fer, déterminé à arriver coûte que coûte, et il rencontrera en route plusieurs personnages qui sauront l’aider: Nadia, qui cherche elle aussi à gagner Irkoutsk, et Alcide Jolivet et Harry Blunt, journalistes respectivement français et anglais. Deux personnages hauts en couleur qui apportent une touche d’humour très sympathique.

Des aventures à fond de train à travers la Russie: évidemment, j’ai adoré, et je recommande. Lisez Verne, c’est vraiment génial!

mercredi 25 août 2021

D'un cheval l'autre (2020)

Chronique express!

Bartabas, fondateur de la troupe de théâtre équestre Zingaro, propose dans Un cheval l’autre une sorte d’autobiographie, cheval après cheval. Chaque chapitre est consacré à un épisode dans la vie d’un de ses chevaux, que ce soit la rencontre, un instant partagé, une maladie ou une séparation. Mis bout à bout, tous ces moments permettent de suivre ses débuts à cheval et sa carrière.

Bien entendu, il est impossible de ne pas rêver à ses descriptions de dressage et de spectacles; n’importe quel cavalier bave devant ses chevaux. Et je me suis retrouvée, de manière plus personnelle, dans une sorte d’aisance et de plénitude ressentie en présence des chevaux plus que des humains, comme si ces animaux donnaient du sens à la vie. J’ai aussi été émue par un chapitre très douloureux sur la fin de Zingaro, le célèbre étalon frison qui a fait la renommée de la troupe. Par contre – et cela, je pense, n’étonnera pas les gens qui ont déjà vu le personnage en interview... – Bartabas a un égo GIGANTESQUE, un truc juste hallucinant, et s’exprime avec une certaine pomposité qui m’a profondément déplu. En plus, je l’ai souvent trouvé anthropomorphique dans son propos, ce que je trouve fort surprenant chez un professionnel du cheval. En bref: je dirais que c’est un livre à lire pour les chevaux, pas pour l’homme… 😅

vendredi 20 août 2021

La Langue de Trump (2019)

Chronique express!

En 2016, Bérengère Viennot, journaliste et traductrice, a été confrontée de près à une sacrée difficulté: traduire Donald Trump, nouvellement élu à la présidence des États-Unis. Après un rappel fort concis et clair sur ce qu’est une traduction – nous restituons un message, pas des mots –, elle explique dans ce court essai comment elle a dû faire évoluer sa pratique dans le cas de Trump.

En général, en effet, le traducteur est censé "réparer" le discours du locuteur d’origine si celui-ci commet des erreurs. Par exemple, si vous traduisez un roman dans lequel un personnage habillé en vert est soudain en bleu, vous rétablissez la couleur verte de sa tenue (à moins que ce changement de couleur ne soit délibéré, bien sûr). Autre exemple: si vous traduisez quelqu’un qui n’a pas beaucoup de vocabulaire, vous trouvez des synonymes pour éviter les répétitions.

Or, chez Trump… Eh bien, sa manière de s’exprimer fait partie intégrante du personnage et de son message, donc, vous devez vous exprimer comme lui. À partir de là, Bérengère Viennot aborde plusieurs points caractéristiques de la communication de Trump: les phrases sans queue ni tête, la déformation de la réalité, l’usage massif de Twitter, l’égo, la haine des journaux… C’est passionnant et ça se lit tout seul, c’est vraiment à mettre entre toutes les mains – même si, bon, quand elle cite Trump pendant plus de quatre lignes, ça donne un peu mal à la tête d’essayer de comprendre ce qu’il raconte. Ça manque un peu de complotisme, mais l’essai est paru en janvier 2019, donc bien avant le délire de Trump sur la prétendue fraude électorale qui lui aurait coûté sa réélection.

Bref: un document d’actualité à lire sans hésiter, et en serrant les doigts pour que le délire ne recommence pas en 2024. 🙃🙃

dimanche 15 août 2021

L'Argent (1890)

Dix-huitième tome des Rougon-Macquart: après les locomotives de la Bête humaine, place à la finance et à la Bourse de l’Argent!


L’intrigue
Saccard, le spéculateur qui faisait fortune dans la Curée en achetant des immeubles parisiens durant les grands travaux haussmanniens, rôde à la Bourse de Paris. Il est au plus bas et ne rencontre guère d’aide parmi les joueurs et spéculateurs, mais est toujours aussi déterminé à brasser les millions. Avec l’ingénieur Hamelin et sa sœur Caroline, naît alors un projet d’ampleur: fédérer les paquebots de Méditerranée et exploiter des mines en Orient sous le chapeau d’une banque, l’Universelle. Hamelin pourra travailler sur le terrain, tandis que Saccard se chargera de la création de la banque et de son entrée en bourse.

Le monde de la finance
Le roman commence à deux pas de la Bourse de Paris, institution qui y jouera un rôle essentiel. Zola nous plonge dans les arcanes de la création d’entreprise et de la capitalisation boursière. L’Universelle est constituée avec un capital de vingt-cinq millions de francs, à raison de cinquante mille actions valant cinq cents francs chacune. Bien sûr, l’objectif est ensuite de faire monter la cote de ces actions à la Bourse. Dès le début, l’affaire est louche: le comité d’administration est créé en faisant circuler un mensonge sur l’éventuel soutien d’Eugène Rougon, ministre de l’Empereur et frère de Saccard, les actions ne sont pas créées/achetées de manière bien légale (elles ne sont pas "souscrites", mais je ne sais plus ce que ça veut dire… 😅) et Saccard se jette dans le combat à la hausse par tous les moyens, essentiellement en achetant des actions lui-même, sous des prête-noms, ce qui est évidemment illégal. Les concepts financiers ne sont pas des plus clairs et le lexique présent dans cette édition du Livre de poche est très utile, même si, parfois, je ne l’ai pas compris non plus. 😅 En tout cas, Zola s’est bien documenté, comme toujours, et c’est assez prenant de plonger dans la Bourse du temps du papier.

Le prix de l’argent
Bien sûr, toutes ces magouilles ont un coût, et ce ne sont pas ceux qui prennent les risques qui vont le payer. Saccard obtient la confiance de nombreux petits investisseurs, d’une part parce qu’il fait beaucoup de publicité, d’autre part parce qu’il rachète des journaux et leur fait publier, évidemment, des articles élogieux (l’indépendance de la presse, ce thème toujours d’actualité…) et enfin parce qu’il fait courir des rumeurs discrètes sur le véritable but de l’Universelle, une banque proche des milieux catholiques qui aurait vocation à soutenir le Pape grâce aux investissements des catholiques du monde entier. Parmi ces investisseurs, je me souvenais des Beauvilliers, une comtesse âgée et sa fille, qui maintiennent un luxe de façade en se privant du moindre confort: pourvu de recevoir avec classe deux fois par mois, elles mangent des pommes de terre le reste du temps. Leur ruine sera totale et RIEN ne leur sera épargné. Elles sont peut-être parmi les personnages les plus poignants de Zola…

Un antisémite de base
L’épopée de cette banque catholique se fait en opposition à la finance juive, incarnée par Gundermann, le roi de la Bourse de Paris. Saccard est un antisémite de base, convaincu que les Juifs sont retors, qu’ils contrôlent tout et que ce sont des voleurs, et il prononce plusieurs tirades contre eux. Ce n’est pas le plus marquant dans ce roman, mais c’est intéressant de le citer car cela fait écho à l’engagement futur de Zola en faveur de Dreyfus; on comprend très bien que Zola ne partage pas l’avis de Saccard et que celui-ci est en pleine théorie du complot. (Ah, si Zola avait connu le début des années 2020, quel roman n’aurait-il pas écrit sur le complotisme… 😅)

Mme Caroline, un personnage lumineux
Face aux magouilles de Saccard et à la fin catastrophique que l’on voit arriver, le lecteur peut trouver un peu de réconfort auprès de Mme Caroline, la sœur de l’ingénieur Hamelin, et, dans une moindre mesure, auprès de celui-ci. Elle est un beau personnage droit dans ses bottes, plein de compassion pour autrui et de bon sens, et l’on s’attache beaucoup à elle malgré ses choix malheureux. Son frère est très positif aussi, mais on le voit beaucoup moins, vu qu’il part en Orient. Caroline, présente à Paris tout au long de l’intrigue, a un rôle plus important et c’est son point de vue qui nous guide dans certains chapitres. La sœur et le frère sont très différents, mais ils font preuve d’une belle entente qui fait chaud au cœur. L’idée me vient soudain qu’on pourrait les rapprocher de Hubert et Hubertine dans le Rêve, un couple très soudé.

Pour finir : Zola ne serait pas Zola sans appétits sexuels…
Bien sûr, l’Argent parle essentiellement de soif d’argent (ah, ah!), mais il contient la dose réglementaire de sexe avec une scène INCROYABLE impliquant la baronne Sandorf et Saccard, surpris en petite tenue par l’amant attitré de Madame, et les suites d’un viol issu d’un lointain passé et en entraînant un autre, triste à mourir. Comme toujours, Zola osait tout dire, c’est épatant dans un roman d’un siècle très puritain!

Allez donc voir ailleurs si cet argent y est!
L'avis de Baroona
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