mercredi 16 juin 2021

Mon évasion (2008)

Il y a quelques mois, la rediffusion d'un épisode du podcast le Book Club consacré à l'autrice et illustratrice Diglee a ravivé mon intérêt pour Benoîte Groult, écrivaine venue au féminisme assez tard dans sa vie, à la cinquantaine passée. J'ai donc souhaité lire Mon évasion, son autobiographie, et j'ai eu la chance d'être en bonne compagnie, puisque cette lecture s'est faite avec Shaya! 🤩

Elle a le prénom... Elle a le nom...
Et elle a le staïleuh!! 🤩

Mon évasion est, comme je le disais, une autobiographie. Benoîte Groult retrace donc sa vie, depuis son enfance et son adolescence à Paris, avec des parents plutôt "éclairés", jusqu'à ses différents mariages et son œuvre littéraire. C'est très intéressant car 1/ elle est extrêmement lucide dans sa description des rapports de force homme-femme et 2/ elle n'a pas sa langue dans sa poche. L'âge y est pour quelque chose; ce livre est sorti quand elle avait 88 ans, ce qui donne sûrement un peu de recul sur les choses de la vie. Comme elle le dit dans sa préface, elle a écrit "avec la franchise et l'insouciance que seul l'âge peut conférer".

Dans sa jeunesse, elle a bien senti une différence de traitement entre hommes et femmes, mais sans l'exprimer et sans l'intellectualiser énormément. On sent plutôt un ressenti obscur et imprécis, qu'elle exprime avec beaucoup de lucidité mais grâce au recul du temps. Néanmoins, elle a mené sa vie en bonne partie comme elle l'entendait, par exemple en divorçant à une époque où la chose était beaucoup plus rare qu'aujourd'hui. Quand elle s'est mise à l'écriture, elle a d'abord écrit à quatre mains avec sa sœur, puis elle s'est embarquée dans un essai féministe, Ainsi soit-elle (que ce serait vachement bien que je lise aussi...).

Certains chapitres centrés sur des périodes très précises, comme un séjour de ses petites-filles durant des vacances scolaires, sont moins intéressants et nets dans leur objectif, mais ils sont largement compensés par les autres chapitres sur sa vie et, surtout, par deux chapitres reprenant un long entretien avec la journaliste Josyane Savigneau. Là, c'est du beau niveau, la pensée est acérée, NUANCÉE et COMPLEXE, un truc que je trouve de plus en plus précieux à l'ère des réseaux sociaux et de leurs phrases-choc destinées à faire réagir sous le coup de l'émotion. Même les questions de la journalistes sont longues et articulées, c'est formidable.

Un seul regret pour ce bouquin: lorsqu'elle évoque son passage dans une émission de Bernard Pivot, qui ne s'est pas bien passé pour elle, Benoîte Groult dit que "Cavanna et Jean Vautrin [...] n'étaient pas venus pour me défendre". Je me fous totalement de Jean Vautrin, dont j'ignorais l'existence et que j'ai dû wikipédier pour savoir de qui il s'agit, mais j'adore Cavanna et cette petite phrase m'a attristée. Je ne veux pas chercher cette émission sur le net parce que je ne veux pas voir un écrivain que j'adore, et qui parle à tout va de fraternité entre humains dans ses bouquins, avoir un comportement déplacé/inique/moqueur/quesaisje face à une écrivaine féministe et un présentateur qui la met en difficulté. 💔

vendredi 11 juin 2021

The Horror at Red Hook (1927) + The Call of Cthulhu (1928)

De temps en temps, il est bon de revenir aux sources et de relire des textes fondateurs – soit de la littérature de manière générale, soit de ma petite personne en particulier. Comme ma pile à lire contient fort peu de livres en anglais depuis le début de l'année, je me suis offert le plaisir de relire du Lovecraft...

The Horror at Red Hook (1927)

J'avais déjà lu ce texte il y a plusieurs années, vu qu'il est présent dans un des recueils que j'ai lus, mais je n'en avais aucun souvenir. Je l'ai relu exclusivement pour des raisons politiques, à savoir que la nouvelle la Ballade de Black Tom de Victor Lavalle, publiée par le Bélial' dans la collection Une Heure-lumière, retourne le racisme que Lovecraft exprime ici. (Je n'ai pas lu le texte en question, mais tous les blogueurs qui l'ont chroniqué en ont parlé.) Je voulais voir si c'était vraiment si raciste que ça et si ça justifiait d'en écrire une autre version.

Dans le texte de Lovecraft, on accompagne Thomas F. Malone, un policier new-yorkais qui enquête sur les agissements d'un certain Robert Suydam. Ce dernier n'a pas forcément commis de crime bien identifié, mais il semble toucher à des pratiques occultes fortement douteuses importées d'Europe par des immigrés tout aussi douteux.

The Horror at Red Hook se lit bien et les chapitres mettent en place l'intrigue de manière progressive, avec cette enquête qui touche du bout du doigt des pratiques abominables (enlèvements, messes noires, usage de sang humain...). Hélas, on est un peu dans ce qui fait la limite de Lovecraft: on ne voit pas grand-chose, puisque quiconque VOIT ne veut surtout rien DIRE, donc on reste un peu sur sa faim... Je me suis donc pas étonnée d'avoir complètement oublié ce texte au fil des ans!

Côté racisme, eh bien oui, Lovecraft ne tient pas en haute estime les immigrés du quartier de Red Hook. Quand je disais "des immigrés tout aussi douteux" ci-dessus, ça voulait dire "des gens pas blancs": des noirs, des arabes, des kurdes, des gens de lieux indéfinis en Asie centrale... Ils ont des mines patibulaires et ils adorent le diable. Bon, moi je suis du clan "à l'époque, les trois quarts des gens pensaient ça" (une idée confortée par ma lecture de l'Orda, un bouquin sur l'émigration italienne), donc je ne serais pas allée réécrire le même texte du point de vue d'un noir, mais soit, toutes les raisons sont bonnes pour écrire une lovecrafterie, et je suis maintenant curieuse de voir ce qu'en a fait Victor Lavalle.

The Call of Cthulhu (1928)

Dans la foulée, j'ai relu LE texte le plus célèbre de Lovecraft. J'ai découvert au passage que j'ai dû le lire plus de fois que je ne le pensais, car je retrouvais des souvenirs de lecture assez frais au fur et à mesure, alors que je pensais ne l'avoir lu que deux fois. Bref, pas sûre qu'il y aura une énième relecture à l'avenir.

Cthulhu est super bien construit et c'est, je pense, ce qui fait sa force. On a un narrateur à la première personne, qui nous plonge d'abord dans les papiers de feu son grand-oncle, puis on remonte dans le temps, vingt ans plus tôt, pour découvrir le récit de l'inspecteur Legrasse, puis on lit le récit d'un certain marin qui a "vu des choses"... Ce procédé qui, en soi, a déjà été fait des tas de fois (coucou Maupassant et ton narrateur qui raconte l'histoire d'un autre narrateur qui raconte une histoire!), est super utile ici car il permet de faire deviner les ramifications immenses de ce culte tentaculaire (ah, ah! 🦑🐙), que l'on retrouve aussi bien au cœur du bayou aux États-Unis qu'au Groenland. Plus que les tentacules, c'est la présence insoupçonnée de choses gigantesques pendant des laps de temps complètement différents de l'échelle humaine qui fait tout le sel de Lovecraft. Et de ce point de vue, l'Appel de Cthulhu est juste exemplaire. En plus, il est raconté à la première personne, la première phrase est cultissime et la fin ([divulgâcheur] le narrateur qui annonce qu'il va forcément crever maintenant qu'il A VU [fin du divulgâcheur]) est tout à fait classique chez cet auteur. Bref, si vous devez lire un seul texte de Lovecraft dans votre vie, lisez celui-ci.

Un retour en terres lovecraftiennes fort agréable, en définitive.

dimanche 6 juin 2021

La Bête humaine (1890)

En voiture! Le dix-septième tome des Rougon-Macquart est prêt pour le départ! Embarquez à bord de la Bête humaine et découvrez les pires pulsions meurtrières de l'humanité...


L'intrigue
Roubaud, sous-chef de gare au Havre, pète complètement les plombs en apprenant que sa femme Séverine a été abusée depuis ses quinze ans par un riche bourgeois très influent au sein de la société ferroviaire de l'Ouest, le président Grandmorin. Après avoir roué Séverine de coups, Roubaud l'oblige à écrire à Grandmorin afin d'appâter celui-ci dans le train au bord duquel ils comptent quitter Paris pour rentrer au Havre. Ce même soir, Jacques Lantier erre comme une âme en peine le long de la voie ferrée allant de Paris au Havre, désespéré par les pulsions meurtrières qui s'éveillent en lui dès qu'il approche d'une femme. Et quand un train passe en coup de vent, il aperçoit, un bref instant, un homme qui en égorge un autre.

Meurtre à destination du Havre
Après avoir lu les deux premiers chapitres du roman, le lecteur n'a pas besoin de beaucoup réfléchir pour comprendre que c'est Roubaud qui a égorgé Grandmorin. Ce qui est intéressant, c'est comment la vérité va éclater (ou pas) et comment les personnages vont interagir entre eux. L'enquête est confiée au juge d'instruction Denizet, qui y voit l'opportunité tant attendue de faire évoluer sa carrière. Dès le début, toutefois, Zola nous laisse douter de l'efficacité de ses recherches: le président Grandmorin ayant été un monsieur très influent et ayant eu pas mal d'histoires douteuses avec des mineures, Denizet est prié de trouver le coupable mais surtout de le faire valider par les autorités parisiennes avant de l'arrêter, de peur d'éclabousser toute la bonne société. 🤣
Fatalement, les Roubaud rencontrent Jacques au cours de l'enquête et, même si celui-ci se déclare incapable de donner une description nette du meurtrier, ils ont extrêmement peur qu'il les dénonce. Pour l'amadouer, Roubaud n'hésite pas à envoyer sa femme en émissaire.

Adultère sur toute la ligne
Évidemment, Séverine prend son rôle très à cœur et finit par tomber dans les bras de Jacques, celui-ci étant tombé amoureux en deux temps trois mouvements, bien plus vite qu'elle. Par chance, en effet, il peut la toucher sans avoir envie de la tuer, elle! Ça colle donc parfaitement bien entre eux, d'autant que le ménage Roudaud part totalement en vrille après le meurtre; Roubaud passe son temps à jouer, laissant Séverine libre de vivre sa vie. En plus de celle-ci, il y a deux autres histoires d'adultère dans le roman: Pecqueux, le chauffeur de Jacques à bord de la Lison, a une femme à Paris et une au Havre, que son frère assomme de coups à chaque fois qu'il lui surprend un amant; et une des femmes habitant la gare du Havre espionne une voisine pour découvrir sa liaison. (En vain, héhéhé.)

Nous sommes tous des meurtriers
Mais beaucoup plus que d'adultère, ce roman parle de meurtre. Zola propose une densité de meurtriers assez déroutante. Je pense qu'on a tous plus ou moins envie de tuer quelqu'un à un moment donné dans sa vie, mais là, tout le monde passe à l'acte. Roubaud tue dès le début sous le coup de la colère. Au chapitre 2, Phasie, la tante de Jacques, annonce à son neveu que son mari l'empoisonne à petit feu. Plus loin, on verra d'autres personnes passer à l'acte, mais je ne dis rien pour ne pas vous gâcher votre plaisir... Il y a tout un délire sur la pulsion de meurtre, transmise de génération en génération depuis des temps immémoriaux; c'est cela, la bête humaine que Jacques sent enfler en lui. Il est aussi très intéressant de voir combien les personnages qui veulent tuer se trouvent des excuses pour le faire et s'arrangent exactement comme ils le veulent avec leur conscience. 👀

La Lison
La Bête humaine est très connu en raison des passages ferroviaires et de la Lison, la locomotive que conduisent Jacques et Pecqueux. Il faut attendre un peu, la Lison ne faisant son apparition qu'au chapitre 5, mais ça en vaut la peine! Tous les passages sur les trains et les gares sont très beaux et, évidemment, bien documentés. Il faut aussi citer toute la personnification de la Lison, qui, loin d'être une simple machine, a une véritable âme et est sans cesse comparée à une femme ou bien à un cheval, à tel point qu'elle a droit à une scène d'agonie pratiquement émouvante lors d'un accident ferroviaire spectaculaire.

Une ironie mordante
Comme d'habitude, Zola ne fait pas dans le monochrome et ne se contente pas de causer meurtre et trains; il glisse aussi beaucoup d'ironie dans ses pages, notamment grâce au chapitre 11, un immense foutage de gueule du juge d'instruction Denizet, qui a monté tout un échafaudage de pure logique pour inculper le meurtrier de Grandmorin... et qui a tout faux!! C'est juste beau.

Une fin à toute vapeur
Les deux ou trois dernières pages m'ont semblé particulièrement spectaculaires, avec un train fou qui traverse les gares et la campagne en traînant derrière lui des soldats qui ne se doutent de rien. Une image inoubliable de la folie de la guerre qui engloutira le Second Empire...

Allez donc voir ailleurs si cette bête y est!
L'avis de Tigger Lilly, ma camarade de relecture

mardi 1 juin 2021

La gamelle de mai 2021

Comme d'habitude, retour sur les activités culturelles du mois dernier.

Point info pour moi-même (pour m'en souvenir le mois prochain): je laisse tomber la recherche d'images, je ne trouve jamais ce que je veux et tout s'enregistre sous des formats improbables que je ne peux pas exploiter ici... 😕

Sur petit écran

Pas de film.

Sur grand écran

Rien. Les cinémas ont rouvert. Mais je n'y suis pas encore allée. La faute aux vacances, au travail, à la flemme, à la programmation...

Du côté des séries

Carnival Row de René Eschevarria et Travis Beacham – saison 1 – 2019

Alors eux... 😍

Une belle découverte pour cette série que j'ai regardée essentiellement parce que Orlando Bloom (🤩🤩). Je ne pense pas qu'elle soit au niveau des mastodontes du format, comme Game of Thrones ou, dans ce que je connais, l'exceptionnelle première saison de True Detective; mais si vous survivez à l'histoire d'amour mièvre et trop rapide pour être crédible de l'épisode 3, c'est un beau moment! L'univers du Burgue, ville humaine où se sont réfugiées de nombreuses créatures féériques après une défaite militaire, est extrêmement bien rendu; il s'agit essentiellement d'une ville victorienne, mais avec son fonctionnement politique, sa religion, ses règles, etc. C'est une très belle création d'univers et, pour une fois, ce n'est pas une adaptation mais une création originale! Les costumes et les ambiances sont également très beaux, et les personnages prennent progressivement du relief, jusqu'à vous laisser sur une fin plutôt haletante qui donne fortement envie de savoir ce qu'il adviendra de Carnival Row, le quartier des peuples féériques, dans la deuxième saison. Ajoutez à cela que les femmes, malgré qu'elles évoluent dans une société qui ne leur semble pas favorable, sont maîtresses de leur destin, qu'Orlando Bloom est toujours aussi séduisant, que plein de personnages humains et non humains sont joués par des acteurs noirs sans que la chose n'ait la moindre importance et qu'on retrouve Indira Varma, que je n'ai pas revue depuis Rome, et vous comprendrez que je recommande chaudement.

Love Death + Robots – saison 2 – 2021

Deux ans après une première saison très réussie, cette deuxième saison m'a laissée sur ma faim. Bien sûr, il est impossible de trouver tous les épisodes aussi bons les uns que les autres quand on change totalement d'histoire, d'univers et de dessin d'un épisode à l'autre, mais là, bon, je n'ai pas sauté au plafond. En même temps, la première saison avait mis la barre très haut... Mes épisodes préférés: l'aspirateur tueur et l'histoire de Noël. Celui que je n'ai pas du tout aimé: les baleines extraterrestres, même si, en fait, les baleines étaient superbes.
PS: Il n'y a pas de chat et ça, c'est nul.

Et le reste

Outre mon Cheval Magazine habituel, j'ai lu un ancien numéro de la revue Books, qui allie chroniques de livres, dossier thématique et extraits traduits, et, surtout, j'ai lu le Bifrost numéro 102, dont le dossier est consacré à Arthur C. Clarke. Ce fut une lecture fort agréable, comme toujours, même si j'ai eu l'impression d'avoir lu chez eux des dossiers plus fouillés et que je n'adhère pas à 100% à l'idée de choisir la nouvelle l'Étoile pour faire découvrir l'auteur au public. Quelques chroniques m'ont paru virulentes (en même temps, quand on voit qui les a rédigées...) et les femmes sont toujours aussi rares: une traduction signée Michelle Charrier et quelques chroniques signées Stéphanie Chaptal et Karine Gobled. Ça m'énerve tellement venant d'un éditeur qui se positionne du côté progressiste de l'échiquier politique, ça m'énerve, ça m'énerve... 🤷‍♀️

jeudi 27 mai 2021

Ford County Stories (2009)

J'ai découvert John Grisham il y a plusieurs années avec ce recueil de nouvelles, que j'avais récupéré auprès d'un copain, et comme ma pile à lire est microscopique et que je peux m'offrir le luxe de faire des relectures cette année, j'ai eu envie de le relire...

Blood Drive: Trois hommes quittent le comté de Ford, dans le Mississipi, en urgence pour donner leur sang à une connaissance, un ouvrier qui a eu un grave accident et qui est hospitalisé à Memphis. Sauf que... rien ne se passe comme prévu, à commencer par le fait que l'un d'entre eux engloutit bière sur bière dans la voiture. Ce texte est très drôle dès les premières pages, où Grisham décrit la propagation des rumeurs au sein de la ville et les réactions collectives. Quand les trois arrivent à la boîte de strip tease, je me marrais carrément. C'est une bonne entrée en matière. Grisham sait clairement y faire!

Fetching Raymond: Une femme en fauteuil roulant et ses deux fils quittent le comté de Ford pour rendre visite au cadet de la fratrie, emprisonné à deux heures de là et, on l'apprend assez vite, condamné à être exécuté le soir même. Là aussi, c'est très drôle, car Grisham rend le petit frère tout à fait horripilant. Puis... Bon... On rigole moins à la fin...

Fish Files: Un avocat de Clanton, le siège du comté de Ford, reçoit une offre alléchante concernant un vieux dossier-poisson qu'il avait totalement oublié. Les dossiers-poissons, ce sont les dossiers qu'il met dans un coin et qui puent de plus en plus avec le temps. 😅 Là, une entreprise offre à ses clients une petite fortune pour régler une vieille affaire de blessure engendrée par ses produits (un genre de tronçonneuse je crois, je ne me souviens plus des détails). Ce texte est moins bon que les deux précédents, mais quand même sympa.

Casino: Un habitant peu recommandable de Clanton s'invente des origines indiennes pour se lancer dans la grande aventure du casino. Un autre habitant, désespéré par le départ de sa femme qui l'a quitté pour le premier personnage, commence à fréquenter ledit casino. Et il découvre qu'il est très bon aux cartes. Très, très bon. Un texte drôle, une fois de plus, grâce à tout le processus de revendication abusive des origines indiennes et l'ironie mordante de l'auteur.

Michael's Room: Un avocat de Clanton est kidnappé pendant ses courses et obligé à affronter les conséquences d'une affaire qu'il a traitée des années plus tôt. Ce texte est plus sombre mais aussi moins marquant. On perd rapidement toute empathie pour le personnage principal...

Quiet Haven: Le nouvel employé d'une maison de retraite réunit discrètement des éléments gênants pour ses collègues, comme des photos montrant des problèmes d'hygiène, et se rapproche d'un vieux monsieur aux ardeurs libidineuses très gênantes. Comme dans Fish Files et Casino, on se passionne pour les agissements d'un gars super malhonnête, et la scène où il emmène son octogénaire voir un film porno au cinéma en plein air est assez savoureuse...

Funny Boy: En 1989, Adrian Keane, un habitant blanc de Clanton, parti en Californie depuis des années, revient en ville, soulevant un raz-de-marée de rumeurs. Il serait terriblement malade et condamné... Sa famille ne voulant pas de lui, il s'installe chez une femme noire âgée, Emporia, dans la partie de la ville habitée par les noirs. Grisham offre ici une histoire de qualité, simple et riche à la fois. Il y parle du SIDA, d'homosexualité, de rejet des différences, de ségrégation raciale et de deux êtres humains qu'on ne peut qu'aimer. Il fait toujours preuve de beaucoup d'humour (les rumeurs de Clanton, je vous jure 😂) , mais impossible de rester de marbre face à cette souffrance et cette amitié.

"The thought of a Keane living across the railroad tracks in the black section was hard to accept, but then it seemed logical that anyone with AIDS should not be allowed on the white side of town."
Traduction maison: "L'idée qu'un Keane vive de l'autre côté de la voie ferrée, dans la partie noire, était difficile à accepter, mais il semblait logique que quelqu'un qui avait le SIDA ne soit pas autorisé à rester du côté blanc de la ville."

Une simple phrase, et Grisham en dit beaucoup...

Vous avez peut-être remarqué qu'il y a beaucoup d'avocats dans ce recueil. Grisham a fait des études de droit et les utilise massivement dans ses bouquins, il y a toujours des détails ou des imbroglios juridiques et ça fait partie du charme. Dans Fetching Raymond, c'est même spectaculaire! J'aime beaucoup ce mélange d'humour, de lucidité quant à l'état de la société du Mississipi et de suspense. Je trouve Grisham très fort, décidément; il réussit à créer des "bouquins de plage" super intéressants et pas bêtes du tout et je lui tire mon chapeau!

Autres livres de l'auteur déjà chroniqués sur le blog

samedi 22 mai 2021

Comment parler à un alien? Langage et linguistique dans la science-fiction (2018)

Chronique express!

Frédéric Landragin, docteur en informatique-linguistique et directeur de recherche au CNRS, propose dans cet ouvrage paru au Bélial' d'étudier le traitement du langage proposé par les œuvres de science-fiction (qui deviennent, du coup, de la linguistique-fiction). De nombreux romans et films ont en effet imaginé des langues humaines alternatives ou des langues extraterrestres et se sont penchés sur la difficile communication entre notre espèce et une autre. Pour cela, l'auteur revient sur les bases de la linguistique, ce qui m'a bien rafraîchi la mémoire – car la fac, c'est loin, hélas... Avant d'explorer les langages imaginaires, vous y découvrirez donc ce que sont les morphèmes et les phonèmes et réfléchirez à la différence essentielle entre signifié et signifiant. Je n'ai rien retenu de mes cours de linguistique au-delà de ces deux points, mais j'aime bien cette matière car elle vous détache complètement de la langue que vous utilisez au quotidien et vous fait soudain prendre conscience que le langage n'a rien d'évident.

Un ouvrage facile et plaisant à lire, qui instruit et offre des idées de lecture à tout va. C'est une belle réussite. Si cette chronique est si courte, c'est parce que les copains ont déjà tout dit, donc n'hésitez pas à consulter les liens ci-dessous pour en savoir plus. ⤵

Allez donc voir ailleurs si cette linguistique-fiction y est!

lundi 17 mai 2021

The Right Hand of Doom and Other Tales of Solomon Kane (2007)

Une dizaine d'années après ma première lecture, j'ai retrouvé avec un immense plaisir Solomon Kane, un des personnages de Robert E. Howard. Cette édition Wordsworth réunit dix nouvelles publiées dans Weird Tales entre 1928 et 1932 ou bien de manière posthume en 1968 et ayant pour personnage principal un mystérieux puritain...

Dans le premier texte, Solomon Kane (aussi connu sous le nom Red Shadows), Solomon Kane poursuit un brigand français jusqu'au fin fond de la jungle africaine, où il assistera à un exploit de magie noire accompli par N'Longa, un sorcier qui lui offrira un bâton magique, un "bâton ju-ju". J'adore N'Longa, qui a une très haute opinion de lui-même! On le retrouve dans The Hills of the Dead, une histoire de vampires...

Skulls in the Stars et The Right Hand of Doom sont des histoires de meurtre, la deuxième évoquant fatalement Maupassant à quiconque a lu La Main d'écorché. Vient ensuite Rattle of Bones, une histoire délicieusement prévisible se déroulant dans une auberge.

The Moon of Skulls est un texte que Clark Ashton Smith et H. P. Lovecraft auraient pu concevoir, même s'ils auraient, bien entendu, employé un style très différent. Nous sommes au fin fond de l'Afrique, dans un coin isolé et inexploré par les blancs et que même les habitants noirs redoutent. Isolée de tout, insoupçonnée du monde, se dresse une ville gigantesque et majestueuse, rescapée d'une époque que l'humanité a oubliée, et à sa tête règne Nakari, une reine implacable et sanguinaire.

Dans The Footfalls Within, texte Lovecraftien s'il en est, c'est dans une autre jungle que Kane est confronté à une créature démoniaque, libérée de sa prison antidéluvienne par un vendeur d'esclaves trop peu prudent...

Wings in the Night met en scène un village africain harcelé par un terrible fléau, des créatures ailées affamées de chair humaine.

Dans Blades of the Brotherhood, point de magie, mais une histoire de règlements de compte et de pirates, avec un combat spectaculaire dans lequel Kane tue l'homme qu'il traque depuis deux ans après avoir fait avancer, centimètre par centimètre, une lame contre son cœur. Une description puissante qui vous donnerait presque pitié de ce vil individu...

Les nouvelles se concluent par Death's Black Riders, un texte incomplet – à peine une page – que j'aime beaucoup.

J'aime beaucoup le fait que Howard ait mis Kane en scène dans notre monde, mais à une époque où, les temps de trajet étant dix mille fois plus longs que maintenant et la planète dix mille fois moins cartographiée, on pouvait sérieusement imaginer découvrir des créatures surnaturelles ou des cités perdues. Il a aussi repris des mythes grecs ou hébreux, comme les harpies de Wings in the Night ou la figure du roi Salomon. D'ailleurs, le prénom de Solomon a son importance.

En parallèle, Kane reste un puritain fanatique, Howard le dit clairement, mais c'est très léger (rien à voir, par exemple, avec le Nicolas Eymerich de Valerio Evangelisti!); il ne condamne pas tellement les autres religions, se contentant de traiter les vendeurs d'esclaves musulmans d'infidèles (ce qu'ils lui rendent bien, me semble-t-il), mais est enclin à invoquer Dieu et la Bible à de multiples reprises, même si Howard ne nous cache pas (contrairement à Kane qui l'ignore lui-même) que sa mission divine est une bonne excuse pour exercer la vengeance et tuer (et ça, c'est comme Nicolas Eymerich!). Mais c'est aussi un homme doux et sincèrement bienveillant. Et il poursuit un appel incompréhensible qui l'incite à errer toujours, généralement vers l'est, sans savoir où il va...

Cette édition Wordsworth comprend aussi trois très courts récits en vers: un sans titre, The One Black Stain, qui mentionne Francis Drake et nous permet ainsi de dater les évènements dans la deuxième moitié du XVIe siècle, et Solomon Kane's Homecoming. Howard était un excellent poète, c'est ce qui m'a le plus séduite lorsque j'ai lu Conan, dont certaines nouvelles comprennent des strophes en vers, et c'est un plaisir de le lire.

Évidemment, les aventures de Solomon Kane ne plairont pas à tout le monde, mais si vous aimez les aventuriers solitaires, le surnaturel qui ne fait pas peur et surtout le bruit et la fureur, c'est merveilleux.

Allez donc voir ailleurs si ce puritain y est!
L'avis de Lorhkan

mercredi 12 mai 2021

Le Miroir aux éperluettes (2007)

Chronique express!

Des années après l'avoir repérée, j'ai enfin découvert l'œuvre de Sylvie Lainé grâce à Vert, qui m'a mis plusieurs de ses livres entre les mains. J'ai commencé par le recueil le Miroir aux éperluettes, paru en 2007 et réunissant cinq nouvelles publiées de 1985 à 2003 et un inédit datant de 1985. Au total six textes courts, qui explorent des situations étranges, légèrement ambiguës, où une personne est confrontée à quelque chose de très différent d'elle-même. C'est la rencontre de l'autre, pour résumer très brièvement.

Si je ne peux pas dire avoir été emballée outre-mesure par ce recueil, il s'est toutefois avéré très plaisant à lire et je retiens particulièrement un Rêve d'herbe, qui relève plus nettement du fantastique, genre que j'affectionne, ainsi que, dans une moindre mesure, la Mirotte, à cause de sa chute qui est à proprement parler vertigineuse. En revanche, je ne pense pas avoir compris Thérapie douce, qui parle de relations humaines, et un Signe de Setty, qui évoque une intelligence articielle. Cela ne m'empêchera pas de lire les trois autres recueils qui m'attendant, donc vous allez entendre parler de Sylvie Lainé cette année! 😊

Allez donc voir ailleurs si ce miroir y est!
L'avis de Vert