samedi 11 juillet 2026

Les BD du deuxième trimestre 2026

Après un premier trimestre famélique sur le plan graphique, le deuxième trimestre a débordé de BD dans tous les sens – et avec beaucoup, beaucoup de qualité et même une autrice coup de cœur!

La Cantine de minuit de Yarô Abe, traduit du japonais par Miyako Slocombe (2007)

Dans un restaurant ouvert de minuit à sept heures du matin, où l'on n'a qu'un seul plat au menu mais où l'on vous servira tout ce que vous demanderez s'il y a de quoi le préparer, les clients se relayent et se croisent sous l'œil amusé du patron. De petites histoires se mettent en place, et on découvre ainsi la vie des clients à l'extérieur. C'était sympathique, mais le dessin m'a tellement peu enthousiasmée que j'ai lu tout ça d'un œil distrait – et ce alors que ça parle de nourriture, une de mes plus grandes obsessions. Je ne lirai donc pas la suite. Mais si vous aimez, vous avez de quoi vous régaler: quatorze tomes en français. 😉
Éditeur: Le Lézard Noir

L'abîme de l'oubli de Paco Roca (scénario et dessin) et Rodrigo Terrasa (scénario), traduit de l'espagnol par Éloïse de la Maison (2023)

Une bande dessinée excellente sur l'inhumation d'une fosse commune du cimetière de Paterna, près de Valence, où étaient jetés les corps des hommes fusillés par les franquistes après la fin de la guerre civile. On suit essentiellement deux fils rouges: la vie de l'un des fusillés et celle du gardien du cimetière en 1940-1941. C'est documenté, révoltant, humain, poignant, et étonnamment "rassérénant" au regard du sujet. Déterrer les morts, leur rendre un nom et leur donner une sépulture, même bien longtemps après les faits, c'est une forme de dignité dont l'humanité a grand besoin. Merci pour la découverte, Baroona!
Éditeur: Delcourt

Les Vieux Fourneaux de Wilfrid Lupano (scénario) et Paul Cauuet (dessin et couleurs), tomes 1 à 6 (2014-2020)

 

Après avoir lu, pour la millième fois, un avis super positif sur cette série (celui du Dragon galactique de mars 2026), je suis enfin passée à l'action et j'ai emprunté le premier tome. Totalement convaincue, j'ai rapidement enchaîné, et j'en ai lu six pour l'instant. Je vous en reparlerai quand j'aurai fini. Je dois quand même dire que je n'aime pas trop que les seins d'un personnage soient un sujet dans le premier tome, hein!! Ça fait un peu monde de mecs. Mais c'est drôle et touchant. Et c'est de là que vient le Loup en slip!! Nan mais who knew!!! 😱😱😱
Éditeur: Dargaud

Les Chats en BD de Christophe Cazenove et Flora (scénario) et Stéphane Escapa (dessin), tome 3 (2026)

 

Une bande dessinée rigolote sur un trio de chats et leurs humains. Dans le vaste monde des bouquins sur les chats, ce n'est pas mémorable, donc je ne vais pas remonter en arrière pour lire les deux premiers tomes. Mais c'est rigolo et il y a une volonté pédagogique pour éduquer les gens au comportement des chats. Ce serait excellent pour un enfant qui va vivre avec un chat!!
Éditeur: Bamboo

Minuit passé de Gaëlle Geniller (2024)

 

Une histoire de maison hantée absolument géniale, lumineuse et délicieusement inquiétante par moments, avec des personnages trop beaux, une maison trop belle (CELLE QUE NOUS VOULONS TOUS, ÉVIDEMMENT), des relations humaines ultrachaleureuses (ce père et son fils!! Mais ça donne envie d'être parent!!), des corneilles magnifiques, une atmosphère de fous!!! Bon, je ne suis pas certaine d'avoir compris la fin, mais c'était génial!!! Merci Baroona pour la découverte!!!
Éditeur: Delcourt (collection Mirages)

Deux filles nues de Luz (2024)

De sa "naissance" en 1919 à son accrochage dans le musée Ludwig de Cologne en 2001, un tableau nous montre ce qui se passe juste en face de lui, dans un bureau, un musée, un train. Une manière de retracer la montée du nazisme en Allemagne et le destin d'une œuvre que ceux-ci considéraient comme dégénérée. Je pense qu'il y a un vrai tour de force dans cette mise en scène particulière, qui doit être très rigoureuse. Quand le tableau tombe, par exemple, Luz a été obligé de dépeindre la pièce vue d'en bas et potentiellement de travers... Et l'action a parfois lieu dehors, de l'autre côté d'une fenêtre, donc le lecteur doit bien prêter attention à tout. Toutefois, je n'ai pas du tout aimé le dessin et je dé-tes-te l'art moderne, donc je ne peux pas dire que j'aie vraiment adoré ma lecture.
Éditeur: Albin Michel

Les fleurs de grand frère de Gaëlle Geniller (2019)

Portée par mon enthousiasme pour Minuit passé, j'ai emprunté tout ce que ma médiathèque avait en stock de Gaëlle Geniller (bon, ça fait deux livres, lol), et j'ai commencé par cette BD, sa toute première. C'est l'histoire d'un garçon à qui il pousse des fleurs sur la tête. C'est incroyablement doux et réconfortant. J'ai passé un excellent moment malgré la brièveté de l'ouvrage et une fin que je n'aurais pas choisie ainsi. En 2023, Gaëlle Geniller a reçu le Prix UNICEF de littérature jeunesse (9-12 ans) pour cet ouvrage et je suis enchantée pour elle. 💞💞
Éditeur: Delcourt

Le Jardin, Paris de Gaëlle Geniller (2021)

Le deuxième ouvrage de Gaëlle Geniller est tout simplement une merveille, un cocon de douceur ultraréconfortante. L'autrice nous emmène dans un cabaret des années vingt où danse notamment Rose, le fils de la gérante. Tout est beau, des décors aux robes en passant par les fleurs. Personne n'est méchant, et on parle de fluidité de genre en toute discrétion, sans la ramener et sans moraliser – c'est juste l'histoire de Rose et des personnes qui gravitent autour de son parcours, toutes plus irrésistibles les unes que les autres. Sérieux, même les fumeurs sont incroyablement classes. J'ai adoré. Cette autrice est décidément ma découverte de l'année. Elle sort un nouvelle BD en fin d'année et je me réjouis de lire ça. 😍😍😍
Éditeur: Delcourt

lundi 6 juillet 2026

La gamelle de juin 2026

Ouhlàlà! Un bilan mensuel plus pauvre que jamais, dans cette gamelle!

Et ce n'est pas par manque de temps. De la semaine du 25 mai et jusqu'à la fin du mois de juin, j'ai eu très peu de travail. Je n'ai pas compté mes heures, mais ça m'étonnerait que j'aie eu plus d'une semaine d'équivalent temps plein effectivement rémunérée. Si le bilan est si maigre, c'est que j'ai orienté ce temps libre sur la lecture, ce qui m'a permis de lire huit livres en juin. HUIT!!! C'est merveilleux. Ça n'arrive jamais.

Lundi 29 juin, j'ai rebasculé d'un coup en mode surchauffe, et je regarde donc ce mois de lenteur avec beaucoup de nostalgie (même si j'en paierai les conséquences fin août-début septembre, quand la chute de revenus correspondante se fera sentir...).

Sur petit écran

Rien.

Sur grand écran

Ghost in the Shell de Mamoru Oshii (1995)

Je n'ai guère accroché à ce manga culte: je n'ai pas bien suivi qui était qui et quels étaient les enjeux politiques, et je me suis plutôt ennuyée. Mais c'était bon pour ma culture, et je me suis dit plusieurs fois que les Wachowski l'avaient vu et que Matrix n'aurait pas été le Matrix que nous connaissons sans ce film. 🤭

Du côté des séries

Toujours rien.

Et le reste

 

J'ai lu le premier numéro de la revue poétique Text(ure), paru en septembre 2024 et portant sur le thème de la peau. Sans grandes surprises, je n'ai rien compris à l'écrasante majorité des poèmes proposés. Lol. La poésie moderne en vers libres ne me parle pas DU TOUT.

En fin de mois, j'ai lu mon Cheval Magazine habituel, qui proposait notamment un supplément sur les Championnats de France Poney et Club à Lamotte-Beuvron (💖💖💖), quelques exercices pour rester en forme si on ne monte pas l'été et même des jeux, type mots croisés et sudoku. 🌞⛱️

mercredi 1 juillet 2026

Le Premier Jour de paix (2023)

Après Dessous Cocanha, un petit livre de SF parlant d'inégalités avec une touche d'espoir, je me suis penchée sur le premier roman d'Elisa Beiram, Le Premier Jour de paix.

Illustration (trop belle!) de Thomas Dambreville 😍😍

Ici, point d'île merveilleuse, mais un homme qui construit un mausolée au bord de la mer et qui compte les habitants de moins en moins nombreux de son village. Dans cette première partie, on devine que le monde tel que nous le connaissons s'est complètement effondré et que la situation est très difficile, tant dans le vaste monde que dans ce village complètement isolé et ravagé par la violence. Pourtant, des "émissaires" se déplacent pour résoudre les conflits de manière pacifique, comme nous le verrons dans la deuxième partie.

Le Premier Jour de paix
m'a légèrement déstabilisée, car chacune des trois parties met en scène un personnage différent, ce que je n'avais pas compris en lisant la quatrième de couverture (et que j'avais oublié depuis que j'avais lu la chronique de Baroona, qui le dit très clairement 🙃). En outre, les liens entre ces trois personnages sont ténus – même si, au final, tout se rejoint. Ce qui est intéressant, c'est la double évolution que l'autrice nous présente: des exodes de masse et un réchauffement climatique épouvantable, mais qui ont finalement débouché sur des sociétés organisées différemment de la nôtre. C'est vraiment un pendule qui va de choses super anxiogènes à d'autres très encourageantes. Et on suit des personnages qui font de leur mieux pour œuvrer dans le bon sens, ce que j'adore.

Depuis plusieurs années, et de manière de plus en plus marquée, je suis exaspérée par les dystopies mettant en scène la catastrophe politique et environnementale avec un manque d'imagination désolant et, au contraire, ce que je soupçonne d'être une forte dose d'autosatisfaction. Tandis que je suis, dans le même temps, de plus en plus convaincue que la véritable originalité, la véritable vision, et la véritable preuve que l'on voit plus loin que le bout de son nez se trouvent chez les gens qui savent nous montrer un futur soit nuancé, comme ici, soit carrément désirable, comme Star Trek, Becky Chambers et Céline Minard...

Mon seul regret, c'est que j'ai lu ce roman, pourtant très court, de manière très découpée et que j'ai donc eu du mal à faire les liens. C'est seulement en revenant en arrière et en relisant des chapitres entiers (que j'avais, évidemment, intégralement oubliés en quelques jours) que j'ai mieux cerné le tout.

Anecdote rigolote: dans la bibliographie qu'elle propose en fin d'ouvrage, l'autrice cite "On ne peut pas accueillir toute la misère du monde" : En finir avec une sentence de mort de Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens, qui lui "a été conseillé par le libraire de l'Atalante (merci Mathieu!)" et qu'elle qualifie de "indispensable". Je me suis sentie à la pointe de la pensée intellectuelle, gauchiste, altermondialiste, antifasciste ou que sais-je. 😍😍

vendredi 26 juin 2026

Avant la forêt (2023)

En mai, Lloyd Cherry a reçu dans son podcast l'autrice Julia Colin, qui venait parler de sa dernière parution, Passer la brume. L'histoire m'a interpellée, car j'avais lu, à peine deux jours plus tôt, la chronique de Baroona de 11 h 02 le vent se lève de Sacha Bertrand et que les deux romans ont une situation de départ très similaire à celle de La brume l'emportera de Stéphane Arnier. L'autrice, de son côté, était suffisamment intéressante pour que je me penche sur son roman. Mon réseau de médiathèques n'ayant pas Passer la brume, je me suis rabattue sur son premier roman, Avant la forêt.

Couverture de Elena Vieillard.

Eh bien, c'est pas mal du tout, pour un premier roman. Je suis assez admirative.

L'histoire est celle d'Élie, un jeune garçon qui arrive dans une vallée isolée des Pyrénées avec sa famille. La société telle que nous la connaissons s'est en grande partie effondrée, et l'une des réussites du roman est justement de réussir à en présenter une évolution plausible et très complète, qui affecte tous les pans de la vie. L'ordre et le confort moderne sont sérieusement remis en question. Ce n'est pas non plus un monde ravagé par la guerre nucléaire, mais, bon, on préfère LARGEMENT ne pas y vivre.

Lorque la famille d'Élie arrive dans la vallée, elle a déjà fait Paris-Marseille (en grande partie à pied) et Marseille-Pyrénées (entièrement à pied) et elle espère trouver là un lieu de vie plus favorable à l'épanouissement de Calme, la presque-sœur d'Élie, qui a perdu ses parents à Lyon. La maison dans laquelle ils s'installent est en ruine, mais la vallée est bien organisée et en paix, ce qui est un avantage très intéressant. Élie rejoint la Milice, le groupe de jeunes du village qui assure toutes sortes de travaux d'intérêt général, tandis que Calme passe de plus en plus de temps dans la forêt.

C'est l'éloignement progressif entre eux que le roman raconte, et c'est très réussi.

Il y a donc le contexte quasiment post-apo du monde extérieur, qui est suffisamment plausible pour être un peu inquiétant, et cette opposition entre deux choix de mode de vie. Élie et Calme ont chacun leurs arguments, et on peut les comprendre tous deux, même si Calme est parfois exaspérante. Élie garde toujours son amour de presque-frère protecteur, mais on comprend aussi qu'il se rapproche des autres membres de la milice. Et il y a un petit quelque chose d'inquiétant dans la forêt également, même si on n'est pas du tout dans un roman de terreur.

J'ai certes trouvé quelques défauts à cette histoire, notamment la récurrence des regards qui expriment toutes sortes de sentiments – ahlàlà, s'il suffisait de regarder quelqu'un pour qu'il comprenne à la fois votre désespoir et votre colère! Dans le même temps, il y a, paradoxalement, un certain manque de communication. Comme souvent, plusieurs problèmes auraient pu être évités si les gens avaient parlé. Mais bon, c'est un truc assez classique. Enfin, je trouve les parents d'Élie peu présents et en retrait. D'un côté, on voit bien qu'ils sont à la fois épuisés et dépassés par les évènements, et le mécanisme par lequel l'enfant devient progressivement un pilier – voire le pilier – de la famille parce qu'il est davantage en phase avec son temps que ses parents est bien décrit. Mais, bon, on peut s'étonner qu'ils ne s'étonnent pas davantage, eux, que Calme disparaisse dans la forêt durant des heures, puis des jours.

Ces défauts, toutefois, ne ternissent que peu l'ensemble et j'ai dévoré les 375 pages du roman en trois jours, ce qui est quand même assez rare. J'ai apprécié la fin, qui n'est pas un happy end naïf, et je suis convaincue par l'autrice. Passer la brume étant, depuis, arrivé dans le catalogue de ma médiathèque, je le lirai bientôt! 😊

dimanche 21 juin 2026

Tovaangar (2025)

Dans une autre vie, j'ai lu – et beaucoup apprécié – Faillir être flingué de Céline Minard. Je l'ai lu dans le cadre du comité de lecture de la médiathèque, où il m'a été présenté comme "un western, mais bien écrit", et ce petit "mais", qui ne m'a aucunement interpellée à l'époque, me permet de prendre conscience du chemin parcouru depuis. Aujourd'hui, je dirais que c'est un western ET que c'est bien écrit. :D

Mon avis de l'époque n'étant plus en ligne, je vous propose de le lire ici:

Céline Minard : Faillir être flingué
(avis d’Alice)
Faillir être flingué : un titre brillant pour un livre western très bien maîtrisé et travaillé. Céline Minard réalise un beau travail de rédaction en nous proposant une plume soignée et originale, très riche et en même temps très facile à lire. C’est le bonheur pour un lecteur exigeant. Si, en plus, vous aimez les histoires de durs à cuire perdus avec leur cheval au milieu de la prairie, ce livre est fait pour vous (l’histoire ayant déjà été détaillée sur ce blog, je ne répèterai pas de quoi il s’agit). Seul bémol : les personnages étant nombreux, je me suis parfois emmêlée les pinceaux, oubliant par exemple pourquoi telle personne en était arrivée là où elle était avec le bien d’un autre… Mais c’est un problème secondaire, que de futurs lecteurs avisés résoudront facilement en étant plus attentifs que moi.
Michel Dufranne, chroniqueur de la RTBF, a qualifié Céline Minard de « cheval de Troie du mauvais genre dans la bonne littérature » dans une émission littéraire à découvrir absolument, Livrés à domicile.

Du coup, quand mon beau-père a dit le plus grand bien de Tovaangar de la même autrice et a prêté le roman à mon copain, j'ai ouvert grand les oreilles et j'ai mis le roman dans MA pile à lire. 👀👀 Puis j'ai profité d'une période peu chargée professionnellement pour le lire. C'est bien le seul avantage de sombrer dans l'inactivité: j'ai eu le temps de lire L'Homme qui savait la langue des serpents d'Andrus Kivirähk et Tovaangar sur des périodes de travail, sans attendre les vacances...

Bon, Tovaangar est un putain de roman, il faut absolument que vous le lisiez, mais ça n'est pas facile d'expliquer pourquoi parce que c'est SUPER particulier.

En gros, on accompagne un petit groupe de personnages partis "en Expé": ils en suivent un autre à travers différents paysages, qui correspondent (et je ne divulgâche rien, car c'est précisé en quatrième de couverture) à la région de l'actuelle Los Angeles, ou plus précisément au bassin versant de l'actuel fleuve Los Angeles, ici nommé Paayme Paxxayt – son nom dans la langue des Tongva, le peuple qui vivait là avant l'arrivée des Espagnols.

Leur périple est l'occasion de rencontrer d'autres peuples et cultures.

Et tout est merveilleux, inédit, frais, riche, foisonnant, fascinant. C'est complètement dingo. Les traces de notre monde à nous sont toujours là, car la culture "Extracte" a durablement marqué la terre. Mais la vie a continué après un changement radical et les cultures sont complètement différentes. Dans notre groupe d'Expés, il y a d'ailleurs une Auboisière, que j'ai identifiée comme une humaine, mais aussi une Dronote, dont le nom me semble assez transparent, et un Gros-Cerveau, que j'ai identifié comme [divulgâcheur] un orang-outan, mais je peux me tromper :D [fin du divulgâcheur]. On rencontre d'autres humains ou humanoïdes, mais aussi des tas d'animaux non humains qui ont tous leur manière de penser et d'agir. Je donnerais une mention spéciale aux Racoons qui se bagarrent et aux Troutes qui remontent la rivière, mais TOUT est génial.

Comme vous avez peut-être commencé à le remarquer en lisant le paragraphe ci-dessus, Céline Minard fait un usage très particulier de la langue – et c'est là que le roman prend une dimension complètement extraordinaire. L'évolution du langage porte le monde, et le monde porte l'évolution du langage. J'avais lu Traduire au futur d'Alice Ray peu de temps avant, et Alice Ray évoque la langue des personnages du futur lointain dans Cartographie des nuages de David Mitchell. Ici, on est un peu sur le même type d'évolution, mais en plus compréhensible tout de même. La langue des personnages est remplie de notions familières. Néanmoins, tout est différent. Il y a de l'anglais, du latin, du tongva, peut-être un peu d'espagnol. La quatrième de couverture parle d'un "nouveau langage dont on devine qu'il est pour l'autrice une subtile déconstruction du nôtre", d'une "écriture à la croisée des genres et à l'ampleur inégalée" et d'une "aventure littéraire inouïe" et je suis on ne peut plus d'accord. C'est complètement dingo.

Alors, attention, ça demande aussi pas mal de concentration et d'attention. Mon beau-père nous l'avait dit, d'ailleurs. Il faut "rentrer dedans". Comme toute la narration extérieure à la troisième personne utilise cette langue nouvelle, on est constamment dedans. Il faut pratiquement intégrer une nouvelle manière de décrire le monde. Mais qu'est-ce que ça en vaut la peine.

Cerise sur le gâteau: dans ce monde qui renaît sur les traces de l'ancien, dans ce roman qui relève presque du post-apo, il n'y a aucune noirceur, mais au contraire des cultures qui ont adopté un mode de vie plus respectueux et qui vivent, autant que possible, en bonne entente et en cherchant des solutions communes. Putain. Mais quel bonheur. Attention: les carnivores restent carnivores et les herbivores restent herbivores (enfin, "légumistes" – j'ai adoré ce terme 🤣🤣) et une chaîne alimentaire reposant sur la prédation demeure donc en place. Mais, dans l'ensemble, on a affaire à des sociétés apaisées et plus lumineuses. Quelle merveille.

J'ai lu L'Homme qui savait la langue des serpents et Tovaangar à deux semaines d'intervalle environ et je suis à peu près certaine que c'était là l'apogée de mon année. Je place Tovaangar encore plus haut en raison de la démarche stylistique, mais les deux romans sont fous.

En mai, Céline Minard a reçu le Prix SGDL-Yves et Ada Rémy des littératures de l'imaginaire pour ce roman et c'est mille fois mérité. Je suis absolument enchantée, et je m'en vais réécouter les épisodes de son passage dans l'excellent podcast Bookmakers d'Arte Radio.

mardi 16 juin 2026

Walabi (2025)

Il y a quelques semaines, en remontant dans mes newsletters non lues, j'ai découvert grâce à l'Association végétarienne de France que le prix Maya, qui récompense un ouvrage à l'engagement animaliste fort, avait été décerné à un roman intitulé Walabi, écrit par Antoine Philias et publié par les éditions Asphalte. Et, surtout, que ce roman parlait des wallabys de la forêt de Rambouillet.

Par tous les dieux de tous les panthéons,
peut-on discuter du degré de mignonnerie de cette couverture?!? 😍😍
Crédit: Storme Kovacs / Pixabay

Bien entendu, j'ai sauté dessus. Je suis allée au lycée à Rambouillet et j'avais une amie très proche qui habitait à Émancé, LE village dont sont originaires les wallabys dont il est question, et je sais donc depuis très longtemps qu'il y a des kangourous en forêt de Rambouillet – et que, en fait, ce ne sont pas des kangourous, mais des wallabys, même si, à l'époque, on disait toutes "kangourous".

C'est vraiment vrai, hein. Je crois même en avoir vu un, un soir, mais dans le noir, et mal. L'histoire est très classique: il y avait une sorte de parc animalier à Émancé, qui présentait au public des wallabys (entre autres espèces), et certains d'entre eux se sont échappés. Vous vous doutez bien qu'il n'y a plus de grands prédateurs en forêt de Rambouillet, vu qu'on les a tous tués depuis des lustres, et, pour je ne sais quelle raison, le wallaby n'est pas sur la liste des espèces chassables et les chasseurs les ont laissés tranquilles. Du coup, le seul danger auxquels ils étaient confrontés, c'était les accidents de la route. Ils se sont donc reproduits et multipliés. Ces dernières années, hélas, ils semblent disparaître... 😭😭😭😭

Dans ce roman, Antoine Phillias donne la parole à un wallaby, qui raconte l'histoire de ses ancêtres, depuis leur vie en liberté en Australie jusqu'aux différentes étapes de leur transfert en Europe et en France en particulier, tout en évoquant des myriades d'histoires d'animaux en captivité. C'est bien écrit et ça se lit tout seul; couplé au fait que le livre est très peu épais – un peu plus de cent pages – et que les chapitres sont courts, je l'ai lu en un aller-retour train-métro entre ma banlieue et Paris (y compris, à l'aller, dans un train en provenance de Rambouillet 🤣🤣). J'ai vraiment bien aimé et j'aurais continué plus longtemps avec notre narrateur wallaby, si j'avais pu. J'ai aussi apprécié que les humains soient tous considérés comme un danger, peuples premiers compris: on n'est pas du tout sur l'idée que l'humain vivait "en harmonie avec la nature" avant l'arrivée des Occidentaux ou l'essor de la société moderne (idée qui est, à mon humble avis, un mythe, mais je n'ai jamais creusé le sujet!).

Ce qui m'a un peu chiffonnée, c'est que toutes les histoires d'animaux en captivité sont éminemment tragiques et donnent l'impression d'un livre assez revendicateur et politique, avec un animalisme relativement bas du front. Je doute que quelqu'un qui n'a pas déjà cheminé sur le sujet repense son rapport aux animaux en lisant quelque chose d'aussi frontal – même si on est largement au-dessus du genre de messages ultra primaires qui m'ont traumatisée du temps où j'étais sur Twitter, hein.

D'un autre côté, difficile de présenter avec délicatesse les déboires de ces pauvres wallabys ou tous ces destins affreux d'animaux mis en boîte et exposés sans aucun regard pour leur bien-être... Au fil de la journée, mon curseur de colère personnel est monté encore un peu plus loin; j'ai presque regretté d'avoir donné des sous au WWF au vu de ses "partenaires" listés ici; je me suis dit que la Reloue serait peut-être mieux sans moi, tranquille dans les bois (bon, en fait, non 😹😹); je doute que je remettrai jamais le pied dans un parc ou un zoo, même si l'occasion devait se présenter. L'égoïsme crasse des gens vis-à-vis des non humains m'angoisse moins, sur le plan personnel, que la catastrophe climatique et que le tsunami de l'IA, mais il y a vraiment de quoi cramer des tas de gens. Je suis enchantée que ce livre ait reçu le prix Maya et que l'AVF l'ait mis sur mon radar, et je suis enchantée que l'une des médiathèques de mon réseau l'ait acheté. J'espère qu'il sera beaucoup emprunté.

jeudi 11 juin 2026

Anatomie comparée des espèces imaginaires (2019)

Chronique express!

Je suis tombée sur ce petit ouvrage de vulgarisation scientifique grâce à la chronique de TMbM, qui était tellement enthousiasmante que je me suis hâtée de l'emprunter en bibliothèque (l'ouvrage, pas la chronique... 🤭). Quelle pépite! Chaque chapitre étudie un personnage ou une créature de fiction et essaye de proposer des explications rationnelles à ses caractéristiques physiques et/ou ses super pouvoirs, notamment en faisant de nombreux parallèles avec des animaux existant réellement. Par exemple, on se demande comment le dragon peut cracher du feu et comment Totoro peut voler. Le texte de Jean-Sébastien Steyer se lit tout seul et est très clair, et les planches d'Arnaud Rafaelian introduisant chaque chapitre sont superbes. J'ai juste adoré. C'est un régal tout particulier lorsqu'on aime l'imaginaire et la pop culture, mais ça serait franchement à mettre entre toutes les mains tellement la démarche est intéressante! On félicite la maison d'édition, Le Cavalier Bleu!

Précision: l'ouvrage est sorti en 2019, mais j'ai lu la version mise à jour en 2022 et il en existe une troisième encore plus récente, parue en 2026.

samedi 6 juin 2026

L'Homme qui savait la langue des serpents (2007)

Je l'avais repéré il y a mille ans et il est enfin arrivé entre mes mains: L'Homme qui savait la langue des serpents d'Andrus Kivirähk, traduit de l'estonien par Jean-Pierre Minaudier!! 🤩🤩

C'est une petite brique, une sorte de "poche grand format" d'un peu moins de 500 pages. Je l'ai sorti de ma pile à lire un jour où, par miracle, j'avais une ou deux semaines assez tranquilles devant moi: aucune sortie sociale prévue, pas un travail monstre, pas de rendez-vous. La possibilité, donc, de lire plus que d'habitude.

J'ai adoré.

Je suis rentrée dans ce roman dès le premier chapitre, et avec une facilité assez déconcertante au regard de la particularité du monde qui nous est présenté. Nous sommes dans l'Estonie du XIIIe siècle, plus précisément dans la forêt, où les gens élèvent et traient des louves et où les femmes sont tout à fait susceptibles de prendre un ours pour amant. Étonnant, certes, mais présenté avec un tel talent que tout semble normal. Bon, ok, j'avoue que je me suis demandé si j'avais bien lu, la première fois que j'ai lu le mot "loup". Mais à part ça, tout allait de soi.

Le narrateur nous annonce dès la première phrase du livre qu'"il n'y a plus personne dans la forêt", et nous savons donc d'emblée que son récit sera, a priori, celui d'un dépeuplement. Car les Estoniens abandonnent de plus en plus la forêt pour adopter le mode de vie du village, centré sur l'agriculture et tourné vers la culture des "hommes de fer" venus des mers pour conquérir le pays. Les deux modes de vie diffèrent radicalement, et le narrateur, Leemet, déteste et méprise les villageois, qui mangent du pain plutôt que de la viande et qui ne parlent pas la langue des serpents. Lui, il la connaît très bien, grâce à son oncle qui la lui a enseignée, et la première partie du roman est donc le récit de son enfance dans la forêt avec un ami humain et un ami serpent, Ints (personnage génial!!), et avec les drôles de personnages qu'on y trouve: un ours transi d'amour, des anthropopithèques qui élèvent des poux (oui!), un ivrogne, une sorte de chamane très allumé, etc.

La galerie de personnages est l'une des forces du roman, de même que son humour et que sa vision douce-amère de l'existence. Là comme ça, on pourrait imaginer une opposition très binaire entre l'ancien monde païen et proche de la nature et le nouveau monde en voie de christianisation et d'"intolérancisation" (coucou, Marion Zimmer Bradley!). Mais c'est beaucoup plus compliqué en réalité, car l'ancien monde abrite aussi son lot d'extrémistes et d'intolérants... Le roman est plus antireligion de manière générale que antimonothéïsme en particulier. La postface du traducteur est également très intéressante pour éclairer la manière dont l'auteur critique un certain discours national et nationaliste en Estonie.

Sur le plan stylistique, ça se lit tout seul. Hélas pour moi, je ne lis pas l'estonien. Je ne peux donc pas juger du travail d'Andrus Kivirähk. Mais tel que son roman est rendu par Jean-Pierre Minaudier, c'est un régal et ça se lit tout seul, même si j'ai regardé avec étonnement quelques expressions désuètes ou originales, qui me semblaient un peu étranges. Mais, de manière générale, le ton est très bien trouvé.

J'ai un peu déchanté durant les cent dernières pages environ. J'ai continué à lire à toute vitesse, et j'ai même tenu sans dormir jusqu'à 23 h 30 pour le terminer (exploit!!), mais putain qu'est-ce qu'on s'en prend plein la tronche. Même si on a très bien compris, depuis le début, que le narrateur nous raconte la fin d'un monde, je n'étais pas prête. 🙁🙁🙁🙁😭😭😭😭 Le temps qui passe, la violence idiote... Gros trauma!!!

Et pourtant, même cette fin, qui n'est pas du tout celle que j'aurais choisie, a une force qui lui est propre et porte un roman qui est décidément marquant et hors du commun. Il est bien parti pour être sur le podium de cette année!!!

Seul regret: je me suis empressée de réécouter les trois épisodes d'interview de l'éditeur français, Frédéric Martin, fondateur du Tripode. Hélas, ce merveilleux roman est tout juste évoqué. Le monsieur parle surtout de L'Art de la joie de Goliarda Sapienza, que j'ai lu suite à ce podcast et que j'ai détesté... 😂😂 

Allez donc voir ailleurs si on y parle la langue des serpents!
L'avis de Baroona
L'avis de Zoé prend la plume