mercredi 12 juin 2024

Eldorado (2006)

En 2014, mes beaux-parents me faisaient découvrir Laurent Gaudé en me prêtant Ouragan, un roman se déroulant à la Nouvelle-Orléans lors de l'ouragan Katrina. L'année suivante, peut-être toujours grâce à un prêt de leur part, je lisais Le Soleil des Scorta. Deux réussites qui ont clairement placé l'auteur parmi les écrivains contemporains de qualité à mes yeux. Mais depuis, rien. Et puis, en mai dernier, je suis tombée sur un autre de ses romans dans une boîte à livres et j'ai sauté dessus.

Eldorado s'ouvre à Catane, en Sicile. Salvatore Piracci, commandant d'une frégate italienne, sent un regard peser sur lui pendant qu'il achète son poisson au marché. Ce regard est celui d'une migrante clandestine qu'il a trouvée sur un bateau abandonné au large des côtes italiennes par les passeurs deux ans plus tôt. Une femme digne et dure, qui ne baisse pas le regard, et qui lui adresse une demande. Une demande déraisonnable. Une demande à laquelle Salvatore Piracci décide d'accéder.

Ailleurs, vraisemblablement au Soudan, deux frères passent leur dernière journée dans leur ville natale. Le moment est venu pour eux de partir. Ce jour, c'est leur dernier jour. Mais ils ne peuvent dire au revoir à personne, car leur départ est un secret. Ils partiront en cachette, avec un inconnu. Ils partiront en sachant qu'ils ne reviendront jamais de l'Europe qui les attend, l'Europe où ils pourront gagner leur vie.

Le thème de ce roman est donc, vous l'aurez compris, l'immigration clandestine à travers la Méditerranée, de l'Afrique du Nord vers l'Europe-forteresse. Depuis vingt ans, Salvatore Piracci, l'Italien, secoure des immigrants clandestins en Méditerranée. Il les tire des eaux mortelles, il leur donne à boire. Mais après, il les remet aux autorités qui les installeront dans des camps. Après la rencontre au marché, ce n'est plus possible. Les émotions qui montent en lui trouvent une échappatoire. Pour Soleiman, le deuxième personnage point de vue, le périple de l'exil ne commence pas comme prévu. À peine son frère et lui sont-ils arrivés en Libye que l'euphorie laisse la place au chagrin. Son frère ne fera pas réellement le voyage. Son frère fait demi-tour. Soleiman est seul pour aller là-bas.

Laurent Gaudé nous donne à voir ces deux parcours avec une justesse incroyable. Salvatore et Soleiman sont très différents, mais chacun est plein de couches d'émotions diverses et d'une sorte de droiture qui le mènera jusqu'au bout d'un parcours inversé mais passionnant, terrifiant, remuant. J'ai lu ce roman comme je ne lis plus que rarement, en oubliant le reste, en réfléchissant sur ma propre expérience de l'immigration – rien à voir avec celle de Soleiman : ce n'est pas moi qui ai émigré, ce sont mes parents, même si cela a façonné ma vie, et c'était parfaitement légal –, en retrouvant des valeurs que j'aimerais défendre dans ma vie, en vivant, en bref, au rythme de ces chapitres courts dont la richesse est inversement proportionnelle à la longueur. Le tout porté par une très belle écriture. J'ai bien tiqué sur quelques phrases, mais dans l'ensemble ce roman se lit tout seul sans jamais être simpliste, ni sur la forme ni sur le contenu.

"Lorsque les marins italiens montèrent à bord, munis de puissantes lampes torches dont ils balayaient le pont, ils furent face à un amas d'hommes en péril, déshydratés, épuisés par le froid, la faim et les embruns. Il se souvenait encore de cette forêt de têtes immobiles. Les rescapés ne marquèrent aucune joie, aucune peur, aucun soulagement. II n'y avait que le silence, entrecoupé parfois par le bruit des cordes qui dansaient au rythme du roulis. La misère était là, face à lui. Il se souvenait d'avoir essayé de les compter ou du moins de prendre la mesure de leur nombre, mais il n'y parvint pas. Il y en avait partout. Tous tournés vers lui. Avec ce même regard qui semblait dire qu'ils avaient déjà traversé trop de cauchemars pour pouvoir être sauvés tout à fait."

"Et nos enfants, Jamal, nos enfants ne seront nés nulle part. Fils d'immigrés là où nous irons. Ignorant tout de leur pays. Leur vie aussi sera brûlée. Mais leurs enfants à eux seront saufs. Je le sais. C'est ainsi. Il faut trois générations. Les enfants de nos enfants naîtront là-bas chez eux. Ils auront l'appétit que nous leur avons transmis et l'habileté qui nous manquait."

"Nos enfants ne seront nés nulle part." Quel crève-cœur, putain, quel crève-cœur.

Il faut que je continue à lire Laurent Gaudé. Il a écrit de la science-fiction, en plus...

Allez donc voir ailleurs si cet Eldorado y est
L'avis de Grominou

jeudi 6 juin 2024

La gamelle de mai 2024

Comme d'habitude, retour sur les activités culturelles du mois écoulé, hors lecture!

Sur petit écran

Pas de film. (Pourquoi je garde cette catégorie, déjà?)

Sur grand écran

Jusqu'au bout du monde [The Dead Don't Hurt] de Viggo Mortensen (2024)

Voilà un western assez classique, avec une petite ville dominée par le gros richard du coin, un projet minier, un petit connard à la gâchette facile et une vengeance. Mais dans le même temps, ce film est atypique, d'une part parce que la protagoniste est francophone et le protagoniste danophone, et d'autre part parce que ça parle essentiellement du destin d'une femme et non de celui d'un homme. Viggo Mortensen est merveilleux, évidemment (même si la moustache ne lui va pas, même à lui! Mais quel cauchemar, la moustache!), mais j'ai surtout été marquée par Vicky Krieps, qui a récemment joué la reine Anne d'Autriche dans Les Trois mousquetaires de Martin Bourboulon et qui joue extrêmement bien. Une actrice à suivre. Attention toutefois, le film parle de viol et n'est donc pas facile! Le titre anglais (qui signifie "Les morts ne souffrent pas") laisse d'ailleurs bien mieux deviner que le ton sera dramatique que l'adaptation française...

La Planète des singes: Le Nouveau Royaume de Wes Ball (2024)

Je ne pouvais, bien sûr, pas rater le retour au cinéma de cette série pour laquelle j'ai beaucoup d'affection. L'ensemble, malgré quelques bonnes idées, est fort paresseux. Je ne me suis pas ennuyée, mais bon, ce n'est pas marquant. J'ai surtout été intéressée par la présence de Freya Allan, qui joue Siri dans The Witcher, et de William H. Macy, que j'ai reconnu de Fargo (et qui, après vérification, joue aussi dans Jurassic Park 3, lol), et par le fait que l'intrigue part dans une direction résolument différente de celle du livre de Pierre Boulle et du premier film ([divulgâcheur] il est évident que les humains vont se réorganiser maintenant qu'ils ont récupéré les télécommunications, tandis que Noa va faire évoluer les singes [fin du divulgâcheur]).

Le Petit Dinosaure et la vallée des merveilles [The Land Before Time] de Don Bluth (1988)

Je savais très bien que j'allais pleurer en revoyant un des films les plus importants de mon enfance, mais j'ai tout de même été surprise: je me suis mise à pleurer AVANT le film. La séance étant destinée aux enfants, le cinéma a organisé un petit quiz avec des jouets à gagner. La première question portait sur le prénom du héros du film. La petite fille qui a levé la main la première a répondu "Petit Pied". Moi, je me suis mise à chialer. Voilà.

Bon. Malgré le crève-cœur absolu de ce retour en enfance, lié aussi bien à des raisons personnelles qu'au fait que certaines scènes vous démontent réellement le cœur (cf. l'image ci-dessus), j'ai trouvé que c'était absolument brillant. En à peine une heure et dix minutes, Don Bluth et ses scénaristes vous posent une très belle histoire d'entraide et d'amitié avec des personnages crédibles et nuancés, des enjeux importants, de l'aventure, un décor sublime et de l'humour. Je pense qu'il y a vraiment quelque chose à étudier si on s'intéresse à l'écriture d'histoires concises et riches à la fois. Et le tout sans aucun moralisme mièvre: le message sur l'entraide est porté par l'action plutôt que par les dialogues, ce qui est parfait. En même temps, ce dessin animé bénéficiait d'une équipe stupéfiante: Don Bluth (qui a aussi réalisé Le Secret de NIMH, autre dessin animé marquant de mon enfance) à la réalisation, Steven Spielberg, George Lucas, Kathleen Kennedy et Frank Marshall (mari de Kathleen Kennedy) à la production (excusez du peu!!!) et le stupéfiant, l'incroyable, le parfait James Horner (Titanic et Avatar, chef d'œuvres parmi les chefs d'œuvres!!) à la musique, musique qui tient d'ailleurs un rôle important pour porter l'histoire et qui se termine par la très belle chanson If We Hold On Together de Diana Ross.

Dernière chose que je tiens à noter pour avoir une chance de m'en souvenir: le plan de Céra qui essaye d'attraper un insecte ressemble à s'y méprendre à un plan du Roi Lion avec Simba, à tel point que je me suis demandé si celui le deuxième n'était pas un hommage au premier.

Du côté des séries

J'ai enfin terminé Dinosaures!! J'espère trouver l'énergie de lui consacrer un billet dédié.

Et le reste

J'ai lu en diagonale un ancien numéro de Livres Hebdo et j'ai lu mon Cheval Magazine habituel. Il y avait beaucoup de dressage dans ce numéro, ce qui est chouette, mais il y avait aussi une brève HONTEUSE invitant à "se méfier" de PETA (la plus grande association mondiale de défense des animaux, oui oui!!). Un nouveau sommet anti-animaliste qui m'a mise en rage et m'a même fait envisager (mais envisager seulement) de ne pas me réabonner. 🤬🤬🤬

Et sinon, j'ai aussi replongé dans Mad Movies, mais j'ai très peu avancé et ça m'occupera sans doute tout le mois de juin. ^^

samedi 1 juin 2024

Le café du temps retrouvé (2017)

Chronique express!

Après Tant que le café est encore chaud, j'ai eu envie de poursuivre ma lecture des romans de Toshikazu Kawaguchi sur le Funiculi Funicula, un café tokyoïte dans lequel on peut, si on parvient à s'asseoir à une place bien précise, remonter dans le temps. Comme dans le premier roman, on a ici quatre chapitres articulés autour d'une personne à chaque fois.

Mon avis est le même que pour le premier roman: c'est humain et touchant, j'ai été émue et je paierais cher pour pouvoir faire le voyage, moi aussi. 💖💖 Mais le style n'est pas à la hauteur, notamment au niveau des répétitions – par exemple, on nous répète les règles à peu près quarante fois en cent vingt pages et on nous dit mille fois que la serveuse débarrasse les tables (d'ailleurs, elle essuie un nombre de verres et de tasses qui semble franchement décorrélé du nombre de clients, qui est infime 😂). Le premier tome était traduit par la brillante Miyako Slocombe, mais c'est la tout aussi brillante Mathilde Tamae-Bouhon qui a pris le relais ici et les défauts stylistiques sont exactement les mêmes, ce qui confirme à mes yeux qu'ils viennent du texte de départ. Je ne suis donc guère motivée pour lire le troisième tome, en soi. Sauf que je vois qu'il se passe dans un autre café, dans le nord du pays, qu'il est plus épais (250 pages, ce qui peut laisser espérer plus de corps) et surtout qu'il est traduit par une troisième traductrice de haut vol, Géraldine Oudin. Donc, il n'est pas impossible que je voyage dans le temps une troisième fois... 👀

Autres traductions de la traductrice déjà chroniquées sur le blog
La Saveur du printemps de Kevin Panetta et Savanna Ganucheau (2019) 

lundi 27 mai 2024

A Prayer for the Crown-Shy (2022)

Après A Psalm for the Wild Built, premier tome de la série Monk and Robot, Becky Chambers retrouve dans ce deuxième roman Dex, moine du thé qui a quitté son travail en pleine crise existentielle, et Mosscap, robot essayant de découvrir de quoi les humains ont besoin. Au fil de six chapitres constituant autant d'étapes dans un monde résolument charmant et souhaitable, nos deux protagonistes vont faire quelques rencontres sympathiques, mais surtout approfondir les liens qui les unissent.

Pour une rare fois, j'ai lu ce court roman dans de bonnes conditions, c'est-à-dire d'une traite, sans m'endormir dessus et sans perdre la mémoire entre deux séances de lecture. Cela explique donc peut-être que je l'aie encore plus aimé que le premier tome. Je comprends les critiques concernant le fait qu'il ne s'y passe pas grand-chose et que c'est gentillet. C'est absolument vrai. Il ne s'y passe pas grand-chose et tout le monde est gentil. Et j'ajouterai que la traductrice que je suis a bien relevé les innombrables références aux gestes des personnages destinées à aérer les répliques et à rythmer les dialogues (un truc qui me rend folle dans mon boulot). Mais il s'en dégage quelque chose d'assez magique qui m'a enthousiasmée quand même.

Je serai au rendez-vous pour le prochain bouquin de Becky Chambers, ça ne fait pas de doute. 😊😊

#BeckyRules

Pour finir, la minute police du net.
Je trouve dommage que Becky Chambers, avec sa vision d'un monde tellement plus collectivement sage que le nôtre, ne prône pas le végétarisme, ou tout du moins n'y insère pas le végétarisme (car, en fait, je l'apprécie aussi, entre autres nombreuses raisons, parce qu'elle ne prône rien, mais donne à voir, ce que je trouve beaucoup plus fin). J'ai mangé des animaux pendant quasiment trente ans et je me souviens très bien de l'époque où ça ne me posait aucun problème, donc j'arrive encore à prendre du recul, mais je constate que ce recul est de plus en plus difficile à prendre. Et donc, ici, la scène du poisson m'a totalement déprimée.

Allez donc voir ailleurs si ces cimes timides y sont!
L'avis de Baroona
L'avis de Yuyine

mercredi 22 mai 2024

Ravage (1942)

Pendant des années, Méli du Bazar de la littérature a évoqué Barjavel sur son blog, me donnant envie de lire cet auteur un jour. Mais comme pour l'écrasante majorité des innombrables auteurs que les blogueurs me donnent envie de lire, ça ne s'est jamais concrétisé. Et puis un jour, voilà que je tombe sur Ravage dans l'entrée de mon immeuble. Enthousiasme de ma part. En plus, c'était quelques jours après que l'auteur avait été cité dans l'épisode de C'est plus que de la SF sur la ville en science-fiction...


Eh bien, quelle découverte! Je comprends que Méli ait adoré cet auteur!

Ce roman relève du post-apo. La première partie décrit un monde futuriste extrêmement technologique. C'est très bien écrit et j'ai donc accroché immédiatement. On rencontre quelques personnages, notamment François, le protagoniste, et Blanche, son love interest. J'ai trouvé le trait un peu forcé sur les innombrables gadgets qui permettent aux habitants de se déplacer très vite ou de réguler la température de leur foyer, mais rien de grave. Et puis, au début de la deuxième partie, l'électricité fait défaut, et on comprend pourquoi la première partie mettait tant l'accent sur la technologie. Maintenant qu'aucune machine ne fonctionne plus, la société s'effondre en une journée à peine.

Et voilà. C'est brillant. C'est d'un pessimisme cosmique assez hallucinant, avec pillages, catastrophes interminables, violence constante, mais c'est très bien maîtrisé et ça se lit tout seul alors même que ça donne des sueurs froides plus d'une fois. Car bon, le COVID a fait paniquer pas mal de monde en 2020 et on voit bien combien tout ceci est parfaitement plausible. Et le climat affreusement chaud de l'été 2052 ressemble de trop près aux conditions actuelles et à venir.

Stylistiquement, c'est un vrai régal, une langue élégante, cultivée et riche comme je les aime. Il y a même pas mal de subjonctifs imparfaits, dont dans un dialogue dont j'ai pris note:

"J'ai pensé, dit-il à François, qu'il conviendrait que vous vinssiez jeter un coup d'œil sur ces lieux, avant que la caravane les traversât."

Je ne peux recommander assez chaudement cette lecture, mais je tiens toutefois à souligner deux bémols. D'une part, j'ai trouvé l'histoire des malades mentaux traités aux rayons énergétiques assez délirante, car ils accumulent tellement d'énergie en eux qu'ils peuvent changer leur corps ou le monde. Bon. Rien de grave. Je n'ai pas aimé cet épisode, mais il occupe nos personnages pendant peu de pages. Le deuxième bémol est beaucoup plus grave: l'affreux sexisme de l'histoire. Les femmes sont au mieux inutiles, au pire au fardeau. Le petit groupe de survivants que François réunit autour de lui est tout entier géré par les hommes, et François est d'ailleurs l'archétype du brave mec de campagne viril qui sait se servir de ses mains, par opposition aux assistés des villes qui sont perdus sans technologie. Quant à la fin, elle est d'un machisme hallucinant...

"Blanche avait passé par la filière de l'enseignement féminin, et suivait depuis six mois les cours de l'École nationale féminine, qui préparait, physiquement, moralement et intellectuellement, des mères de famille d'élite."

"Des mères de famille d'élite". Vous avez bien lu. Et ça, c'est dans le monde d'avant, quand tout va bien. Une fois la catastrophe survenue, c'est encore pire. 😆 Mais bon, lisez Ravage quand même, c'est un chef d'œuvre!!!

vendredi 17 mai 2024

Crime de Quinette (1932)

De concert avec un tome d'introduction extrêmement convaincant, Le 6 octobre, Jules Romains a publié début 1932 le deuxième tome de sa saga des Hommes de bonne volonté, Crime de Quinette. Je l'ai attaqué avec beaucoup d'enthousiasme, vu l'excellente surprise de son prédécesseur, et je l'ai refermé en me disant que j'avais clairement rencontré un énorme cerveau. Et ce, alors que j'ai lu ce tome dans des circonstances assez défavorables, en lisant trop peu de pages par session de lecture et à des intervalles trop espacés.

Il est difficile de résumer ce tome, car les personnages sont très nombreux et que certaines intrigues avancent à peine, par exemple celle de la femme triste qui fait relier un livre. On sait qu'elle est mariée et aime un autre homme que son mari, mais c'est tout. Je suis très curieuse d'en savoir plus. L'histoire avance plus pour le député Gurau, qui compte partir en croisade contre des pétroliers profitant d'un environnement fiscal très favorable (TIENS TIENS) et se trouve encerclé par des forces sournoises, bien décidées à l'arrêter. Dans le dernier chapitre, qui clôt brillamment le livre avec un suspense insoutenable, a-t-il décidé de vendre son âme? J'espère que nous le saurons dans le troisième roman.

Ce deuxième tome s'intéresse principalement à Quinette, le relieur, auquel il doit d'ailleurs son titre. Je n'aime pas Quinette, mais force est de reconnaître que c'est un cerveau très fin avec des nerfs d'acier, capable de penser à tout. Un personnage remarquable, franchement.

En toile de fond, un petit groupe de penseurs (les hommes de bonne volonté dont la saga porte le titre, peut-être?) s'inquiète des menaces de guerre en Europe. Nous sommes toujours en octobre 1906, et la situation est plus que tendue entre la Bulgarie et l'empire Ottoman...

Je ne sais pas trop comment je chroniquerai les prochains tomes, car l'exercice risque de devenir à la fois très répétitif si les intrigues individuelles avancent si peu et très ardu si je ne veux pas tout divulgâcher. Je ferai peut-être un billet tous les deux romans, par exemple. Quoi qu'il en soit, je me réjouis de passer vraisemblablement les deux, trois ou quatre prochaines années avec Jules Romains, c'est une super rencontre!

dimanche 12 mai 2024

Demain j'arrête (2011)

Chronique express!

Cela fait des années que Gilles Legardinier cartonne en librairie et que je regarde avec amusement ses couvertures à chat... Et un beau jour, je trouve un de ses bouquins dans ma location de vacances! J'ai donc entamé ce célèbre Demain j'arrête avec beaucoup de curiosité, et j'ai bien rigolé. Le style est moderne et drôle, avec, par exemple, les pensées de la narratrice qui alternent avec ses répliques réelles – ainsi, quand on lui demande si elle veut du sucre dans son café, elle pense qu'il lui en faut trente-huit pour rendre ça buvable car elle déteste le café, mais elle n'en demande que deux. 😂 Les personnages sont rapidement sympathiques (ou rapidement détestables, comme l'exécrable client qui incendie tout le temps tout le monde quand il fait la queue à la boulangerie 😂 Une pépite, ce gars!) et le tout se lit super vite. Difficile, en outre, de ne pas se retrouver un minimum dans des situations de vie très communes. Le tout reste néanmoins un peu simplet, l'intrigue se résumant à "la narratrice tombe amoureuse de son voisin au premier regard et se met dans toutes sortes de situations absurdes suite à ça". Mais l'auteur ne prétendant rien de plus que d'offrir un peu de bonheur à ses lecteurs, la mission est remplie.

mardi 7 mai 2024

Petite géographie amoureuse du cheval (2017)

Quand on m'a offert ce livre de Jean-Louis Gouraud, je me suis légèrement inquiétée. En effet, Jean-Louis Gouraud tient une petite rubrique d'humeur dans Cheval Magazine depuis de nombreuses années – voire de nombreuses décennies – et il étrille régulièrement les affreux amis des animaux qui s'indignent de pratiques ancestrales et menacent de nous priver d'équitation.

(Le sujet revient sans cesse dans I Am an Equestrian, un podcast sur les sports équestres, et Cheval Magazine en général. Les journalistes s'émeuvent des protestations animalistes, mais ne prennent évidemment pas le temps et la peine de les écouter. Ça me saouuuuuuule. Heureusement, il y a, dans le même temps, un vrai mouvement de fond en faveur du bien-être du cheval.)

Fort heureusement, ce livre est loin d'être un concentré de mises en garde contre le péril animaliste!

Une couverture magnifique de adi wiratmo, disponible chez eyeem.

Il s'agit d'un recueil de textes sur les voyages que Jean-Louis Gouraud a faits dans le monde entier en raison des chevaux, soit parce qu'il est allé visiter un lieu lié aux chevaux ou découvrir une race, soit parce qu'il a parcouru une région à cheval. (D'ailleurs, sa célébrité vient en partie du fait qu'il a fait Paris-Moscou à cheval en 1990.) Et ce qui est passionnant, c'est que la plupart des lieux évoqués ici sont situés dans des parties du monde que je connais très mal, par exemple autour de la mer Caspienne. Kazakhstan, Turkménistan, Azerbaïdjan, Arménie, je suis bien incapable de les situer sur une carte. (Maintenant, je situe mieux le Kazakhstan, pour la simple et bonne raison que c'est un pays énorme.) Plus à l'est, je ne suis même pas foutue de situer avec exactitude le Tadjikistan, alors même que j'ai lu, l'été dernier, un pavé qui s'y déroulait. Toutes ces régions, Jean-Louis Gouraud y est allé, ce que je trouve fantastique. Et il y est même allé avant la chute de l'URSS, ce que je trouve encore plus fantastique. Il est aussi allé en Russie. Et il est même allé en Corée du Nord. Dingue.

"Pour tenter d'agrémenter la vie quotidienne de ses citoyens, qui, jusqu'à présent, il faut bien le dire, n'était pas rose tous les jours, l'actuel dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong Un, petit-fils du fondateur de la République (le président éternel Kim Il Sung), a décrété l'édification de toutes une série de lieux de loisirs. [...] Et enfin, l'apothéose: l'ouverture, en octobre 2013, d'un gigantesque et très luxueux complexe équestre, édifié à Mirim, proche banlieue de la capitale, sur un terrain appartenant à l'armée, qui a d'ailleurs été chargée de sa construction."

D'un côté, ces pays à la réputation parfois sinistre et aux mœurs politiques douteuses pouvaient renforcer mes craintes d'avoir affaire à un vieux réac, mais il me semble au contraire qu'il en fait un portrait assez nuancé, sans cacher certaines difficultés. Bien sûr, le cheval reste le principal sujet des textes, mais j'ai appris pas mal de choses. Le chapitre sur la Corée du Nord, notamment, m'a fourni quelques informations fort pertinentes pour comprendre la situation actuelle. J'ai aussi découvert que, au moment de l'indépendance vis-à-vis de la France, l'Algérie était officiellement un pays socialiste. WHO KNEW? Carotte sur la ration d'avoine, j'ai découvert que Boris Eltsine a fait bombarder le Parlement russe en 1993. (Véridique. Lisez la page Wikipédia sur la crise constitutionnelle russe.)

Who knew. Who knew.

Tant de mondes qui s'ouvrent à moi en lisant un bouquin sur les chevaux, tout de même.

Et les chevaux, donc? Eh bien, ils sont nombreux et variés: beaucoup de races de petite taille en Asie centrale, des modèles plus racés autour de la Caspienne (dont l'akhal-téké, que Jean-Louis Gouraud a beaucoup défendu en France) (un des textes les plus prenants concerne d'ailleurs l'akhal-téké de François Mitterrand, une affaire dans laquelle la curiosité d'un passionné [Gouraud] a pris des proportions nationales inattendues 😂 J'ai lu ça en n'en croyant pas mes yeux), des races exportées de manière improbable (les haflingers de l'armée indienne, encore une histoire de dingues!), les incontournables pur-sang arabe et pur-sang anglais cités par-ci par-là. Et beaucoup de cavaliers très différents, de Gengis Khan aux Agojié du Dahomey (coucou Viola Davis dans The Woman King) en passant par Anabia, filleul de Louis XIV venu de la côte ouest de l'Afrique et devenu mousquetaire (le mousquetaire noir dans Milady de Martin Bourboulon, c'est lui, avec quelques décennies d'avance!).

Bref, un vrai régal, d'autant que Jean-Louis Gouraud écrit d'une manière très particulière, pleine de verve et d'incises, très drôle, avec des images rigolotes (les "chevaux-crottin" par opposition aux chevaux-vapeur 🤣) et parfois des formules assassines. Alors, certes, il étrille régulièrement les écolos et, qui sait pourquoi, il a une opinion affligeante de l'UNESCO, et, trois fois sur quatre, il signale que telle femme est jolie ou a un sourire charmant; et quand les gens affirment qu'ils "aiment l'Afrique", ça sent toujours le vieux boomer blanc, alors j'ai un peu grincé des dents quand même, mais dans l'ensemble c'était un super voyage de par le monde.

"Pas facile de survivre en Afrique ! Tous les Africains vous le diront. L'Afrique, comme aimait le répéter mon ami Frédéric Noah, "c'est comme la typhoïde: ou on en meurt ou on en sort idiot!". Sans aller jusque-là, il faut bien reconnaître que, question climat, il y a mieux. Surtout pour l'élevage des chevaux : l'Angleterre, c'est vrai, c'est nettement moins pourri."

Vous avez là un parfait aperçu du bouquin: un début un peu boomer, même s'il n'y a rien de précisément méprisant, et une fin qui fait rire et qui est indéniable. Parce que l'Angleterre a effectivement le climat idéal pour élever des chevaux.

Au sujet d'une randonnée équestre en Turquie, réunissant six Anglais, lui-même et leur guide en 1986, il écrit:

"Quelles que soient leurs origines ethniques, leurs croyances, leur façon de vivre, sédentaire ou nomade, tous ces gens, jeunes et vieux, hommes et femmes, font preuve d'une gentillesse si spontanée, d'un sens de l'hospitalité si émouvant que l'on ne peut éviter de se poser la question: serait-ce réciproque? Quel accueil un paysan des Cornouailles ou un villageois du Hampshire réserverait-il à un groupe de six cavaliers turcs, ne parlant pas un mot d'anglais, et flanqués, de surcroît, d'un septième cavalier – arménien, par exemple – ahuri de se trouver parmi eux ? Je n'ose l'imaginer..."
Excellente question... 🙃