En décembre dernier, j'ai relu L'Étranger et La Chute d'Albert Camus. Et puis, comme mes commentateurs l'avaient prédit, j'ai cédé à la tentation: j'ai relu La Peste. J'en avais très peur, car ce livre a été un séisme dans ma vie de lectrice, en la lointaine année 2009: j'ai lu certains passages dans un état second et il m'a marquée durablement. Et, bien sûr, on risque de ne pas retrouver les mêmes émotions la deuxième fois.
Commençons donc par là: non, La Peste ne m'a pas électrifiée comme la première fois. Déjà, je savais à quoi m'attendre. Mais surtout, il s'est écoulé quinze ans. J'ai vieilli et j'ai perdu pas mal de mon appétit d'autrefois pour les grands principes et pour un certain jusqu'auboutisme moral. Enfin, je l'ai lu dans les conditions déplorables de mon quotidien, c'est-à-dire au rythme de dix ou quinze pages par jour pendant plusieurs jours d'affilée, le tout en m'endormant cinq fois dessus, c'est-à-dire toutes les deux ou trois pages. La catastrophe. Ce n'est que sur le dernier tiers que j'ai pu faire de véritables sessions de lecture.
J'ai aussi eu quelques petites difficultés à interpréter certains implicites, par exemple quand les personnages se regardent sans échanger de paroles du tout ou sans dire clairement ce qui se joue entre eux. Mais cet élément est vraiment mineur.
Malgré ces bémols, je suis contente de l'avoir relu et j'y ai trouvé pas mal de matière à réflexion (ce qui signifie bien sûr que ce billet va être interminable!!!), de beaux principes qui me parlent encore, et une sorte d'espoir et de résolutions tristes qui, à défaut de m'envoyer dans la stratosphère, m'ont transmis un peu de courage pour persévérer dans certains mes choix.
L'histoire est contée par un narrateur anonyme, qui décrit comment la peste fait son arrivée à Oran, en Algérie, et comment la ville y réagit. Tout commence lorsque le docteur Rieux, le personnage le plus présent, voit un rat dans son immeuble.
"Le matin du 16 avril, le docteur Bernard Rieux sortit de son cabinet et buta sur un rat mort, au milieu du palier. Sur le moment, il écarta la bête sans y prendre garde et descendit l’escalier. Mais, arrivé dans la rue, la pensée lui vint que ce rat n’était pas à sa place et il retourna sur ses pas pour avertir le concierge. Devant la réaction du vieux M. Michel, il sentit mieux ce que sa découverte avait d’insolite. La présence de ce rat mort lui avait paru seulement bizarre tandis que, pour le concierge, elle constituait un scandale. La position de ce dernier était d’ailleurs catégorique : il n’y avait pas de rats dans la maison. Le docteur eut beau l’assurer qu’il y en avait un sur le palier du premier étage, et probablement mort, la conviction de M. Michel restait entière. Il n’y avait pas de rats dans la maison, il fallait donc qu’on eût apporté celui-ci du dehors. Bref, il s’agissait d’une farce."Ce paragraphe, qui ouvre le récit après l'introduction du narrateur, donne déjà pas mal le ton. Face à un constat factuel ("il y a un rat"), le concierge nie la présence du rat. Puis, s'il l'accepte, il en rejette la faute ailleurs. Au fil des pages, des centaines de rats meurent dans les rues d'Oran et il n'est plus possible de nier. Le pauvre concierge sera le premier, parmi les patients de Rieux, à mourir de la peste, écartelé par les bubons, comme déchiré de l'intérieur.
Je n'ai pas demandé à Internet de me montrer les symptômes de la peste, mais, telle que Camus la décrit, c'est une maladie épouvantable. D'ailleurs, petite mise en garde: le roman contient la description de la mort d'un enfant qui est très douloureuse à lire quand on ne fréquente pas d'enfant et qui doit frôler l'intolérable quand on en connaît ou qu'on en a.
Et donc, peu à peu, Oran prend conscience du danger et applique des mesures pour enrayer la propagation de la maladie.
"Les médecins se consultèrent et Richard finit par dire:Puis, sur une décision des autorités supérieures, Oran est carrément bouclée. L'essentiel du roman est donc une sorte de huis-clos géant, à l'échelle d'une ville. Évidemment, quand on a connu l'année 2020, ça résonne fortement avec la pandémie de COVID. Il y a la prise de conscience progressive, le désespoir des proches des malades, les demandes de passe-droit, la réorganisation de la société autour de la maladie, etc. Il y a toutefois une différence de taille avec ce que nous avons connu: Camus ne met en scène ni complotisme, ni refus des mesures sanitaires.
— Il faut donc que nous prenions la responsabilité d'agir comme si la maladie était une peste.
La formule fut chaleureusement approuvée :
— C'est aussi votre avis, mon cher confrère? demanda Richard.
— La formule m'est indifférente, dit Rieux. Disons seulement que nous ne devons pas agir comme si la moitié de la ville ne risquait pas d'être tuée, car alors elle le serait."
Outre la situation générale, le narrateur décrit les actions d'un petit groupe de personnages, au premier rang desquels Rieux, que j'ai identifié comme le double de l'auteur. Chacun réagit à sa manière, bien sûr, et l'un d'entre eux est même tout à fait enchanté que la ville soit coupée du monde. Mais, dans l'ensemble, ils vont tous descendre dans la lutte contre la peste. Et c'est cela que je trouve si beau, si encourageant, et si tragique: des gens qui se battent contre quelque chose de plus grand qu'eux par principe, parce qu'ils estiment que cette lutte est le comportement à adopter, quels que soient les risques pour eux-mêmes et quelles que soient leurs chances de gagner. Et même si, une fois qu'on a vu la peste, on ne PEUT PAS revenir en arrière et redevenir ce qu'on était avant.
Compte tenu du parcours de Camus pendant la Deuxième Guerre mondiale, on imagine tout de suite une analogie avec la résistance contre l'occupation nazie. En tant que lectrice d'imaginaire, je pourrais faire le parallèle avec Druss la légende, qui va se battre à Dros Delnoch même s'il n'y a aucune chance que Dros Delnoch tienne le coup face à l'invasion nadir, ou avec Frodo, qui revient du Mordor mais sans jamais pouvoir en guérir véritablement. Toutes proportions gardées, ça résonne aussi avec mes combats personnels, comme placer mon argent d'une manière non néfaste, réduire mon utilisation des services des GAFAM et – le plus important, bien sûr – arrêter la consommation de chair animale.
Même si je ne suis pas montée dans l'extase totale cette fois, je trouve ce roman extrêmement puissant, et j'ai tendance à penser qu'Albert Camus a mérité son Nobel de littérature juste pour ça.
Pour la petite histoire, il y a une pétite référence à L'Étranger:
"Grand avait même assisté à une scène curieuse chez la marchande de tabacs. Au milieu d'une conversation animée, celle-ci avait parlé d'une arrestation récente qui avait fait du bruit à Alger. Il s'agissait d'un jeune employé de commerce qui avait tué un Arabe sur une plage."Je vous laisse avec un passage très long, mais que je vous invite à lire avec une attention particulière, voire à voix haute. C'est celui-ci qui a représente un cataclysme dans ma vie de lectrice, en 2009.
"Mais on ne félicite pas un instituteur d'enseigner que deux et deux font quatre. On le félicitera peut-être d'avoir choisi ce beau métier. Disons donc qu'il était louable que Tarrou et d'autres eussent choisi de démontrer que deux et deux faisaient quatre plutôt que le contraire, mais disons aussi que cette bonne volonté leur était commune avec l'instituteur, avec tous ceux qui ont le même cœur que l'instituteur et qui, pour l'honneur de l'homme, sont plus nombreux qu'on ne pense, c'est du moins la conviction du narrateur. Celui-ci aperçoit très bien d'ailleurs l'objection qu'on pourrait lui faire et qui est que ces hommes risquaient leur vie. Mais il vient toujours une heure dans l'histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort. L'instituteur le sait bien. Et la question n'est pas de savoir quelle est la récompense ou la punition qui attend ce raisonnement. La question est de savoir si deux et deux, oui ou non, font quatre. Pour ceux de nos concitoyens qui risquaient alors leur vie, ils avaient à décider si, oui ou non, ils étaient dans la peste et si, oui ou non, il fallait lutter contre elle."Même aujourd'hui, alors que j'ai lu ce passage trois mille fois au fil des ans car je l'avais noté dans mon cahier de citations à l'époque, j'y trouve une puissance incroyable. Je vous remets des bouts et je vous incite de nouveau à les lire à voix haute:
"Mais il vient toujours une heure dans l'histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort."
"Et la question n'est pas de savoir quelle est la récompense ou la punition qui attend ce raisonnement. La question est de savoir si deux et deux, oui ou non, font quatre."La question est de savoir si, oui ou non, il faut barrer le chemin aux Nadir. La question est de savoir si, oui ou non, il faut tenter de jeter l'Anneau dans le feu. La question est... chacun a la sienne.
Un autre passage qui m'a beaucoup marquée cette fois, et que je n'avais bizarrement pas noté à l'époque, est celui-ci:
"Si on en croyait le chroniqueur de la grande peste de Marseille, sur les quatre-vingt-un religieux du couvent de la Mercy, quatre seulement survécurent à la fièvre. Et sur ces quatre, trois s’enfuirent. Ainsi parlaient les chroniqueurs et ce n’était pas leur métier d’en dire plus. Mais en lisant ceci, toute la pensée du père Paneloux allait à celui qui était resté seul, malgré soixante-dix-sept cadavres, et malgré surtout l’exemple de ses trois frères. Et le père, frappant du poing sur le rebord de la chaire, s’écria : « Mes frères, il faut être celui qui reste ! »"Putain. "Être celui qui reste", quand tout le monde est mort ou a fui. "Être celui qui reste." Putain...


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