Il y a mille ans, à l'époque du comité de lecture de ma médiathèque, quelqu'un a mis sur mon radar un livre sur la déportation qui avait paru sous deux titres très différents, l'un très beau et l'autre très tragique, que j'ai tout deux oubliés au fil du temps. Tout récemment, une consœur traductrice m'a parlé de C'est en hiver que les jours rallongent de Joseph Bialot, et ça a progressivement fait tilt dans mon cerveau: c'était ce livre-là, que je voulais lire! Et mon réseau de médiathèques, toujours au rendez-vous, l'avait au catalogue. 🙏🙏
Joseph Bialot, qui a – selon Wikipédia – eu une carrière d'écrivain respectable dans le polar et le roman historique, raconte ici son emprisonnement à Auschwitz, de l'été 1944 jusqu'à la libération du camp fin janvier 1945, et son trajet de retour vers la France. Le récit ne se fait pas dans l'ordre chronologique, mais au gré des souvenirs qui lui reviennent alors qu'il vogue sur la mer Noire et la mer Méditerranée, d'Odessa à Marseille. Il décrit majoritairement son quotidien: le travail éreintant, l'obsession pour la nourriture, les réseaux d'entraide, les brimades, la présence des fours crématoires à deux pas. Mais il revient aussi sur des épisodes précis, des rencontres ou des jours particulièrement importants. À la fin, alors qu'il était à l'infirmerie depuis plusieurs jours, les SS emportent les valides, le camp entre dans une drôle de période d'entre-deux, puis l'Armée Rouge arrive.
Bien entendu, au vu du sujet, tout ceci est loin d'être gai. Je n'ai pas spécifiquement appris quelque chose, car je connais très bien Si c'est un homme de Primo Levi, que j'ai lu plusieurs fois, et que j'ai également lu L'espèce humaine de Robert Antelme. Mais c'était très intéressant à lire, et une piqûre de rappel ne fait jamais de mal, sur ce genre de sujet. C'était vraiment un microcosme très particulier, Auschwitz: une usine à tuer aussi bureaucratique qu'organisée, avec des subtilités et des contradictions, des raffinements dans l'insensé et la violence, et une véritable hiérarchie au sein même des prisonniers. Parfois, Joseph Bialot s'exprime avec colère; dans l'ensemble, toutefois, il est assez mesuré et descriptif.
Les parallèles avec Si c'est un homme et L'espèce humaine sont nombreux, à commencer par ce ton relativement "clinique" pour décrire les choses sans pathos. À la fin, il recommence même à utiliser des dates précises dans les derniers jours suivant la libération, exactement comme Primo Levi et Robert Anselme! C'est fou. La description qu'il donne des privilèges – infimes – de certains prisonniers, ainsi que des relations dominants-dominés, rejoint totalement celles de Primo Levi. De même pour la sensation affreuse que personne ne pouvait comprendre, une fois la libération venue, et que les gens qui sont revenus des camps n'en sont, en réalité, jamais revenus, dans leur tête...
(À ce sujet: Joseph Biallot affirme que Primo Levi s'est jeté dans le vide, ce qui est inexact. Primo Levi est mort en tombant dans l'escalier. La thèse du suicide est admise, mais personne ne l'a vu se jeter dans l'escalier...)
Une petite chose que je ne veux pas oublier: d'après ce qu'il en dit, les prisonniers communistes sont ceux qui se sont le plus organisés pour résister, dans une certaine mesure, et pour s'entraider. Il attribue cela à leur habitude de l'organisation de la lutte des masses. Allez, les Rouges.
C'est en hiver que les jours rallongent a paru, sous ce titre, aux éditions du Seuil en 2002. Pour ma part, j'ai lu l'édition de la Manufactures de livres de 2023, toujours sous ce titre. Il est également disponible en numérique aux éditions de l'Archipel sous le titre Votre fumée montera vers le ciel, qui, au regard du sujet de l'extermination des Juifs, est nettement moins lumineux... 😱😨















