Affichage des articles dont le libellé est Émile Zola. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Émile Zola. Afficher tous les articles

samedi 31 décembre 2022

Émile Zola au pays de l’anarchie (2006)

Chronique express!

Vittorio Frigerio, universitaire spécialiste de l’anarchie, a réuni dans ce recueil des articles de journaux anarchistes consacrés à Émile Zola. La réception de l’écrivain dans ces papiers est variable: certains auteurs encensent l’aspect social de ses romans ou son engagement dans l’affaire Dreyfus, d’autres analysent son œuvre de manière plus nuancée, d’autres enfin l’accablent de reproches, par exemple parce qu’il défend Dreyfus mais pas des militants anarchistes condamnés au bagne. Il est toujours intéressant de lire des articles publiés du vivant de Zola et à l’occasion de sa mort, quand il n’avait pas encore la stature qu’il a aujourd’hui – même si, bon, on ne peut pas dire que tout ça me laisse présager le meilleur à propos de ses Évangiles, notamment Fécondité, qui, comme son nom l’indique, fait l’éloge de la natalité… 🙄 Et c'était également une bonne occasion de lire quelque chose sur l'anarchie, mouvement dont je ne sais absolument rien. Toutefois, c’est une lecture ultraspécialisée, qui a lassé même la fana de Zola que je suis, d’autant que tous les articles ne sont pas aussi qualiteux les uns que les autres. Je ne la recommande donc pas franchement...

lundi 21 novembre 2022

Là-bas (1891)

De Joris-Karl Huysmans, je n’ai longtemps connu que le nom de famille, qui revient régulièrement quand on s’intéresse à Émile Zola, puis j’ai lu sa nouvelle Sac au dos, qui fait partie du recueil Les Soirées de Médan. Mais c’est en entendant la lecture d’un extrait de ce roman, Là-bas, dans je ne sais absolument plus quel épisode de la Compagnie des auteurs sur France Culture, que j’ai décidé avec détermination de le lire. C’était la description d’une crucifixion, avec un Jésus sanglant, sale, pitoyable et répugnant d’une force hors de l’ordinaire. Le genre de truc qui fait rêver les ados gothiques. Et comme je rêve d’être une ado gothique, à défaut de l’avoir été…

Couverture de l'édition du Livre de Poche de 1966.
Un bonheur en soi.

"Démanchés, presque arrachés des épaules, les bras du Christ paraissaient garrottés dans toute leur longueur par les courroies enroulées des muscles. L’aisselle éclamée craquait; les mains grandes ouvertes brandissaient des doigts hagards qui bénissaient quand même, dans un geste confus de prières et de reproches; les pectoraux tremblaient, beurrés par les sueurs; le torse était rayé de cercles de douves par la cage divulguée des côtes; les chairs gonflaient, salpêtrées et bleuies, persillées de morsures de puces, mouchetées comme de coups d’aiguilles par les pointes des verges qui, brisées sous la peau, la dardaient encore, çà et là, d’échardes."

Là-bas est un roman assez chelou, en ceci qu’il se divise assez distinctement entre deux histoires, mais n'a pour autant pas vraiment d'histoire.

D’une part, on suit un certain Durtal, écrivain blasé, retiré du monde, qui se consacre à un livre sur Gilles de Rais. Il dîne chez le sonneur de cloches de Saint-Sulpice avec son ami des Hermies, médecin, et les conversations s’occupent beaucoup de satanisme (mais aussi, parfois, de littérature: le roman s’ouvre par une diatribe anti-naturalisme assez amusante quand on sait que l’auteur faisait, à l’origine, partie du cercle de Zola 😄). Durtal a une relation avec une femme mariée: d’abord, elle lui envoie des lettres passionnées, puis ils passent à l’acte de manière compliquée, avec des changements incessants de la part de Durtal, qui veut coucher, puis ne veut plus, puis couche quand même, etc. [Divulgâcheur] L’apogée du roman, c’est quand cette femme lui permet d’assister à une Messe noire. [Fin du divulgâcheur]

D’autre part, on suit aussi, au fil de chapitres épars, l’histoire de Gilles de Rais, maréchal du XVe siècle et compagnon de Jeanne d’Arc, passé à la postérité pour l’enlèvement, le viol et le meurtre de plusieurs dizaines d’enfants.

Deux histoires distinctes, donc, et le fil rouge du satanisme, de l’occultisme, du succubisme et de la démonologie – mais pas vraiment d’intrigue, au-delà de la relation assez instable et malsaine entre Durtal et Mme de Chantelouve. Une fois le bouquin terminé, on ne sait pas trop ce qu’il faut en tirer quant à l’évolution – ou plutôt la non-évolution – des personnages. En ce sens, le roman me semble donc assez vain.

En revanche, il faut dire qu’il réserve quelques passages assez spectaculaires, à l’image de ce Christ aux "chairs […] salpêtrées et bleuies, persillées de morsures de puces". L’évocation des rituels sataniques ne manque pas d’actes chelous et vaguement dérangeants à la fois, avec une forte composante liée au sacrilège – se tatouer des crucifix sur la plante des pieds afin de piétiner le Christ toute la journée, par exemple. Franchement chelou, à mes yeux, mais très efficace comme symbole, dans ce que ça dit de l’opinion que tu te fais de ton dieu. Je me demande d’ailleurs comment ce livre a été reçu à l’époque de sa sortie. L’Église catholique a dû faire une attaque. Il paraît que Huysmans s’est converti au catholicisme peu après, ce qui me laisse assez perplexe…

(Si vous êtes catholique et avez lu ce livre, votre avis m’intéresse, évidemment. Qu’en avez-vous pensé? Est-ce que ça vous blesse ou vous heurte, ces gens qui profanent des hosties et dansent tout nus devant l’autel? Est-ce que vous trouvez ça un peu ridicule? Daté? Puéril, parce que Dieu est forcément, par essence même, plus grand que toute tentative de le rabaisser ou de lui nuire?)

Les autres passages spectaculaires, et les plus marquants, sont ceux liés à Gilles de Rais et à sa dérive progressive vers le démonisme et surtout la folie pédophile et meurtrière. Là, je crois pouvoir affirmer sans hésiter qu’il vaut mieux vous abstenir de lire ce livre si vous êtes sensible sur la question, car il y a quelques descriptions très claires des viols et des tortures. Décidément, le XIXe siècle, qu’on considère comme très corseté, se permettait de dire les choses sans ambages…

"Tu es bon, toi; ce n’est pas facile de se procurer des enfants que l’on puisse impunément égorger, sans que des parents chiaillent et sans que la police s’en mêle!"

Enfin, je retiendrai aussi le personnage de Mme de Chantelouve, une figure protéiforme, à la fois femme du monde, épouse indépendante et libérée qui ne cache pas à son mari qu’elle le trompe et qui n’hésite pas à aller se chercher un amant, amoureuse soumise qui couche avec Durtal alors que, à la base, elle ne le veut pas, et sataniste étrange, qui fait partie du milieu mais ne participe pas à la transe collective de la Messe noire. Lorsque Durtal la reçoit chez lui, lors de leur première nuit ensemble, toute la préparation s’apparente à la préparation d’un viol, avec cet homme qui réfléchit à la disposition des meubles pour arriver à ses fins et anticipe les réactions de défense de la femme; mais au final, Chantelouve s’installe dans le lit la première, pourvu de lui faire plaisir, et Durtal ne la rejoint qu’à contrecœur, dégoûté de cette coucherie quasiment conjugale puis de l’ardeur sexuelle de sa partenaire. Il faut dire que Durtal a quelques problèmes avec le sexe, c’est dit dès le début du roman…

Voilà. Une lecture étrange, dans l’ensemble, mais que je suis contente d’avoir faite, d’autant que c’est superbement bien écrit, avec cette langue riche, typique du XIXe, que j’adore.

"Alors Durtal se sentit frémir, car un vent de folie secoua la salle. L’aura de la grande hystérie suivit le sacrilège et courba les femmes; pendant que les enfants de chœur encensaient la nudité du pontife, des femmes se ruèrent sur le Pain Eucharistique et, à plat ventre, au pied de l’autel, le griffèrent, arrachèrent des parcelles humides, burent et mangèrent cette divine ordure."

vendredi 15 avril 2022

Le Docteur Pascal (1893)

Depuis quatre ans, je relis les Rougon-Macquart avec Tigger Lilly, et parfois d’autres intrépides lecteurs. Quatre ans de grands moments et de scènes grandioses, avec quelques passages moins convaincants, mais toujours dans l’extase zolienne.

En ce début d’année, a sonné l’heure du dernier tome, le Docteur Pascal, paru en 1893 et lu également en compagnie de Baroona.


Et hélas, le baisser de rideaux n’a pas été à la hauteur du spectacle…

L’intrigue

Le docteur Pascal vit à Plassans, le fief des Rougon, en compagnie de sa nièce Clotilde, la fille de Saccard (vous savez, le gars qui spéculait à mort sur l’immobilier parisien dans la Curée et sur la naïveté des catholiques dans l'Argent). Il coule de longues et belles journées à étudier l’hérédité, notamment dans sa famille de fous furieux, les Rougon-Macquart, et à soigner ses patients par des injections improbables de matière cérébrale (…).
Hélas, sa relation avec Clotilde tourne au vinaigre sous l’influence de Félicité, la féroce matriarche Rougon. Et puis, l’esprit de Pascal se détraque avec l’âge. Pascal et Clotilde se disputent. Pascal s’épuise au travail. Pascal déprime. Puis Pascal comprend qu’il est, en fait, amoureux de Clotilde…

Des considérations philosophiques floues

Évacuons d’emblée un des problèmes de ce roman: les recherches parfois délirantes de Pascal et ses conversations floues avec Clotilde. Pascal a beau être un médecin super motivé, je ne le laisserais jamais m’injecter quoi que ce soit. 👀 Il y a pas de mal de pages sur ses réflexions sur l’hérédité ou la médecine et ce n’est pas bien intéressant. Ses échanges avec Clotilde sont quant à eux flous. Il y a toute une scène capitale où ils affrontent leurs points de vue – lui est athée, elle est croyante – et c’était tellement flou que je ne comprenais pas bien qu’ils s’estiment en opposition.

Des nichons à gogo et l’exaltation de la femme jeune regénérant l’homme vieux

Passons maintenant au deuxième problème: la relation entre Clotilde et Pascal. Précisons d’emblée que ladite relation n’a rien d’un viol. Clotilde a vingt-cinq ans au moment du roman et est donc une adulte, il n’y a pas de manipulation d’une enfant. Et pour une rare fois vu l’époque, elle est informée sur le sexe, car elle a toujours lu les bouquins de médecine de Pascal, il n’y donc pas non plus d’exploitation de l’ignorance. Et l’attirance est réciproque. Mais néanmoins. NÉANMOINS. Pascal a élevé Clotilde pendant des années et lui a tout appris. Elle l’appelle "Maître" comme si elle était à l’école. Pascal a cinquante-neuf ans. Clotilde en a vingt-cinq. En chiffres: 59 et 25. Ils sont trente-quatre ans d’écart. En chiffres: 34. Et ils sont oncle-nièce. Clotilde est la fille du frère de Pascal. Quelle bonne idée, de coucher ensemble! 🤯🤯🤯

Au-delà de la différence d’âge, c’est le traitement du corps de Clotilde qui m’a renversé le cerveau. Clotilde est jeune. Donc, Clotilde est mince et pleine de vie. Elle a une taille fine, des jambes musclées, et surtout, SURTOUT, elle a des nichons bien fermes et bien sexy. C’est important que le lecteur le sache. Et comme elle est jeune et pleine de vie et équipée de nichons bien fermes, Pascal revit! Pascal retrouve sa propre jeunesse! Exaltation suprême: à la fin du roman, Pascal apprend qu’il l’a mise enceinte!

Au-delà du traitement du corps de Clotilde, c’est le parallèle avec la vie de Zola et les dédicaces du bouquin qui m’ont renversé le cerveau. Car Zola a, lui aussi, couché avec une femme beaucoup plus jeune que lui, sa lingère Jeanne Rozerot, et eu des enfants très tard. Impossible de ne pas croire qu’il parle de lui en parlant de Pascal. Et Zola, avec une finesse hors pair, a dédié ce roman….. à sa femme, Alexandrine. Sa femme qui a été cocue pendant vingt ou quinze ans. "Regarde, ma chérie, je t’ai dédié ce roman dans lequel j’explique ce que c’est bien de coucher avec une fille qui a la moitié de mon âge et des seins bien fermes." Et il a écrit à ses enfants qu’ils sauraient, en le lisant, "combien [il avait] adoré leur mère". Ou ses seins, donc.

La vie qui va

Comme la fin de Germinal et certains passages de la Faute de l’abbé Mouret, le Docteur Pascal encense la vie: la vie qui continue à l’infini, qu’on le veuille ou non, et apporte toujours de nouvelles promesses. C’est un message qui me parle, de manière générale. Ici, toutefois, il est réduit à la virilité retrouvée de l’homme mûr qui se croyait impuissant et enterré et à la procréation. Clotilde tient d’ailleurs à expliquer que le sexe, c’est pour enfanter, sinon ça n’a pas de sens. Mon cerveau a continué de se renverser.

Quelques bons souvenirs, tout de même

Je râle, je râle, mais il y a quand même quelques éléments qui surnagent dans ce roman. D’une part, un chapitre est dédié à l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, ce que je trouve exaltant: on retrouve toute la famille qu’on connait depuis vingt romans, c’est beau.
"Et c’était Saccard encore, à quelques années de là, qui mettait en branle l’énorme pressoir à millions de la Banque Universelle, Saccard jamais vaincu, Saccard grandi, haussé jusqu’à l’intelligence et à la bravoure de grand financier, comprenant le rôle farouche et civilisateur de l’argent, livrant, gagnant et perdant des batailles en Bourse, comme Napoléon à Austerlitz et à Waterloo, engloutissant sous le désastre un monde de gens pitoyables..."
Il y a aussi quelques personnages de grand relief, comme le détestable oncle Macquart, qui connaîtra une mort à sa hauteur (🔥👀), la spectaculaire Félicité, plus grande que nature que jamais, et le pauvre petit Charles, qui mourra d’une triste mort. (Oui, deux des éléments positifs de ce roman sont des décès, prouvant une fois de plus que Zola excelle dans le domaine. 👀) Je retiendrai aussi les promenades de Pascal et Clotilde dans la ville de Plassans, car, malgré ce que je reproche à leur relation, ils s’aiment sincèrement et marchent joliment ensemble, dans le triomphe et l’insouciance du bonheur comme dans la peine et l’anxiété du malheur.

Et voilà. Une fin de saga en demi-teinte, et même franchement décevante, donc. Je n’arrive pas à croire que j’avais oublié les détails de cette histoire tellement c’est renversant. 🙃

Allez donc voir ailleurs si ces nichons y sont!
L'avis de Baroona
L'avis de Tigger Lilly

mardi 25 janvier 2022

La Débâcle (1892)

Après quatre ans de lectures enthousiastes, ma relecture des Rougon-Macquart en compagnie de Tigger Lilly approche de sa fin. La Débâcle, paru en 1892, est en effet le dix-neuvième et avant-dernier tome de la saga. Il ne nous reste maintenant qu'à relire le Docteur Pascal et la grande épopée sera terminée...

Pour cette étape militaire, nous étions de nouveau accompagnées de notre Baroona (inter)national.

L'intrigue
En août 1870, Jean Macquart, que nous avons connu dans la Terre, a repris du service et est caporal dans le 106e régiment de ligne de l'armée française. Son escouade réunit cinq ou six membres, dont Maurice Levasseur. Au début, les relations entre les deux hommes sont tendues: le deuxième, plus instruit, méprise fortement le premier, qu'il considère comme un rustre. Au fur et à mesure que les marches insensées de l'armée française se succèdent, toutefois, une amitié solide va se forger entre eux et les aider à surmonter les difficultés grandissantes, jusqu'à l'affrontement terrible contre les Prussiens à Sedan.

Un roman militaire
La Débâcle est le roman de guerre de Zola. Commençant en août 1870, il tourne essentiellement autour des journées précédant la bataille de Sedan, puis autour de cette bataille en particulier. Tout est raconté avec beaucoup de minutie: organisation de l'armée française, quotidien des soldats, mouvements de troupes, ordres des généraux ou de Paris, positions des Français et des Prussiens... Zola a bien fait ses devoirs, comme d'habitude. Pour ma part, j'ai vite décidé qu'il était inutile que j'essaye de comprendre avec précision qui était où (et encore, mon édition du Livre de Poche comprend deux cartes de Sedan et des environs!) et j'ai simplement suivi les aventures de nos personnages, dont ressortent deux éléments majeurs: la désorganisation de l'armée française et la supériorité technique, organisationnelle et stratégique de l'armée prussienne.

Des va-et-vient insensés
En juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse (je vous invite à lire la page Wikipédia sur le pourquoi du comment: ça me semble particulièrement insensé) et nos personnages zoliens partent à la guerre avec le sourire, convaincus qu'ils vont botter le cul des Prussiens rapidement et proprement. Hélas pour eux, les défaites se succèdent et Jean et Maurice sont pris dans des mouvements de troupes insensés: pendant plusieurs chapitres successifs, ils avancent puis reculent, puis changent de direction, puis font du surplace, au gré des ordres contradictoires venus d'en haut. Un temps, l'armée semble se replier sur Paris pour la défendre, puis il faut aller à la rencontre de l'ennemi, puis on ne sait plus, puis on réavance, puis on ne sait plus, etc. On partage totalement le désarroi des soldats, qui sentent bien que l'armée manque d'un commandement net. Bien sûr, ces mouvements de troupes chaotiques entraînent d'énormes problèmes logistiques, les convois de nourriture se retrouvant au mauvais endroit. Et comme disait Napoléon (le premier!), "une armée marche à son estomac"...

Un Empereur perdu
Après jenesaisplusquelle défaite, Napoléon III a perdu le commandement direct de l'armée, qui a été confié en partie à l'Impératrice régente et en partie à jenesaisplus quel général. Là aussi, désaccords sur la stratégie à suivre, ordres insensés, tout ça. Ce qui est intéressant, c'est que Napoléon III, présent aux côtés de ses troupes dans l'Est de la France, fait furieusement pitié. Dans les romans précédents, c'était une figure floue, toute-puissante et assise sur un tas d'or aux Tuileries dans la Curée ou un chef de gouvernement planant un peu dans Son Excellence Eugène Rougon, avec, dans tous les cas, un contrôle rigoureux de l'opposition. Donc, bon, pas le genre de dirigeant pour qui vous avez envie de verser une larme. Là, le pauvre homme est au bout de sa vie. Il sait qu'il ne sert à rien, vu qu'il a perdu tout pouvoir exécutif, et il sait même que la défaite face aux Prussiens est inévitable. Il traîne sa carcasse d'homme malade de maison en maison et ne peut rien faire, jusqu'au moment où, dans un sursaut, il décide de hisser le drapeau blanc sur Sedan, mettant ainsi fin au massacre. Et encore, même là, il est obligé d'attendre la signature d'un général! 

Ah ! ce misérable empereur, à cette heure sans trône et sans commandement, pareil à un enfant perdu dans son empire, qu’on emportait comme un inutile paquet, parmi les bagages des troupes, condamné à traîner avec lui l’ironie de sa maison de gala, ses cent-gardes, ses voitures, ses chevaux, ses cuisiniers, ses fourgons, toute la pompe de son manteau de cour, semé d’abeilles, balayant le sang et la boue des grandes routes de la défaite !

La débâcle du Second Empire
Comme son nom l'indique, la Débâcle parle de la grande défaitede l'armée française à Sedan – éreintée par des jours de marche et plusieurs défaites, elle met le cap sur Sedan et les Prussiens parviennent à encercler la ville –, mais aussi de la chute du Second Empire au sens large. La saga des Rougon-Macquart est étroitement liée au Second Empire et  se termine avec lui. Le Docteur Pascal, dans mon souvenir, fait plus office d'épilogue et de bilan. Zola voit dans cette défaite militaire la chute d'un monde pourri de l'intérieur par l'excès d'argent, entre autres, et considère la guerre comme un gros coup de balai qui remet les compteurs à zéro; la chose est exprimée par Maurice à la fin du roman et est confirmée par un article publié par Zola dans le Figaro à propos de Sedan, repris dans mon édition du Livre de Poche. La guerre comme mal nécessaire et cyclique permettant aux sociétés d'avancer, ce n'est pas du tout mon point de vue sur la question, mais ça a quelque chose de dantesque sous la plume de Zola...

Des personnages humains
En parallèle des faits militaires et du contexte politique, Zola met en scène de nombreux personnages, et la Débâcle est avant tout leur roman. Jean et Maurice, en leur qualité de soldats, portent la plupart des chapitres et permettent au lecteur de voir la guerre de l'intérieur. Mais on s'attache aussi à d'autres soldats, comme Honoré, qui porte la cicatrice d'un amour déçu, Prosper, qui prend grand soin de son cheval Zéphyr, ou Bouroche, le médecin qui soigne et ampute dans Sedan assiégé. Et on rencontre plusieurs civils: Henriette, la sœur de Maurice, Weiss, son époux qui fera une fin épique face aux Prussiens (à croire que le personnage a en fait été écrit par David Gemmel, grand spécialiste des combats désespérés!), les Delaherche qui mettent une touche de normalité bourgeoise et de vaudeville dans tout ça... De "petites gens" qui permettent de voir la guerre d'un autre point de vue et d'en mesurer toute la portée, au-delà des champs de bataille et des morts.

La guerre et ses conséquences
Le roman ne s'arrête pas avec la défaite de Sedan, puisque toute la troisième partie raconte l'après-Sedan: traitement inhumain des prisonniers français, occupation allemande, organisation des civils pour reprendre leur vie comme faire se peut, poursuite du combat ailleurs en France... Le constat, pour moi, est complètement déprimant: la violence appelle la violence et la guerre appelle la guerre, dans une succession insensée où les responsables politiques ne répondent pas réellement de leurs actes puisqu'ils ne sont pas sur le terrain en train de mourir. C'est d'autant plus consternant dans le cas des conflits franco-allemands, car, contrairement à Zola, le lecteur du XXIe siècle connaît les évènements de 1914 et 1940. Quant aux deux derniers chapitres, ils [divulgâcheur] tracent un portrait désolant de la Commune, comme une parenthèse insensée et sanglante, qui m'a confortée dans mon rejet des révolutions. Mais Paris qui brûle, holàlà, c'est un des panoramas les plus incroyables que Zola ait jamais peints! [fin du divulgâcheur]

Bref, un roman dur et cruel, plein de sang et de clairons, mais aussi de sentiments forts entre humains noyés dans la guerre. Et comme d'habitude, ça se lit tout seul parce que Zola écrivait comme un dieu. Un indispensable de plus!

Allez donc voir ailleurs si cette débâcle y est!
L'avis de Baroona
L'avis de Tigger Lilly

dimanche 28 novembre 2021

Madame Zola (1997)

J’ai repéré cette biographie d’Alexandrine Meley, future Alexandrine Zola, écrite par Evelyne Bloch-Dano il y a de nombreuses années, dans je ne sais plus quel bouquin sur Émile Zola, et j’ai récemment eu la chance de la trouver dans une boîte à livres. Je m’en suis emparée et je l’ai lue avec grand plaisir.

Née à Paris en 1839, de parents non mariés, Alexandrine perd sa mère jeune et grandit dans un contexte complexe, vivant un temps avec son père et son épouse (plus précisément sa deuxième épouse, si je me souviens bien) et avec une tante du côté de sa mère. Elle rencontre Émile Zola dans le Paris artistique des années 1860 (1864, plus précisément) et leurs trajectoires ne se séparent plus. Ils vivent en ménage plusieurs années, puis se marient, puis emménagent à Médan. Alexandrine est un soutien sans faille et on suit leur histoire en mettant l’accent sur sa vie à elle, ce qui est fort intéressant. Ensuite, viennent les années difficiles après la découverte de l’infidélité d’Émile – Monsieur a eu deux enfants avec sa domestique Jeanne Rozerot, qui avait 26 ans de moins que lui, un choix de vie qui semble tout droit sorti de Pot-Bouille... – et toute l’affaire Dreyfus.

On découvre une femme très active, qui a travaillé sans relâche pour soutenir la carrière de son mari en plus de son rôle conventionnel de maîtresse de maison. Elle connaissait tous les membres du cercle de Zola et avait une correspondance abondante, qu’Evelyne Bloch-Dano cite à de nombreuses reprises. C’est vraiment intéressant de voir Alexandrine s’exprimer à la première personne. Elle semble avoir eu un très gros caractère et ne pas avoir été facile à vivre, mais elle a aussi encaissé des coups très durs et elle s’est révélée quand Zola s’est exilé en Angleterre après sa condamnation liée à l’affaire Dreyfus et qu’elle est restée seule en France pour gérer ses affaires. Je trouve également qu’elle a fait preuve de beaucoup d’humanité en venant en aide aux enfants illégitimes d’Émile après le décès de ce dernier.

Enfin, cette biographie se lit très facilement, et il serait donc dommage de s’en priver si vous vous intéressez un tant soit peu à Émile Zola. Elle fait un bon complément à la bande dessinée de Méliane Marcaggi et Alice Chemana chez Dargaud. Il resterait à en savoir plus sur Jeanne Rozerot, la lingère devenue maîtresse, mais il semble qu’elle était très discrète et qu’il ne reste très peu de lettres d’elle...

dimanche 15 août 2021

L'Argent (1890)

Dix-huitième tome des Rougon-Macquart: après les locomotives de la Bête humaine, place à la finance et à la Bourse de l’Argent!


L’intrigue
Saccard, le spéculateur qui faisait fortune dans la Curée en achetant des immeubles parisiens durant les grands travaux haussmanniens, rôde à la Bourse de Paris. Il est au plus bas et ne rencontre guère d’aide parmi les joueurs et spéculateurs, mais est toujours aussi déterminé à brasser les millions. Avec l’ingénieur Hamelin et sa sœur Caroline, naît alors un projet d’ampleur: fédérer les paquebots de Méditerranée et exploiter des mines en Orient sous le chapeau d’une banque, l’Universelle. Hamelin pourra travailler sur le terrain, tandis que Saccard se chargera de la création de la banque et de son entrée en bourse.

Le monde de la finance
Le roman commence à deux pas de la Bourse de Paris, institution qui y jouera un rôle essentiel. Zola nous plonge dans les arcanes de la création d’entreprise et de la capitalisation boursière. L’Universelle est constituée avec un capital de vingt-cinq millions de francs, à raison de cinquante mille actions valant cinq cents francs chacune. Bien sûr, l’objectif est ensuite de faire monter la cote de ces actions à la Bourse. Dès le début, l’affaire est louche: le comité d’administration est créé en faisant circuler un mensonge sur l’éventuel soutien d’Eugène Rougon, ministre de l’Empereur et frère de Saccard, les actions ne sont pas créées/achetées de manière bien légale (elles ne sont pas "souscrites", mais je ne sais plus ce que ça veut dire… 😅) et Saccard se jette dans le combat à la hausse par tous les moyens, essentiellement en achetant des actions lui-même, sous des prête-noms, ce qui est évidemment illégal. Les concepts financiers ne sont pas des plus clairs et le lexique présent dans cette édition du Livre de poche est très utile, même si, parfois, je ne l’ai pas compris non plus. 😅 En tout cas, Zola s’est bien documenté, comme toujours, et c’est assez prenant de plonger dans la Bourse du temps du papier.

Le prix de l’argent
Bien sûr, toutes ces magouilles ont un coût, et ce ne sont pas ceux qui prennent les risques qui vont le payer. Saccard obtient la confiance de nombreux petits investisseurs, d’une part parce qu’il fait beaucoup de publicité, d’autre part parce qu’il rachète des journaux et leur fait publier, évidemment, des articles élogieux (l’indépendance de la presse, ce thème toujours d’actualité…) et enfin parce qu’il fait courir des rumeurs discrètes sur le véritable but de l’Universelle, une banque proche des milieux catholiques qui aurait vocation à soutenir le Pape grâce aux investissements des catholiques du monde entier. Parmi ces investisseurs, je me souvenais des Beauvilliers, une comtesse âgée et sa fille, qui maintiennent un luxe de façade en se privant du moindre confort: pourvu de recevoir avec classe deux fois par mois, elles mangent des pommes de terre le reste du temps. Leur ruine sera totale et RIEN ne leur sera épargné. Elles sont peut-être parmi les personnages les plus poignants de Zola…

Un antisémite de base
L’épopée de cette banque catholique se fait en opposition à la finance juive, incarnée par Gundermann, le roi de la Bourse de Paris. Saccard est un antisémite de base, convaincu que les Juifs sont retors, qu’ils contrôlent tout et que ce sont des voleurs, et il prononce plusieurs tirades contre eux. Ce n’est pas le plus marquant dans ce roman, mais c’est intéressant de le citer car cela fait écho à l’engagement futur de Zola en faveur de Dreyfus; on comprend très bien que Zola ne partage pas l’avis de Saccard et que celui-ci est en pleine théorie du complot. (Ah, si Zola avait connu le début des années 2020, quel roman n’aurait-il pas écrit sur le complotisme… 😅)

Mme Caroline, un personnage lumineux
Face aux magouilles de Saccard et à la fin catastrophique que l’on voit arriver, le lecteur peut trouver un peu de réconfort auprès de Mme Caroline, la sœur de l’ingénieur Hamelin, et, dans une moindre mesure, auprès de celui-ci. Elle est un beau personnage droit dans ses bottes, plein de compassion pour autrui et de bon sens, et l’on s’attache beaucoup à elle malgré ses choix malheureux. Son frère est très positif aussi, mais on le voit beaucoup moins, vu qu’il part en Orient. Caroline, présente à Paris tout au long de l’intrigue, a un rôle plus important et c’est son point de vue qui nous guide dans certains chapitres. La sœur et le frère sont très différents, mais ils font preuve d’une belle entente qui fait chaud au cœur. L’idée me vient soudain qu’on pourrait les rapprocher de Hubert et Hubertine dans le Rêve, un couple très soudé.

Pour finir : Zola ne serait pas Zola sans appétits sexuels…
Bien sûr, l’Argent parle essentiellement de soif d’argent (ah, ah!), mais il contient la dose réglementaire de sexe avec une scène INCROYABLE impliquant la baronne Sandorf et Saccard, surpris en petite tenue par l’amant attitré de Madame, et les suites d’un viol issu d’un lointain passé et en entraînant un autre, triste à mourir. Comme toujours, Zola osait tout dire, c’est épatant dans un roman d’un siècle très puritain!

Allez donc voir ailleurs si cet argent y est!
L'avis de Baroona
L'avis de Tigger Lilly

dimanche 6 juin 2021

La Bête humaine (1890)

En voiture! Le dix-septième tome des Rougon-Macquart est prêt pour le départ! Embarquez à bord de la Bête humaine et découvrez les pires pulsions meurtrières de l'humanité...


L'intrigue
Roubaud, sous-chef de gare au Havre, pète complètement les plombs en apprenant que sa femme Séverine a été abusée depuis ses quinze ans par un riche bourgeois très influent au sein de la société ferroviaire de l'Ouest, le président Grandmorin. Après avoir roué Séverine de coups, Roubaud l'oblige à écrire à Grandmorin afin d'appâter celui-ci dans le train au bord duquel ils comptent quitter Paris pour rentrer au Havre. Ce même soir, Jacques Lantier erre comme une âme en peine le long de la voie ferrée allant de Paris au Havre, désespéré par les pulsions meurtrières qui s'éveillent en lui dès qu'il approche d'une femme. Et quand un train passe en coup de vent, il aperçoit, un bref instant, un homme qui en égorge un autre.

Meurtre à destination du Havre
Après avoir lu les deux premiers chapitres du roman, le lecteur n'a pas besoin de beaucoup réfléchir pour comprendre que c'est Roubaud qui a égorgé Grandmorin. Ce qui est intéressant, c'est comment la vérité va éclater (ou pas) et comment les personnages vont interagir entre eux. L'enquête est confiée au juge d'instruction Denizet, qui y voit l'opportunité tant attendue de faire évoluer sa carrière. Dès le début, toutefois, Zola nous laisse douter de l'efficacité de ses recherches: le président Grandmorin ayant été un monsieur très influent et ayant eu pas mal d'histoires douteuses avec des mineures, Denizet est prié de trouver le coupable mais surtout de le faire valider par les autorités parisiennes avant de l'arrêter, de peur d'éclabousser toute la bonne société. 🤣
Fatalement, les Roubaud rencontrent Jacques au cours de l'enquête et, même si celui-ci se déclare incapable de donner une description nette du meurtrier, ils ont extrêmement peur qu'il les dénonce. Pour l'amadouer, Roubaud n'hésite pas à envoyer sa femme en émissaire.

Adultère sur toute la ligne
Évidemment, Séverine prend son rôle très à cœur et finit par tomber dans les bras de Jacques, celui-ci étant tombé amoureux en deux temps trois mouvements, bien plus vite qu'elle. Par chance, en effet, il peut la toucher sans avoir envie de la tuer, elle! Ça colle donc parfaitement bien entre eux, d'autant que le ménage Roudaud part totalement en vrille après le meurtre; Roubaud passe son temps à jouer, laissant Séverine libre de vivre sa vie. En plus de celle-ci, il y a deux autres histoires d'adultère dans le roman: Pecqueux, le chauffeur de Jacques à bord de la Lison, a une femme à Paris et une au Havre, que son frère assomme de coups à chaque fois qu'il lui surprend un amant; et une des femmes habitant la gare du Havre espionne une voisine pour découvrir sa liaison. (En vain, héhéhé.)

Nous sommes tous des meurtriers
Mais beaucoup plus que d'adultère, ce roman parle de meurtre. Zola propose une densité de meurtriers assez déroutante. Je pense qu'on a tous plus ou moins envie de tuer quelqu'un à un moment donné dans sa vie, mais là, tout le monde passe à l'acte. Roubaud tue dès le début sous le coup de la colère. Au chapitre 2, Phasie, la tante de Jacques, annonce à son neveu que son mari l'empoisonne à petit feu. Plus loin, on verra d'autres personnes passer à l'acte, mais je ne dis rien pour ne pas vous gâcher votre plaisir... Il y a tout un délire sur la pulsion de meurtre, transmise de génération en génération depuis des temps immémoriaux; c'est cela, la bête humaine que Jacques sent enfler en lui. Il est aussi très intéressant de voir combien les personnages qui veulent tuer se trouvent des excuses pour le faire et s'arrangent exactement comme ils le veulent avec leur conscience. 👀

La Lison
La Bête humaine est très connu en raison des passages ferroviaires et de la Lison, la locomotive que conduisent Jacques et Pecqueux. Il faut attendre un peu, la Lison ne faisant son apparition qu'au chapitre 5, mais ça en vaut la peine! Tous les passages sur les trains et les gares sont très beaux et, évidemment, bien documentés. Il faut aussi citer toute la personnification de la Lison, qui, loin d'être une simple machine, a une véritable âme et est sans cesse comparée à une femme ou bien à un cheval, à tel point qu'elle a droit à une scène d'agonie pratiquement émouvante lors d'un accident ferroviaire spectaculaire.

Une ironie mordante
Comme d'habitude, Zola ne fait pas dans le monochrome et ne se contente pas de causer meurtre et trains; il glisse aussi beaucoup d'ironie dans ses pages, notamment grâce au chapitre 11, un immense foutage de gueule du juge d'instruction Denizet, qui a monté tout un échafaudage de pure logique pour inculper le meurtrier de Grandmorin... et qui a tout faux!! C'est juste beau.

Une fin à toute vapeur
Les deux ou trois dernières pages m'ont semblé particulièrement spectaculaires, avec un train fou qui traverse les gares et la campagne en traînant derrière lui des soldats qui ne se doutent de rien. Une image inoubliable de la folie de la guerre qui engloutira le Second Empire...

Allez donc voir ailleurs si cette bête y est!
L'avis de Tigger Lilly, ma camarade de relecture

vendredi 26 février 2021

Le Rêve (1888)

Après un milieu paysan particulièrement toxique dans la Terre, Émile Zola fait le grand écart en nous offrant le Rêve. Le seizième tome des Rougon-Macquart est tout à fait inattendu. Tigger Lilly, Baroona et moi-même avons fait ou refait ce voyage extrêmement contemplatif...

L'intrigue
La petite Angélique est recueillie par les Hubert, un couple de brodeurs installés tout près de la cathédrale d'une ville somnolente de province. Elle a grandi dans une institution pour enfants trouvés, mais est en réalité la fille de Sidonie Rougon, que nous avons rencontrée dans la Curée. Malgré des débuts difficiles dus à sont fort caractère, elle trouve sa place dans cet atelier paisible et console quelque peu le couple, qui n'a pas d'enfant et le regrette. Elle devient une ouvrière adroite de ses doigts et très inspirée par la Légende dorée, un recueil d'histoires des saints qui illumine ses journées.

Le fil au doigt et la tête dans le rêve
Ce n'est pas par hasard si le roman s'appelle le Rêve. Angélique vit littéralement dans un rêve. Elle ne sort de la maison des Hubert qu'une fois par semaine, pour aller à la messe le dimanche. Elle ne reçoit pas d'éducation particulière, sa mère adoptive Hubertine estimant que cela n'est guère nécessaire pour une femme. Toute sa connaissance du monde provient de cet ouvrage religieux présentant les vies des martyres sous un jour exalté, pour prouver in fine la puissance de Dieu triomphant de tous les obstacles. Ainsi, quand l'adolescence frappe à la porte, Angélique est intimement persuadée que sa vie se déroulera comme celle de ses saintes, avec un miracle qui fera son bonheur.

Voir la réalité se plier au rêve
Bien qu'Hubertine se fasse un peu de souci pour sa fille, le monde semble donner raison à Angélique en lui apportant l'amour sur un plateau d'argent: un jeune ouvrier venu réparer les vitraux de la cathédrale aperçoit la jeune fille à sa fenêtre... Elle le voit aussi... L'amour grandit... Ils finissent par discuter lorsqu'Angélique fait sa lessive dans le cours d'eau traversant le jardin de la cathédrale. Tout serait parfait si la condition sociale du jeune homme, qui n'est pas réellement ouvrier, ne devait empêcher le mariage. Pourtant, Angélique reste sereine et continue de croire.

Un roman de second plan
Difficile de dire grand-chose sur le Rêve, qui est certainement l'un des romans les moins percutants de Zola. En venant de la Terre, on est héberluée par la différence de ton radicale. La Terre était épouvantable et désespérant, et là, on passe à un monde feutré et contemplatif où les martyres montent au ciel dans un grand éclat doré. Angélique plane totalement, il n'y a pas d'autre façon de tourner la chose. L'enjeu est relativement modeste (y aura-t-il coup de foudre? Y aura-t-il mariage? Y aura-t-il miracle?) et on est très loin de la grande fresque sociale de Germinal ou de la critique mordante de Pot-Bouille ou la Curée. Zola ne critique même pas réellement l'Église ici, même s'il oppose l'amour (charnel et amoureux) au célibat des prêtres à travers la figure de l'évêque, un homme entré en religion après un veuvage et encore rongé d'amour et de désir pour sa femme décédée. Le roman reste très plaisant à lire parce que c'est du Zola, bien sûr, mais il n'y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Mention spéciale, toutefois, pour le couple Hubert et Hubertine, deux personnes soudées par un amour véritable qui perdure au fil des ans. Hubertine formule un terrible reproche à l'encontre de son mari vers la fin du roman et se fait la défenseuse d'une obéissance et d'une soumission sans failles à toute exigence de l'autorité, qu'elle soit divine ou humaine, mais elle reste un beau personnage très droit moralement.

jeudi 7 janvier 2021

Les BD du quatrième trimestre 2020

Avant de passer aux traditionnels bilans de fin d'année, place au dernier récapitulatif des bandes dessinées du trimestre.

Inhumain de Valérie Mangin et Denis Bajram (scénario) et Thibaud de Rochebrune (dessin) (2020)


C'est l'interview des deux scénaristes dans le podcast C'est plus que de la SF qui m'a donné envie de lire cette BD. Je n'ai malheureusement pas été séduite, sans trop savoir pourquoi. Il y a certes un grand nombre d'éléments intéressants et des couleurs sublimes, mais ça n'a pas pris. Les actions s'enchaînaient peut-être un peu vite par moment, le questionnement final m'a semblé manquer de profondeur... Je suis bien en peine de m'expliquer.
Éditeur: Dupuis

Sous les arbres. Tome 1: L'Automne de monsieur Grumpf et tome 2: Le Frisson de l'hiver de Dav (2020)

  

Deux albums d'une mignonnerie à tomber. Le premier parle d'un blaireau qui essaye de balayer les feuilles devant sa maison à l'automne, le deuxième d'un renard aux prises avec une écharpe récalcitrante en plein hiver. Je suppose que le public ciblé a moins de sept ans mais j'a-do-re et j'attends avec impatience le printemps et l'été.
Éditeur: Éditions de la Gouttière

Robilar ou le maistre chat. Tome 1: Maou!! de David Chauvel (scénario), Sylvain Guinebaud (dessin) et Lou (couleur) (2020)

Robilar est un gros matou aristocratique dont la vie est chamboulée lorsqu'un ogre écrase le carrosse de sa comtesse. Après pas mal de mésaventures, il est recueilli par un gentil meunier et perd un poids considérable en chassant les souris. Puis il décide d'aider son nouveau propriétaire à devenir riche. Pour commencer, il lui demande une paire de bottes pour protéger ses coussinets délicats. Vous l'aurez compris, l'histoire est librement inspirée de celle du chat botté, mais avec pas mal de différences, comme la présence de champignons hallucinogènes. Je n'ai pas trop aimé le dessin et le langage médiévalisant, donc je ne suis pas bien convaincue de lire le deuxième tome, mais ça reste sympathique.
Éditeur: Delcourt

J'adore mon chat mais il s'en fout complètement d'Alberto Montt (2019)

Traduit de l'espagnol par Éloïse de la Maison.
Une succession de dessins amusants ou informatifs sur les chats, du genre "les chats peuvent ronronner jusqu'à tel volume" ou "il existe deux catégories de gens: ceux qui aiment les chats et ceux qui vivent dans l'erreur" (ah, ah!). Ça se lit en dix minutes, c'est aussitôt oublié (à moins que vous n'aimiez le dessin, contrairement à moi), ça ne vaut pas du tout 11€, contentez-vous de le lire en bibliothèque.
Éditeur: ça et là

Je ne veux pas être maman d'Irene Olmo (2019)

Traduit de l'espagnol par Léa Jaillard.
L'autrice retrace son parcours de femme agacée par l'insistance de ses proches à la faire parler de maternité, puis sa réflexion sur le sujet et sa prise de conscience. Non, elle n'a pas envie d'être mère un jour. Bien entendu, j'ai sauté sur cette BD dès que j'ai découvert son existence chez Mon coin lecture, mais elle arrive un peu tard pour moi, puisque j'ai pas mal avancé dans ce parcours de réflexion et d'acceptation du jugement des autres. (Bon, perdre mes amis les uns après les autres parce qu'ils se renferment sur leur couple et leur(s) enfant(s) reste très douloureux, bien sûr... Mais cela dépend d'eux et non de moi!) En outre, je n'ai pas aimé le dessin, ce qui est toujours très problématique en BD. Je la recommande néanmoins à tous et surtout aux gens refusant que d'autres ne fassent pas les mêmes choix qu'eux.
Éditeur: Bang éditions

Castelmaure de Lewis Trondheim et Alfred (2020)

Il paraît que c'est moi qui ai demandé à lire cette bande dessinée. Je n'en ai aucun souvenir et il n'y en a aucune preuve, donc je pense que c'est mon libraire qui s'est trompé... Mais chut. 🤪 Je n'ai pas du tout aimé. Le dessin est assez brouillon, avec des traits tremblotants que je n'aime pas, et l'histoire est à la fois trop simple et trop gore. Je pense que, pour lui donner de la crédibilité et la rendre inquiétante, il aurait fallu un dessin beaucoup plus réaliste et une œuvre plus longue. En l'état, c'est crado sans réussir à être dérangeant...Côté intrigue, ça tourne autour d'un château cerné de tempêtes depuis vingt ans, suite à la disparition du roi et à une multitudes de grossesses simultanées se terminant mal.
Éditeur: Delcourt

Les Zola de Méliane Marcaggi et Alice Chemana (2019)

La vie d’Émile Zola à travers celle de ses femmes: Alexandrine, l’amour de jeunesse et l'épouse légitime, et Jeanne, la servante devenue maîtresse. Difficile de ne pas tenir Zola pour un beau salaud en voyant combien cette double vie a été commode pour lui et lui a permis de tout avoir… au détriment de son épouse, qui s’est dévouée corps et âme pour lui pour finir cocue. Pourtant, le ton de la BD n’est pas du tout accusateur, les trois personnages étant présentés sous un jour humain et "frais", si je puis dire. On retrace 40 ans de vie et de littérature de manière très claire et plaisante. Un beau document pour découvrir la vie de Zola. Voir aussi l'avis de Baroona.
Éditeur: Dargaud

Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n'en as qu'une de Sophie Ruffieux, Lylian et Raphaëlle Giordano (2020)

L'adaptation en bande dessinée du roman de Raphaëlle Giordano, que j'ai lu et commenté ici, se lit extrêmement bien. Les dessins sont simples, lumineux et plaisants. Comme dans le roman, la protagoniste rencontre un mystérieux routinologue qui l'aide à faire le point sur sa vie puis à la faire évoluer dans la direction qu'elle désire. J'ai été beaucoup moins agacée par ses problèmes, ce qui prouve probablement que j'ai évolué depuis que j'ai lu le roman, et au final je pense avoir préféré la BD au livre. En revanche, cela joue toujours autant sur les clichés, notamment de genre, par exemple avec le mari qui s'affale dans son canapé en demandant "qu'est-ce qu'on mange" quand il rentre du bureau, la protagoniste trop gentille qui veut faire plaisir à tout le monde, le choix d'une activité créative liée à l'enfance, etc. etc.
Éditeur: Soleil.

Sur la route de West de Tillie Walden (2019)

Baroona et Tigger Lilly (lien à venir quand je me servirai de nouveau de Facebook dans quelques semaines!) ayant dit beaucoup de bien de Tillie Walden, j'ai décidé de partir à sa découverte. Cette BD était mise en avant dans ma librairie ET IL Y A UN CHAT EN COUVERTURE, donc j'ai commencé par ici. L'histoire de Lou et Béa, deux jeunes femmes qui se rencontrent sur une aire d'autoroute et traversent le Texas ensemble, est touchante et prenante, mais je n'ai pas totalement adhéré aux graphismes (ou plus précisément à certains effets "de tache", si je puis dire) et la fin m'a laissée assez perplexe. [Divulgâcheur] Mon copain pense que la morale est que les deux protagonistes sont toujours aussi mal dans leur peau après leur rencontre. Moi, je suis plus nuancée, je pense qu'elles ont avancé, mais [fin du divulgâcheur] je ne suis pas sûre d'avoir saisi toutes les nuances et l'implicite de la conclusion. (@Baroona et Tigger Lilly: je pense que vous allez adorer, vous!) Je ne parle pas de la chatte, mais elle est bien là et a son importance.
Éditeur: Gallimard BD

mardi 8 décembre 2020

La Terre (1887)

Après L'Œuvre en septembre, Tigger Lilly et moi avons attaqué la Terre, le quinzième tome des Rougon-Macquart. Adieu Paris, bonjour les plaines de la Beauce.
 

L'intrigue
Dans le village de Rognes, en pleine Beauce, le vieux Fouan, devenu trop âgé pour travailler ses terres, les sépare entre ses trois enfants: Hyacinthe, alcoolique notoire surnommé Jésus-Christ, Fanny et Buteau. Ce dernier n'apprécie guère le lot qui lui revient et, s'estimant lésé, rompt avec son père. Il ne reviendra dans le giron de la famille que pour épouser une cousine qu'il a mise enceinte, Lise, lorsque la terre de celle-ci aura pris beaucoup de valeur. En parallèle, son ami Jean Macquart, le frère de la célèbre Gervaise, tombe progressivement amoureux de Françoise, la petite sœur de Lise.

Le roman de la possession
La Terre parle essentiellement de possession, la famille des Fouan se déchirant autour des héritages, des biens et des rentes des uns et des autres. La richesse ultime, c'est la terre, qui apporte nourriture et argent. Plus on a de terres, plus on est important et respecté. Quand on n'en a pas, ou plus, on n'est rien. Lorsque Buteau épouse Lise et se met à l'agriculture, il jouit de cette possession de la terre dans des métaphores très sexuelles. Cela m'amène au deuxième objet de possession de ce roman: la femme. Eh oui, les femmes sont très actives sexuellement à Rognes, soit de leur propre chef soit parce que les hommes estiment qu'elles sont en libre-service – auquel cas on ne peut plus dire qu'elles sont actives, en fait, mais j'y reviens plus loin.
De Jacqueline qui multiplie les amants dans le dos de son amant principal à la Trouille qui couche avec son cousin Nénesse et son ami Delphin l'un après l'autre en passant par Jean qui saute, en pleine nuit, sur une femme qu'il a "troussée" deux ans plus tôt et pas revue depuis et par Palmyre qui couche avec son petit frère Hilarion pour lui offrir un peu de réconfort dans sa vie miséreuse, il y a du sexe à toutes les pages. D'ailleurs, le roman s'ouvre par un taureau qui monte une vache et a besoin de se faire aider par la fermière car il est trop petit – la scène est étonnante et rigolote mais, avec le recul, elle annonce un thème essentiel du bouquin.

La plupart de ces relations sexuelles sont des viols. C'est absolument atroce d'horreur. J'ai déjà décrit, ci-dessus, comment Jean saute sur une femme sans lui demander son avis. Il y a aussi le long harcèlement de Françoise de la part de Buteau, son beau-frère odieux et possessif qui aimerait bien avoir deux femmes à domicile, son épouse légitime et la petite sœur de celle-ci, histoire de coucher avec la jeune tandis que la plus âgée allaite les gosses. Dégueulasse. Le roman se termine par un viol particulièrement sordide.

Une seule fois, le viol se retourne contre le violeur: privé de sa sœur bien docile, Hilarion, un jeune handicapé mental, finit par essayer de violer sa grand-mère (!) âgée de genre 90 ans (!), qui lui met un grand coup sur la tête et l'envoie ainsi au cimetière.

Vous l'aurez compris, la famille Fouan est tellement charmante que les Rougon-Macquart, à côté, ont parfois l'air sympa...

Une comicité inattendue
Bien que la Terre parle essentiellement de viol et de gens odieux pouvant aller jusqu'au meurtre, il est aussi très drôle. C'est probablement le roman le plus contrasté de Zola, je n'ai pas le souvenir qu'il ait autant fait le grand écart dans les autres. Pour vous donner une idée, un chapitre entier est consacré aux pets de Hyacinthe, dit Jésus-Christ. Oui oui, les pets. Jésus-Christ pète tout le temps, et très fort. Et il en est fier. Il pète tellement fort qu'il fait fuir un huissier en le menaçant de son fusil puis en lui faisant croire qu'il lui tire dessus. En fait, il est juste en train de péter, mais chaque pet est aussi fort qu'un coup de fusil. Vous ne vous attendiez pas à ça chez Zola, hein? 😁 Citons aussi la beuverie de l'âne Gédéon, qui avale vingt litres de vin à lui tout seul, et le "chasse-cousin" de la Grande, la charmante dame qui a assommé son petit-fils: elle garde soigneusement de côté un vin particulièrement dégueulasse qu'elle ne sort que quand la famille s'invite chez elle. Sans oublier tous les passages sur les Charles, un couple qui a amassé une petite fortune en gérant une maison close et qui cache pudiquement la chose aux oreilles de la petite Élodie... 😂

Le travail de la terre, la base de tout
Le thème qui sous-tend le roman et l'intrigue, c'est la terre nourricière, les plaines de la Beauce qui donnent le blé. Zola en profite probablement pour exprimer son propre avis sur la question – en tout cas, c'est comme ça que j'entends les propos de Hourdequin dans la deuxième partie – et pour décrire l'évolution du secteur de l'agriculture à une époque où les petits cultivateurs français se trouvent confrontés à la chute du prix du blé provoquée par les massives importations américaines. Je dis ça à chaque fois, mais Zola vivait dans le même monde que nous: ce qu'il décrit ici, c'est exactement ce qu'il se passe en ce début de XXIe siècle, juste à plus petite échelle. Il oppose la demande de mesures protectionnistes, destinées à sauvegarder les paysans qui ne peuvent rivaliser avec les immenses exploitations d'Amérique du Nord, à une volonté de faire baisser les coûts pour nourrir la main d'œuvre de l'industrie. Cependant, il montre surtout la vie miséreuse de paysans qui se tuent à la tâche sans jamais aucune certitude du lendemain, leurs cultures étant toujours à la merci des aléas climatiques. Pauvreté, esprit de clocher, enfermement sur soi, absence totale d'horizons culturels, déchéance des personnes âgées qui ne peuvent plus travailler... Tout cela rejoint le discours actuel sur des agriculteurs écrasés par les dettes et la concurrence impitoyable de très grandes exploitations.

Mes billets sur Zola sont généralement plus longs, mais je m'arrête ici aujourd'hui car la Terre me laisse au final assez perplexe: aussi révoltant que drôle, il semble être le roman dans lequel Zola a osé faire du grotesque, sans toutefois dégager un message social aussi percutant que celui de Germinal ou une ambiance aussi particulière que celle des halles du Ventre de Paris ou du Bonheur des Dames dans le roman du même nom. Je suis toutefois ébahie d'avoir pu oublier la fin, qui est absolument atroce....

Allez donc voir ailleurs si cette terre y est!
L'avis de Tigger Lilly

mercredi 9 septembre 2020

L'Œuvre (1886)

Tigger Lilly et moi poursuivons notre relecture des Rougon-Macquart d'Émile Zola. Après les profondeurs souterraines de Germinal, nous sommes revenues à Paris avec L'Œuvre. Et en bonne compagnie... Car notre cher Baroona (inter)national nous a rejointes!


L'intrigue
Le peintre Claude Lantier, le fils de Gervaise que nous avons déjà rencontré dans Le Ventre de Paris, prévoit de révolutionner les conventions picturales de son époque. Aux côtés de son ami Sandoz, écrivain, et de plusieurs autres artistes pleins de grandes idées sur l'art, il donne naissance à un nouveau courant. Malheureusement, les portes restent closes devant ses tableaux trop subversifs. Le temps passe, il se marie et a un enfant, et le tableau qui constituera son chef d'œuvre se fait attendre...

De l'art à revendre
L'
Œuvre est empli de considérations sur l'art, notamment la peinture. Je n'y connais rien et tout cela m'est passé un peu au-dessus de la tête, mais j'imagine que c'est passionnant si on s'intéresse au sujet. Le mouvement artistique de Claude est clairement inspiré des impressionnistes, avec son tableau Plein air qui rappelle le Déjeuner sur l'herbe de Manet et provoque des réactions scandalisées auprès des experts. Tout cela permet à Zola de nous entraîner dans le Salon réunissant les grands artistes du moment, ainsi qu'au Salon des refusés lancé à la demande de Napoléon III. Les deux chapitres consacrés aux salons, à des années d'intervalle, le salon des Refusés lorsque Claude est jeune et le salon officiel bien plus tard, marquent l'évolution essentielle du roman dont je vais parler ci-dessous.

L'impétuosité et l'amitié de la jeunesse... 🙂
Claude et Sandoz et tout leur groupe d'amis artistes forment une petite bande déterminée. Chacun dans leur domaine, ils veulent faire de grandes choses. J'ai apprécié ce souffle plus grand que nature, cette volonté et cette conviction qui m'ont rappelé ma propre jeunesse sous certains aspects.

... Ravagées par le passage du temps 😕
Mais ça, c'est au début. C'est avant. C'est quand ils étaient jeunes. L'
Œuvre est essentiellement la description de la déchéance de ces personnages. Exception faite de Sandoz, qui réussit à écrire ses romans et à rencontrer le succès (et encore... J'en reparlerai), chacun de ces artistes échoue et s'enlise d'une manière différente. L'un fait un mariage d'argent, se révèle un piètre architecte et vit tristement aux crochets de sa belle-famille qui le méprise. Un autre tombe dans la misère. Un autre réussit, certes, mais en recyclant les idées de Claude sous un vernis bourgeois et convenu...
Claude, surtout, poursuit avec frénésie une vision qui l'obsède, un gigantesque tableau de Paris qui lui demandera des années de travail et qu'il recommencera à zéro de multiples fois après des périodes d'exaltation créatrice. On pourrait y voir l'agonie et l'extase que décrit Irving Stone dans son roman sur Michel-Ange portant ce titre, sauf que Claude ne passe jamais franchement par la case "extase"... Bref, le temps et les échecs artistiques aidant, les liens s'effilochent, l'amitié meurt... Et là, je me suis carrément vue dans ce roman, moi qui considère généralement ma vie amicale comme un champ de décombres...

La torture de la création artistique
La création artistique n'apparaît pas sous son meilleur jour dans ce roman. Elle est un processus douloureux qui ne va jamais de soi, qu'il faut arracher. Le cas de Claude est exemplaire: le peintre sacrifie littéralement son existence tout entière à son art. [Divulgâcheur] Il gâche la vie de sa femme, laisse son enfant mourir après quelques tristes années sans amour, se ruine et finit par se pendre devant le tableau qu'il n'arrive pas à peindre. [Fin du divulgâcheur] Plus gai, tu meurs, c'est du grand Zola. Quant à Sandoz, l'écrivain qui a "réussi", il explique dans une longue tirade combien l'écriture lui est difficile et ne lui apporte jamais la moindre satisfaction, tout en le coupant du monde et en imposant un mode de vie difficile à son épouse. Plusieurs éléments, notamment le fait qu'il écrit une saga sur une famille, ne laissent aucun doute quant au fait que Sandoz est Zola, mais je me demande si notre cher écrivain a réellement vécu l'écriture des Rougon-Macquart si mal. Espérons que non. 🤪

L'opposition entre vie sexuelle et vie artistique
Zola est surtout connu pour ses histoires super déprimantes, mais un roman de Zola ne serait pas un roman de Zola sans du sexe. Et la sexualité est présente dès le premier chapitre, au cours duquel le brave Claude recueille une jeune fille perdue dans Paris suite à un retard de train et lui propose – enfin, lui ordonne – de dormir nue chez lui pour ne pas attraper la mort dans sa robe trempée, suite à quoi il peint ses seins le lendemain avant qu'elle ne se réveille. Lalalala, mine de rien, monsieur voit ses seins et sort son crayon, lalala. Imaginez que vous vous réveillez nue chez un inconnu, les seins à l'air, avec le gars à deux mètres de votre lit en train de vous dessiner. Lalalala. La chose n'est pas sexuelle aux yeux de Claude: la jeune fille, Christine, a tout simplement exactement les seins qu'il lui faut (lalalalalala). Mais le ton est donné. Christine finit par tomber amoureuse de Claude, la chose est réciproque, ils se mettent ensemble et ont un enfant. Mais la passion des débuts s'évanouit au fil des ans, Claude étant complètement obsédé par l'œuvre qu'il veut peindre, et Christine se désole dans l'abstinence. Notons d'ailleurs que Zola parle sans voiles du fait que Christine veut coucher et qu'il aborde également la sexualité des femmes avec le personnage d'Irma, que  l'on peut qualifier de mangeuse d'hommes. Pour en revenir à la vie sexuelle de Claude et Christine: tout cela finira mal, évidemment...

Un roman bien zolien mais quand même un peu particulier
Comme à son habitude, Zola n'épargne rien à personne et dénonce la bonne société bourgeoise, hypocrite et accrochée à ses convictions. Si le tableau de Claude choque, c'est parce qu'il comprend une femme nue. Mais un tableau plus explicite et voyeur ne gênera personne si la femme est un tantinet vêtue. Quant à la sélection des tableaux, elle donne des pages à la fois drôles et tristes, avec ces juges qui font avant tout des choix politiques et personnels, le Salon étant un évènement de premier plan pour la bonne société huppée. Toutefois, le destin des personnages tient essentiellement à leurs choix et erreurs personnels, il n'y a pas d'influence majeure du milieu qui joue contre eux (comme l'alcool dans L'Assommoir ou la misère dans Germinal). Claude avait tout pour réussir à la base, même un certain confort économique. Le malheur vient de lui et de son esprit détraqué – hérité de sa famille, bien sûr; chez les Macquart, personne n'est franchement sain d'esprit...

Conclusion
L'Œuvre n'est pas mon roman préféré des Rougon-Macquart, mais je l'ai lu avec plaisir néanmoins. Il comprend de très, très belles descriptions de Paris et aborde des thèmes dans lesquels on se retrouve forcément: les rêves de la jeunesse, les désillusions du temps, l'éloignement des amis, l'expression de soi via la créativité.

Allez donc voir ailleurs si cette œuvre y est!
L'avis de Baroona
L'avis de Tigger Lilly

jeudi 11 juin 2020

Germinal (1885)

Tigger Lilly et moi poursuivons notre relecture des Rougon-Macquart. Après les tendances suicidaires de La Joie de vivre, nous sommes passées à Germinal. Autant vous dire que plus confiné, tu meurs!


L'intrigue
Le jeune Étienne Lantier trouve du travail comme mineur à Montsou, aux côtés de la famille Maheu. Le travail est terrible, les conditions sont déplorables et ne font qu'empirer. Suite à une réduction de la rémunération imposée par la Compagnie, les mineurs se mettent en grève. Puis la situation dégénère...

Capital contre travail
Le thème central de Germinal est évident: l'opposition entre les mineurs, le travail, et la Compagnie, le capital. Les premiers triment sous terre et ne peuvent même pas se payer de quoi manger à leur faim; la deuxième se matérialise dans les riches bourgeois qui dirigent la mine et la présence floue, à l'horizon, en direction de Paris, de la Régie qui brasse les gros sous. Mais il y a aussi une vision plus fine dans l'opposition entre le petit et le gros capital, qui avale tout sur son passage (ce qui n'est pas sans rappeller la façon dont le Bonheur des Dames détruit les petits commerces dans le roman du même nom). Citons ainsi Deneulin, propriétaire d'une mine, qui finira ruiné par les ravages provoqués par les ouvriers et verra sa mine rachetée bien en-dessous de sa véritable valeur par son puissant voisin.

Les débuts du socialisme et du syndicalisme
Étienne Lantier est plus instruit que les autres mineurs et est en contact avec un syndicaliste assez connu. Il se retrouve donc à la tête du mouvement politique de la grève. Le contexte est très intéressant. Pendant la deuxième moitié du XIXe, les mouvements ouvriers en étaient à leurs débuts et étaient à la fois peu structurés et très révolutionnaires; rien à voir avec les mastodontes bien en place et plutôt sages que nous connaissons actuellement (enfin, je crois que certains milieux sociaux ont réellement cru que l'élection de Hollande en 2012 était "une vague rouge", mais qu'ils se rassurent – à côté des mineurs de Germinal, le PS et la CGT ce n'est rien). Et ils avaient tout à revendiquer et à construire, les conditions de travail et de vie des ouvriers étant abominables. Le mot qui vient le plus à l'esprit est "révoltant": on est révolté par les horaires de travail, par l'état de santé des mineurs, par la dangerosité de la mine, par la taille des logements, par le paternalisme de la Compagnie, par la richesse des bourgeois qui mangent de la brioche en vivant de leurs rentes, par le travail des enfants, par la paye infime. Ce qui m'a déprimée à cette lecture, comme lors de ma dernière lecture en 2010, c'est de penser que rien n'a vraiment changé: en Europe, certes, nous avons des SMIC, des systèmes de santé, des systèmes de retraite, des codes du travail et des normes de sécurité (et nous y sommes tellement habitués que beaucoup de gens crachent dessus, d'ailleurs, oubliant combien les acquis sociaux, même s'ils sont toujours améliorables, sont quelque chose de précieux); mais notre prospérité repose en grande partie sur des conditions de travail tout aussi exécrables discrètement cachées à l'autre bout du monde.

Un roman moderne
Comme toujours, Zola est d'une modernité incroyable. La plupart des thèmes restent parfaitement d'actualité aujourd'hui: opposition entre travail et capital comme je l'ai dit, filet de sécurité social pour protéger tous, règles de sécurité au travail, instruction, violences conjugales (oui!), manque de perspectives des femmes en particulier, et même... la mondialisation. Oui, oui. La crise industrielle qui précipite la dégradation des conditions de rémunération des mineurs, et donc leur grève, est en effet provoquée par l'arrêt des commandes de charbon de l'Amérique! Et la Compagnie fait venir des mineurs borains, c'est-à-dire belges, pour remplacer les grévistes (qui s'écrient "pas d'étrangers chez nous! À mort!" Ça vous dit quelque chose?). En 1885, déjà, les pays étaient étroitement imbriqués. Tout le monde devrait relire les livres de Zola pour se rendre compte à quel point le monde dans lequel nous vivons, le monde de l'après Seconde Guerre mondiale, n'a fait qu'exacerber les caractéristiques du monde d'avant, qui a pris forme tout au long du XIXe.

Une descente aux enfers
Germinal est magistralement construit. Au sein des sept parties, chaque chapitre met en place des personnages pour les évènements à venir. On sent et on voit Zola préparer ses pions, c'est absolument formidable. Plusieurs fois, il fait monter la tension en laissant ses personnages en mauvaise passe pour nous montrer l'évolution de la situation grâce à d'autres personnages. La tension monte et explose dans trois évènements majeurs: la marche destructrice des grévistes, leur confrontation avec l'armée venue protéger la mine et enfin l'inondation de celle-ci. Tout est détruit dans ce roman, les machines comme les humains. La famille des Maheu est la martyre par excellence, avec une véritable hécatombe qui laisse la Maheude exangue. La fin d'Étienne et de Catherine, prisonniers dans le noir complet en compagnie d'un cadavre, vous dresse les cheveux sur la tête. Mais tout le monde souffre, même les bourgeois (Deneulin ruiné, Hennebeau désespéré par sa femme adultère, les Grégoire privés de leur fille) et LES ANIMAUX. Il y a dans Germinal quelques passages abominables, poignants, désespérants, bouleversants sur la souffrance animale: la torture d'une lapine par un gamin odieux, et surtout la mort de deux chevaux, DES TRUCS ABOMINABLES QUI M'ONT RETOURNÉE PENDANT DES HEURES. Attention, âmes sensibles, ce sont Bataille et Trompette qui risquent de vous achever ici. J'avais peur de relire ce livre à cause d'eux.

Et pourtant... Une note d'espoir
Malgré cela, j'ai toujours considéré Germinal comme un roman optimiste, chargé d'espoir pour le monde de demain. Essentiellement à cause de son titre, qui annonce un renouveau, et du dernier chapitre, mais aussi à cause d'un passage qui m'avait beaucoup marquée lors de mes lectures précédentes:
"[...] tout péterait un jour, grâce à l'instruction. On n'avait qu'à voir dans le coron même: les grands-pères n'auraient pu signer leur nom, les pères le signaient déjà, et quant aux fils, ils lisaient et écrivaient comme des professeurs."
De quoi se rappeler que la société de l'écrit dans laquelle nous vivons, où l'immense majorité des personnes est alphabétisée, est un acquis social fort récent, et que l'éducation porte des fruits bien plus durables que la violence.

Il y a bien sûr beaucoup plus à dire sur Germinal. C'est un très grand livre, un chef d'œuvre. Zola aura vraiment tout fait, allant ici jusqu'à nous donner des pages véritablement angoissantes. Quel écrivain!

Allez donc voir ailleurs si ces mineurs y sont!
L'avis de Tigger Lilly