vendredi 22 mai 2026

Le Drapeau noir (1937)

Grande émotion aujourd'hui! Je viens vous parler du quatorzième tome de la saga des Hommes de bonne volonté de Jules Romains, Le Drapeau noir. Un roman qui se distingue de deux façons.

Premièrement, il marque la moitié du cycle littéraire, qui compte vingt-sept romans. Avant, j'en avais lu treize et il m'en restait quatorze. Maintenant, j'en ai lu quatorze et il m'en reste treize. J'ai plus de lecture derrière moi que devant moi. 🥹🥹 La chose est d'autant plus visible que ce tome est le dernier du deuxième recueil de la collection Bouquins. J'ai lu les deux premiers volumes; il m'en reste deux.

Deuxièmement, il constitue un point de bascule majeur pour les intrigues et les personnages (et Bouquins a d'ailleurs bien fait de le placer en fin de volume de cette manière). Nous la voyons venir depuis le premier paragraphe du premier roman; elle planait sur toutes les décisions politiques, économiques et stratégiques. Ça y est. Cette fois, il n'est plus permis d'espérer. Elle est là. LA GUERRE.

J'avais émis de nombreuses suppositions au sujet du titre de ce tome. J'imaginais que le drapeau noir représenterait justement la guerre, la mort provoquée par la guerre, ou je ne sais quel groupe anarchiste. Mais pas du tout. Il s'agit de l'ennui. L'ennui morne et profond, qui éclate aux yeux de Jallez alors qu'il traverse la Manche. Surprise.

Le roman est strucuré comme les autres, avec plein de personnages différents au gré des chapitres. Les plus importants sont ici mes très chers Jallez et Jerphanion, qui se retrouvent après une séparation. Jallez fait du journalisme; Jerphanion se marie. On voit aussi beaucoup Mionnet, l'abbé que Poincaré et Gurau ont envoyé espionner et comploter à Rome dans le tome précédent, opportunément nommé Mission à Rome. On retrouve un petit peu Germaine Baader et Marie de Champcenais, et on en apprend des belles sur le mari de cette dernière. On a enfin des nouvelles de Quinette, l'affreux relieur des deux premiers tomes, qui avait disparu dans la nature depuis des années. Comme je lis les titres des romans et des chapitres à l'avance, j'attendais ce chapitre, intitulé "Qu'est donc devenu Quinette?", avec une certaine impatience. 🤭🤭 On fait également la recontre d'un "petit professeur aux pommettes Kalmouk" qui se présente sous le nom de Lénine (J'EN ÉTAIS SÛRE)...

... Et puis vient un chapitre magistral au titre non moins magistral:

"Tourbillon de feuilles avant l'orage"

Un chapitre dingo, qui met en scène au moins dix personnages, tous pris dans quelques moments anodins ou tragiques de leur vie – par exemple, le chien Macaire qui court la chienne, ou un homme dont je n'avais aucun souvenir qui agonise sur son lit. Quelques paragraphes à peine pour chacun. C'est un tourbillon, en effet. Ce sont des instantanées d'un monde qui n'existera plus dans un instant. 

Car le chapitre suivant, que j'avais repéré depuis mille ans, porte un autre titre magistral:

"Assassinat, au loin, d'un archiduc"

Vous savez quel assassinat. Vous savez quel archiduc. Vous savez dans quelle ville dans quelle partie d'Europe. Si jamais on n'y avait pas pensé, la couverture choisie par Bouquins nous aurait éclairés, d'ailleurs. ÇA Y EST. ON Y EST. Mionnet va encore parler de la politique romaine dans une lettre destinée à Poincaré, et Maykozen va encore énoncer ses arguments comme il le peut chez Guillaume II pour sauver la paix en Europe, mais ÇA Y EST, l'attentat a eu lieu, et Gurau voit l'ambiance changer dans les rues de Paris dans l'avant-dernier chapitre, qui porte le titre é-pou-van-ta-ble de:

"Entrée dans l'Histoire"

😭😭😭😭😭

Outre que pour le titre du roman, je m'étais bâti toute une vision au sujet du titre du tout dernier chapitre, intitulé "Présentation de la France en juillet 14". Je m'attendais à un défilé militaire majeur. Mais pas du tout: c'est une présentation géographique, morale et historique de la France. Et, pour le coup, je l'ai trouvé aussi alambiquée que fumeuse, comme si on pouvait résumer les traits moraux d'un peuple en fonction de sa localisation. Et pourtant, les deux dernières pages réussissent, en un tour de main, à nous ramener à l'insensé de cette guerre imminente et au caractère ô combien précieux de ce continent européen qui sera bientôt à feu et à sang (une déclaration d'amour qui marque d'autant plus que le roman est sorti en 1937, époque à laquelle Jules Romains, à mon humble avis, voyait très bien venir une autre guerre). Et le tout dernier paragraphe, une phrase unique, est aussi prenant que désolant.

😭😭😭😭😭

La prochaine fois, je changerai d'intégrale et de couverture et je lirai un des deux tomes que je redoute depuis le début: Prélude à Verdun.

dimanche 17 mai 2026

Traduire au futur. Quand la traductologie rencontre la science-fiction (2026)

En début d'année, j'ai eu l'occasion de parler du métier de traducteur avec plusieurs confrères et consœurs, dont Alice Ray, traductrice dans l'imaginaire et chercheuse à l'université. C'était un contact court, mais elle avait l'air super sympa et dotée d'un gros cerveau – comme les autres intervenants d'ailleurs, à tel point que je suis sortie de là dans un état d'enthousiasme pour mon métier et d'euphorie générale assez avancé. 🤭

Et voilà qu'à peine quelques jours plus tard, j'apprends qu'elle a une publication prévue au Bélial', dans la collection Parallaxe. Et une publication de tra-duc-to-lo-gie, s'il vous plaît! Dingo!

 

Donc, j'ai lu le livre, évidemment.

Et c'était trop bien.

Après une présentation de la traduction en général et des stratégies dont dispose le traducteur, l'ouvrage explore les particularités de la traduction de SF. Par exemple, la terminologie inventée. Non seulement il faut parfois se familiariser avec des concepts scientifiques pointus, mais il faut adapter des néologismes désignant des choses qui n'existent pas! Et qui, dans certains cas, feront autorité et entreront dans le grand panorama de la SF. Une autre partie parle des ouvrages qui mettent en scène une évolution de la langue elle-même, par exemple à cause du passage du temps. C'est un vrai casse-tête à traduire et je suis absolument ravie de ne pas avoir eu ce genre de cas dans mon parcours! 🤣

Alice Ray donne des exemples précis, en comparant la source et la traduction proposée en France. Toutes les œuvres étudiées ici sont anglophones, en partie parce que le domaine est complètement dominé par les anglo-saxons et en partie par praticité. Il y aurait évidemment un autre volume à écrire pour étudier la démarche de traducteurs travaillant avec d'autres paires de langues!

Le tout se lit tout seul. C'est tout simplement ultra limpide. J'ai adoré.

Pour la petite histoire: l'autrice évoque L'Histoire de ta vie de Ted Chiang et je venais justement de le lire! 🤭

Pour aller plus loin
Le site d'Alice Ray

Autres ouvrages de la collection Parallaxe déjà chroniqués sur ce blog
Comment parler à un alien (2018)

mardi 12 mai 2026

Stories of Your Life and Others (2002)

Un beau jour de printemps, j'ai pu traîner un peu dans ma médiathèque et me balader dans les rayons au lieu de récupérer ma réservation et de ressortir aussitôt. Et dans le rayon des livres en anglais, j'ai vu du Ted Chiang, l'auteur de la nouvelle qui a donné le superbe Premier contact de Dennis Villeneuve. Bien entendu, j'ai sauté dessus!
 

Couverture de l'édition Penguin Random House. 

Malheureusement, cette lecture a été assez laborieuse.

Tower of Babylon (1990)
Le premier texte suit le parcours d'un groupe de mineurs envoyés à la tour de Babel. Leur mission: monter au sommet de la tour, qui est devenue si haute qu'elle atteint le ciel, et commencer à miner ledit ciel. Oui, miner, comme dans la pierre. C'était une bonne entrée en matière, et j'ai bien aimé la réflexion sur l'organisation de la vie dans une tour si haute que le sol est à un jour, deux jours, trois jours, puis des dizaines de jours de voyage. En revanche, j'ai deviné la fin.

Understand (1991)
Là, j'ai commencé à ramer. Je n'ai pas réussi à m'intéresser à l'histoire du protagoniste, qui devient suprêmement intelligent pour jenesaisplus quelle raison. C'était un peu Des Fleurs pour Algernon, mais sans aucune émotion – et en nettement moins clair pour moi.

Division by Zero (1991)
Là, je n'ai rien compris. Deux types de récit s'entrecroisent; l'un est mathématique, l'autre est relationnel. Je n'ai rien compris à la partie mathématique, et je n'ai pas bien compris la partie relationnelle. [Divulgâcheur] À la fin, le mec n'ose pas annoncer à sa petite amie qu'il veut la quitter? [Fin du divulgâcheur]

Story of Your Life (1998)
Hmm, grosse déception. J'ai trouvé la démarche linguistique trop facile (encore plus que dans le film!). Mais, surtout, la protagoniste s'adresse à sa fille, et cette omniprésence de son statut de mère m'a exaspérée. Il y a de l'émotion, ok. Mais je ne supporte pas qu'on réduise une femme à son rôle de mère. Pour jenesais quelle raison, je tolère nettement mieux le cliché de la femme sexy que celui de la femme mère. Du coup, le texte ne m'a rien fait; j'avais juste envie qu'elle arrête de chouiner au sujet de sa fille. Quant au jeu avec les temps verbaux, il pourrait quand même pas mal s'expliquer par un récit oral utilisant le présent pour être plus vivant, donc ça ne m'a pas non plus incroyablement emballée...

Seventy-Two Letters (2000)
Ici aussi, je n'ai pas tout compris à la partie technique de l'intrigue, mais le concept d'animer les objets par des lettres m'a amusée. La fin m'a semblé un peu bancale, en revanche. 

The Evolution of Human Science (2000)
J'écris ce billet environ deux semaines après avoir terminé le recueil, donc environ trois semaines après avoir lu ce texte en particulier, et je n'en ai aucun souvenir. Même le résumé de Wikipédia ne me dit rien.

Hell Is the Absence of God (2001)
Ah, là, on est remontés! Le texte nous donne à voir un monde où Dieu et les anges existent réellement. De temps en temps, un ange se manifeste. Ça peut être super pour certains, par exemple parce qu'ils sont guéris d'une maladie grave. Mais ça peut aussi provoquer des morts. Car le passage d'un ange est un phénomène physique majeur, genre séisme ou tsunami. Ça m'a bien fait rigoler.

Liking What You See: A Documentary (2002)
J'ai également bien aimé ce texte, qui rassemble les réactions de nombreuses personnes au sujet d'une technique permettant d'éliminer notre perception de la beauté des visages humains. Certains affirment que c'est le seul moyen de dépasser les biais liés à notre perception du physique. D'autres crient à la dictature morale. D'autres encore essayent pour voir. C'était bien mené et ça oblige le lecteur à se poser plein de questions, lui aussi.
Je me suis bien sûr demandé si Ken Liu a eu l'idée du titre et de la structure "en documentaire" de The Man Who Ended History: A Documentary ici. Liking What You See a plus de dix ans de plus, donc, si influence il y a eu, c'est Ted Chiang qui a influencé Ken Liu.

Allez donc voir ailleurs si cette tour y est!
L'avis de Baroona
L'avis de Lorhkan
L'avis de Shaya
L'avis de Vert

jeudi 7 mai 2026

Fleurs au creux des ruines (2016)

Chronique express!

Il y a quelques années, les Récits du Demi-Loup de Chloé Chevalier ont bien emballé quelques amis blogueurs, et c'est donc avec plaisir que j'ai récupéré ce petit recueil de nouvelles auprès de notre Vert nationale. L'autrice propose quatre récits qui se succèdent dans le temps et qui n'ont pas de lien directissime dans l'intrigue et les personnages, mais qui s'influencent les uns les autres et racontent l'histoire du royaume du Demi-Loup avant les romans. Combien de temps avant exactement, je ne saurais le dire avec précision, mais vu l'état catastrophique des lieux dans le troisième et le quatrième texte, je pense qu'il s'écoulera au bas mot un petit siècle entre la fin de ce recueil et le début du premier roman. :D

J'ai beaucoup aimé ces textes très différents, qui donnent souvent la parole aux personnages, soit oralement (le premier, Notre première graine), soit par des traces écrites qu'ils ont laissées derrière eux (le deuxième, L'art ou la viande, et le troisième, Lors chantèrent les bêtes). Les faits racontés ne sont pas gais du tout, puisqu'on va d'une invasion à un cataclysme volcanique, et les personnages ne sont pas épargnés; mais il s'en dégage quelque chose d'humain, de résilient et de presque charmant. À l'image du titre, en somme: Fleurs au creux des ruines s'applique le mieux au dernier texte, La tour sous le Gris, mais il est tout à fait cohérent avec ces quatre histoires ou quelqu'un essaye de préserver quelque chose en quoi il croit ou auquel il tient. Et le style est très joli. Donc, oui, j'ai très envie de lire les romans, d'autant que j'ai bien senti, ici, que certains noms ou évènements faisaient probablement référence aux romans, ce qui m'a un peu titillée!

Allez donc voir ailleurs si ces fleurs y sont!
L'avis de Vert
L'avis de Xapur

samedi 2 mai 2026

La gamelle d'avril 2026

Houlàlà, houlàlà! Les bilans mensuels se ressemblent un peu trop, cette année, avec leur maigre contenu: une seule et unique croquette au cinéma! 😱😱

Prenons néanmoins le temps de noter deux choses très, très positives sur ce mois d'avril.

1/ Mon stage d'équitation annuel a été particulièrement exceptionnel. Je n'ai pas pu monter la jument que j'adore dans cette structure, ce qui est fort dommage. Mais nous avons fait cours à quatre maximum, et souvent à deux; l'enseignant a été au top du top; et nous avons pu faire trois leçons à cru, ce qui est très bon pour l'assiette.

2/ Je suis retournée à DisneyLand pour la première fois depuis dix ans. 🥹🥹🥹 Et avec une personne que j'aime sincèrement, et qui valait la peine, à elle seule, que je paye le prix faramineux du billet et que j'endure les douleurs que me procure la posture debout prolongée (une heure quinze d'attente pour la nouvelle attraction La Reine des neiges – mais quelle extase en voyant Olaf et Elsa!). En outre, je rencontrais sa fille, ce qui justifiait la sortie aussi – et c'est dire combien j'aime cette personne, de penser que j'ai automatiquement de la sympathie pour sa fille. Encore plus que mon stage, retrouver ce parc que j'aime tant, et qui a tant compté pour moi, m'a donné l'impression que je peux encore vivre des trucs sympas dans ma vie et retrouver des bribes du passé. 🙏

Sur petit écran

Toujours rien.

Sur grand écran

Projet Dernière chance de Phil Lord et Christopher Miller (2025)

Oh! Une excellente surprise! Je m'attendais à quelque chose de patriotique et sentimental, et je pensais que l'accent serait mis sur la coolitude de Ryan Gosling par manque d'autres éléments. Eh bien, ce n'est ni très patriotique ni très sentimental, et Ryan Gosling est certes cool, mais ce n'est pas le seul élément sur lequel le film peut s'appuyer. :D Il y a plein d'éléments très chouettes, dont UN CERTAIN PERSONNAGE 🪨🪨🪨, et de l'émotion réellement touchante, pas larmoyante de manière convenue. J'ai beaucoup aimé!

Du côté des séries

Toujours rien.

Et le reste

Entre l'interview d'une libraire, l'interview de Jean-Marc Jancovici – dont j'apprécie décidément le franc-parler et les idées, à défaut de toutes les partager – et le fantastique  dossier nous menant à la rencontre des gens qui prennent le RER à des heures indues pour aller bosser, La Croix L'Hebdo des 19 et 20 février 2022 (le dernier du monde d'avant l'invasion russe de l'Ukraine...) m'a rendu totalement hystérique. La banlieue parisienne et le RER, ce sont des trucs dont on ne parle jamais (sauf chez Annie Ernaux, cette femme formidable); mais moi, c'est la moitié de ma vie. Et ces gens de l'ombre, ces "petits métiers" qui attendent à la gare dans le noir et qui triment dur pour gagner trop peu, ils n'ont jamais la parole. Début 2022, la journaliste, Marie Boëton, pouvait encore évoquer avec une relative vraisemblance une sorte de prise de conscience collective de leur importance en raison de l'épidémie de COVID; ils étaient la deuxième ligne, ceux qui faisaient tourner la société, en arrière de la première ligne des soignants. Quatre ans plus tard, il ne reste RIEN de cet espoir. Mais le dossier était quand même profondément humain et m'a fait chaud au cœur.

Le Manière de Voir de décembre 2025 - janvier 2026 sur l'Espagne m'a moins emballée que d'autres numéros: deux ou trois articles étaient très creux (dont celui de Luis Sepulveda: quelle déception!) et, qui sait pourquoi, j'étais, au moment de ma lecture, moins indulgente qu'à l'accoutumée envers le prisme du Monde Diplomatique, qui fonde essentiellement son analyse de l'univers sur la critique de la méchante droite (et pourtant, le passé franquiste de l'Espagne mérite toutes les critiques!). Mais c'était très intéressant, évidemment, et ça m'a donné envie de reprendre l'espagnol et d'aller en Espagne!

Cheval Magazine est arrivé seulement le 28 avril et j'étais tellement sous l'eau avec le boulot que je l'ai à peine feuilleté au cours des jours suivants. Vous devriez donc avoir double dose le mois prochain!