Un beau jour, j'ai trouvé Le Cimetière de Prague d'Umberto Eco dans une boîte à livres de mon quartier. Mais en italien! Il n'y a jamais d'italien dans les boîtes à livres que je fréquente, donc c'était un véritable miracle.
Ma relation avec Umberto Eco n'est pas homogène. Autant j'ai adoré, et je vous recommande chaudement, Le Nom de la Rose, autant je n'ai rien compris à L'Île du jour d'avant et j'ai trouvé Le Pendule de Foucault extraordinairement pénible. Néanmoins, je n'ai pas hésité à embarquer ce Cimetière de Prague. Le livre, un pavé respectable, a végété un an dans ma pile à lire en attendant que "j'aie du temps" à lui consacrer. Puis, un beau jour, je l'en ai sorti, qui sait pourquoi. Je n'avais pas spécialement de temps, mais j'ai eu envie.
En deux mots: c'était jubilatoire.
Pour détailler l'expérience de lecture un peu plus (attention, ce billet va être interminable 😂), je me suis éclatée comme une gamine dès l'introduction, qui nous emmène dans une ruelle obscure du Paris de la fin du XIXe siècle. On y trouve un homme penché sur son bureau, occupé à écrire dans son journal. Le premier chapitre nous donne ensuite à lire ce journal. L'homme s'est réveillé dans ce petit appartement, mais il n'a aucun souvenir de ce qu'il faisait là. Ce dont il est certain, c'est qu'il déteste les juifs, qu'il déteste les Allemands, qu'il déteste les Français, et qu'il déteste les Italiens. Et la manière dont il critique tout ce petit monde est tout simplement un régal.
Au fil des chapitres, notre narrateur, Simone Simonini, remonte dans ses souvenirs, ce qui nous permet de retracer plusieurs événements historiques de la deuxième moitié du XIXe siècle, à commencer par l'unification de l'Italie. En effet, Simonini est un excellent faussaire, et divers gouvernements ou mouvements vont faire appel à lui. D'abord la Maison de Savoie, qui souhaite voir Garibaldi triompher en Sicile – mais pas trop non plus, car il faut éviter à tout prix la République –, puis le Second Empire napoléonien, une fois Simonini exilé en France.
Dans le même temps, on explore toutes sortes de théories du complot, car Simonini a baigné dans cette ambiance dès son plus jeune âge. Son grand-père, en effet, était persuadé que les Juifs complotaient pour dominer le monde. Son père, lui, accusait de tous les maux les jésuites. D'autres accusent les francs-maçons. D'autres accusent les carbonari. En bref, comprend Simonini, tout le monde est convaincu que quelqu'un complote contre lui. Et quand on est un excellent faussaire, on peut gagner sa vie en donnant aux uns et aux autres des preuves que tel ou tel complot existe, voire envisager de créer des complots de toute pièce. Pourquoi pas en mettant le complot en scène dans le cimetière juif de Prague, tant qu'on y est.
Le journal de Simonini est régulièrement interrompu par les écrits du père Dalla Piccola, qui, lui aussi, s'est réveillé un matin sans aucun souvenir de ce qu'il faisait là où il était. Tous les indices poussent les deux hommes à croire qu'ils sont liés, à commencer par le fait que leurs deux appartements sont reliés par un couloir qui évoque un passage secret. Mais comment se connaissent-ils? Que font-ils là? Pourquoi ne se croisent-ils jamais? Pourraient-ils... être la même personne?
Tout ceci est jubilatoire parce que Eco maîtrise son intrigue à la perfection, avec un mélange extraordinaire d'érudition, de données encyclopédiques, d'humour, de hargne, d'ironie mordante, de vocabulaire inusité. L'histoire – fictive – de Simonini recoupe la véritable Histoire à chaque chapitre. On y croit totalement. Une deuxième relecture semble même indispensable pour mieux apprécier les indices disséminés en cours de route et les rapports entre événements!
Il y a aussi beaucoup de références littéraires, notamment à Alexandre Dumas, qui apparaît même en personne. À titre personnel, le combo "complotisme + Dumas" m'a bien entendu fait penser au Club Dumas d'Arturo Perez-Reverte!! Et puis, quand on parle de sociétés secrètes, je pense tout de suite à Antoine Bello et Jules Romains, évidemment.
Enfin, on adore détester ce personnage odieux, égoïste, sans cœur,
misogyne et antisémite, mais également brillamment intelligent...
Je me suis demandé si ce livre, qui n'a pourtant que quinze ans d'existence, pourrait voir le jour aujourd'hui. À mes yeux, il est ÉVIDENT que les propos du personnage sont ceux du personnage et non de l'auteur et que, au contraire, Umberto Eco se moque des antisémites et des complotistes. Mais dans un monde post, disons, 2014-2015? Post-Twitter, post-polémique instantanée? Un monde où l'extrême-droite a récupéré et s'est même appropriée l'accusation d'antisémitisme envers n'importe qui d'autre sauf elle? Un monde où certains progressistes vous scrutent pour vous prendre en défaut sur l'utilisation de termes non inclusifs et problématiques? Ouais. Je pense que ce bouquin ferait un scandale.
Du point de vue de critiques plus personnelles, j'y ai vu deux limites.
Déjà, il y a trois milliards de personnages, et il faut s'accrocher pour retenir qui est qui et qui manipule qui. J'ai réussi à lire le roman en moins de quinze jours, ce qui est assez raisonnable pour une brique lue en période de travail et non en vacances, mais, à un moment, j'ai juste lâché l'affaire sur certains noms et décidé que ce n'était pas très grave si je ne savais plus quand tel personnage était entré en scène ou si je ne me souvenais pas qui était le deuxième cadavre stocké dans un certain égout (car, oui, il y a des cadavres dans un égout 👀👀👀👀).
Deuxièmement, vers les deux tiers, la chose a commencé à me sembler un peu vaine. On va de complot en complot, ça reste absolument jubilatoire, mais n'y a-t-il pas une certaine complaisance de la part de Eco, qui maîtrise bien le sujet et l'a déjà exploré de fond en comble dans Le Pendule de Foucault? N'y a-t-il pas une certaine posture dans l'étalage de ses connaissances et le raffinement du jeu avec le lecteur?
Soyons toutefois clairs: cela n'a pas diminué mon plaisir de lecture. Je me suis éclatée jusqu'au bout, d'autant que [divulgâcheur] quand on parle complotisme et antisémitisme au XIXe siècle en France, on en arrive fatalement à l'affaire Dreyfus, qui m'intéresse, évidemment, en tant que lectrice de Zola. Et puis la toute fin, qui nous ramène à un autre grand bijou du complotisme, Le Protocole des Sages de Sion, fait quand même un peu froid dans le dos [fin du divulgâcheur]. Et dire qu'Eco est mort début 2016 et n'a donc assisté ni au Brexit, ni à l'élection de Donald Trump et à l'émergence du mouvement QAnon, ni à la pandémie de 2020 et à tous les délires complotistes associés, bref à toute la charmante actualité qui a suivi sa mort, et à côté de laquelle les années 2000-2015 – qui ont pourtant charrié leur lot de catastrophes et d'horreurs, des attentats du 11-septembre à ceux de 2015 en passant par la guerre en Afghanistan et en Irak et par la crise des subprimes – pourraient presque sembler un paradis perdu...
Pour découvrir une partie des inspirations de ce roman et des ses complots, je me suis noté de lire trois livres: Joseph Balsamo d'Alexandre Dumas, Le Juif errant d'Eugène Sue et Les Mystères du peuple de ce même auteur (et je dis bien Les Mystères du peuple, pas Les Mystères de Paris). Aucun des trois n'a l'air d'être disponible chez des éditeurs que je considère comme normaux, donc ça promet encore des recherches impossibles en bouquinerie. 😂😂😂
Autres livres de l'auteur déjà chroniqués sur le blog
Le Pendule de Foucault (1988)
Dire presque la même chose (2003)

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