dimanche 22 mars 2026

La Peste (1947)

En décembre dernier, j'ai relu L'Étranger et La Chute d'Albert Camus. Et puis, comme mes commentateurs l'avaient prédit, j'ai cédé à la tentation: j'ai relu La Peste. J'en avais très peur, car ce livre a été un séisme dans ma vie de lectrice, en la lointaine année 2009: j'ai lu certains passages dans un état second et il m'a marquée durablement. Et, bien sûr, on risque de ne pas retrouver les mêmes émotions la deuxième fois.

Commençons donc par là: non, La Peste ne m'a pas électrifiée comme la première fois. Déjà, je savais à quoi m'attendre. Mais surtout, il s'est écoulé quinze ans. J'ai vieilli et j'ai perdu pas mal de mon appétit d'autrefois pour les grands principes et pour un certain jusqu'auboutisme moral. Enfin, je l'ai lu dans les conditions déplorables de mon quotidien, c'est-à-dire au rythme de dix ou quinze pages par jour pendant plusieurs jours d'affilée, le tout en m'endormant cinq fois dessus, c'est-à-dire toutes les deux ou trois pages. La catastrophe. Ce n'est que sur le dernier tiers que j'ai pu faire de véritables sessions de lecture.

J'ai aussi eu quelques petites difficultés à interpréter certains implicites, par exemple quand les personnages se regardent sans échanger de paroles du tout ou sans dire clairement ce qui se joue entre eux. Mais cet élément est vraiment mineur.

Malgré ces bémols, je suis contente de l'avoir relu et j'y ai trouvé pas mal de matière à réflexion (ce qui signifie bien sûr que ce billet va être interminable!!!), de beaux principes qui me parlent encore, et une sorte d'espoir et de résolutions tristes qui, à défaut de m'envoyer dans la stratosphère, m'ont transmis un peu de courage pour persévérer dans certains mes choix.

L'histoire est contée par un narrateur anonyme, qui décrit comment la peste fait son arrivée à Oran, en Algérie, et comment la ville y réagit. Tout commence lorsque le docteur Rieux, le personnage le plus présent, voit un rat dans son immeuble.

"Le matin du 16 avril, le docteur Bernard Rieux sortit de son cabinet et buta sur un rat mort, au milieu du palier. Sur le moment, il écarta la bête sans y prendre garde et descendit l’escalier. Mais, arrivé dans la rue, la pensée lui vint que ce rat n’était pas à sa place et il retourna sur ses pas pour avertir le concierge. Devant la réaction du vieux M. Michel, il sentit mieux ce que sa découverte avait d’insolite. La présence de ce rat mort lui avait paru seulement bizarre tandis que, pour le concierge, elle constituait un scandale. La position de ce dernier était d’ailleurs catégorique : il n’y avait pas de rats dans la maison. Le docteur eut beau l’assurer qu’il y en avait un sur le palier du premier étage, et probablement mort, la conviction de M. Michel restait entière. Il n’y avait pas de rats dans la maison, il fallait donc qu’on eût apporté celui-ci du dehors. Bref, il s’agissait d’une farce."
Ce paragraphe, qui ouvre le récit après l'introduction du narrateur, donne déjà pas mal le ton. Face à un constat factuel ("il y a un rat"), le concierge nie la présence du rat. Puis, s'il l'accepte, il en rejette la faute ailleurs. Au fil des pages, des centaines de rats meurent dans les rues d'Oran et il n'est plus possible de nier. Le pauvre concierge sera le premier, parmi les patients de Rieux, à mourir de la peste, écartelé par les bubons, comme déchiré de l'intérieur.

Je n'ai pas demandé à Internet de me montrer les symptômes de la peste, mais, telle que Camus la décrit, c'est une maladie épouvantable. D'ailleurs, petite mise en garde: le roman contient la description de la mort d'un enfant qui est très douloureuse à lire quand on ne fréquente pas d'enfant et qui doit frôler l'intolérable quand on en connaît ou qu'on en a.

Et donc, peu à peu, Oran prend conscience du danger et applique des mesures pour enrayer la propagation de la maladie.
"Les médecins se consultèrent et Richard finit par dire:
— Il faut donc que nous prenions la responsabilité d'agir comme si la maladie était une peste.
La formule fut chaleureusement approuvée :
— C'est aussi votre avis, mon cher confrère? demanda Richard.
— La formule m'est indifférente, dit Rieux. Disons seulement que nous ne devons pas agir comme si la moitié de la ville ne risquait pas d'être tuée, car alors elle le serait."
Puis, sur une décision des autorités supérieures, Oran est carrément bouclée. L'essentiel du roman est donc une sorte de huis-clos géant, à l'échelle d'une ville. Évidemment, quand on a connu l'année 2020, ça résonne fortement avec la pandémie de COVID. Il y a la prise de conscience progressive, le désespoir des proches des malades, les demandes de passe-droit, la réorganisation de la société autour de la maladie, etc. Il y a toutefois une différence de taille avec ce que nous avons connu: Camus ne met en scène ni complotisme, ni refus des mesures sanitaires.

Outre la situation générale, le narrateur décrit les actions d'un petit groupe de personnages, au premier rang desquels Rieux, que j'ai identifié comme le double de l'auteur. Chacun réagit à sa manière, bien sûr, et l'un d'entre eux est même tout à fait enchanté que la ville soit coupée du monde. Mais, dans l'ensemble, ils vont tous descendre dans la lutte contre la peste. Et c'est cela que je trouve si beau, si encourageant, et si tragique: des gens qui se battent contre quelque chose de plus grand qu'eux par principe, parce qu'ils estiment que cette lutte est le comportement à adopter, quels que soient les risques pour eux-mêmes et quelles que soient leurs chances de gagner. Et même si, une fois qu'on a vu la peste, on ne PEUT PAS revenir en arrière et redevenir ce qu'on était avant.

Compte tenu du parcours de Camus pendant la Deuxième Guerre mondiale, on imagine tout de suite une analogie avec la résistance contre l'occupation nazie. En tant que lectrice d'imaginaire, je pourrais faire le parallèle avec Druss la légende, qui va se battre à Dros Delnoch même s'il n'y a aucune chance que Dros Delnoch tienne le coup face à l'invasion nadir, ou avec Frodo, qui revient du Mordor mais sans jamais pouvoir en guérir véritablement. Toutes proportions gardées, ça résonne aussi avec mes combats personnels, comme placer mon argent d'une manière non néfaste, réduire mon utilisation des services des GAFAM et – le plus important, bien sûr – arrêter la consommation de chair animale.

Même si je ne suis pas montée dans l'extase totale cette fois, je trouve ce roman extrêmement puissant, et j'ai tendance à penser qu'Albert Camus a mérité son Nobel de littérature juste pour ça.

Pour la petite histoire, il y a une pétite référence à L'Étranger:
"Grand avait même assisté à une scène curieuse chez la marchande de tabacs. Au milieu d'une conversation animée, celle-ci avait parlé d'une arrestation récente qui avait fait du bruit à Alger. Il s'agissait d'un jeune employé de commerce qui avait tué un Arabe sur une plage."
Je vous laisse avec un passage très long, mais que je vous invite à lire avec une attention particulière, voire à voix haute. C'est celui-ci qui a représente un cataclysme dans ma vie de lectrice, en 2009.
"Mais on ne félicite pas un instituteur d'enseigner que deux et deux font quatre. On le félicitera peut-être d'avoir choisi ce beau métier. Disons donc qu'il était louable que Tarrou et d'autres eussent choisi de démontrer que deux et deux faisaient quatre plutôt que le contraire, mais disons aussi que cette bonne volonté leur était commune avec l'instituteur, avec tous ceux qui ont le même cœur que l'instituteur et qui, pour l'honneur de l'homme, sont plus nombreux qu'on ne pense, c'est du moins la conviction du narrateur. Celui-ci aperçoit très bien d'ailleurs l'objection qu'on pourrait lui faire et qui est que ces hommes risquaient leur vie. Mais il vient toujours une heure dans l'histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort. L'instituteur le sait bien. Et la question n'est pas de savoir quelle est la récompense ou la punition qui attend ce raisonnement. La question est de savoir si deux et deux, oui ou non, font quatre. Pour ceux de nos concitoyens qui risquaient alors leur vie, ils avaient à décider si, oui ou non, ils étaient dans la peste et si, oui ou non, il fallait lutter contre elle."
Même aujourd'hui, alors que j'ai lu ce passage trois mille fois au fil des ans car je l'avais noté dans mon cahier de citations à l'époque, j'y trouve une puissance incroyable. Je vous remets des bouts et je vous incite de nouveau à les lire à voix haute:
"Mais il vient toujours une heure dans l'histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort."
"Et la question n'est pas de savoir quelle est la récompense ou la punition qui attend ce raisonnement. La question est de savoir si deux et deux, oui ou non, font quatre."
La question est de savoir si, oui ou non, il faut barrer le chemin aux Nadir. La question est de savoir si, oui ou non, il faut tenter de jeter l'Anneau dans le feu. La question est... chacun a la sienne.

Un autre passage qui m'a beaucoup marquée cette fois, et que je n'avais bizarrement pas noté à l'époque, est celui-ci:
"Si on en croyait le chroniqueur de la grande peste de Marseille, sur les quatre-vingt-un religieux du couvent de la Mercy, quatre seulement survécurent à la fièvre. Et sur ces quatre, trois s’enfuirent. Ainsi parlaient les chroniqueurs et ce n’était pas leur métier d’en dire plus. Mais en lisant ceci, toute la pensée du père Paneloux allait à celui qui était resté seul, malgré soixante-dix-sept cadavres, et malgré surtout l’exemple de ses trois frères. Et le père, frappant du poing sur le rebord de la chaire, s’écria : « Mes frères, il faut être celui qui reste ! »"
Putain. "Être celui qui reste", quand tout le monde est mort ou a fui. "Être celui qui reste." Putain...

mardi 17 mars 2026

La gamelle de février 2026

Février est passé à une vitesse particulièrement vertigineuse.

Déja, j'étais tombée dans un trou noir personnel en janvier, car la Reloue a été malade, et ça a débordé sur février. 😾 Ensuite, je suis tombée dans un trou noir professionnel. Après sept mois de disette, j'ai enfin un roman à traduire. Le problème, c'est que, quand j'ai un roman, j'ai tout de suite trop de boulot, car je n'ose pas arrêter entièrement mes activités hors édition. Ensuite, je suis tombée dans un nouveau trou noir personnel, une délocalisation temporaire en Bretagne pour que mon copain profite d'une semaine de congés au calme.

J'ai raté deux semaines d'équitation à cause de problèmes de santé de mon enseignant et de ce séjour en Bretagne. J'ai lu seulement trois livres, dont deux faciles à lire et un microscopique. Je n'ai pas lu de BD, ce qui était déjà le cas en janvier et signifie donc que je n'en ai lu aucune depuis le début de l'année. Je suis allée au cinéma une seule fois (mais, au moins, pour une séance mémorable!). Mon fil YouTube est passé de un à deux mois de retard. En fin de mois, j'ai peu à peu réalisé qu'il était temps de mettre Instagram de côté.

En bref: malgré les éléments de réponse listés dans le premier paragraphe, je ne m'explique pas bien comment le mois a pu passer sans que je puisse rien afficher au compteur à part les revues. 🤷‍♀️🤷‍♀️

Sur petit écran

Rien.

Sur grand écran

Moulin Rouge! de Baz Luhrmann (2001) ✨✨💖💖💫💫🌟🌟🪶🪶💘💘💞💞💕💕❤️🖤❤️❤️🎶🎶🎶🎶🎶

Holàlà!! Mais holàlà!! Mais holàlà!! Par un concours de circonstances (j'ai reçu une invitation et mon cours d'équitation de ce jour-là a été annulé), j'ai pu aller à une soirée Moulin Rouge! spéciale, organisée le 13 février, veille de la Saint-Valentin. Le hall du cinéma était décoré en rouge et noir, un écran géant diffusait des images du film et le clip de Lady Marmelade, il y avait des ballons partout et des pétales de rose dans l'escalier menant à la salle, un véritable moulin rouge servait de roue de la fortune pour que des spectateurs gagnent des cadeaux, le personnel du cinéma portait des plumes pour les femmes et des paillettes pour les hommes, on nous a donné des goodies, et il y a eu une séance karaoké avant et après le film!!! C'était complètement dingo!!! J'ai eu l'immense plaisir de chanter "Myyyyyyyyyyy gift is my sooong" avec des tas d'autres gens!!! Puis le film, que je voyais pourtant au cinéma pour la quatrième fois en moins de cinq ans, m'a encore fait monter dans la stratosphère la plus totale. 🥹🥹 En temps normal, je suis plutôt du genre cynique, comme le personnage de Nicole Kidman; mais le temps du film, putain, je passe du côté du personnage d'Ewan McGregor et J'Y CROIS, je crois en la vérité, je crois en la beauté, je crois en la liberté, JE CROIS EN L'AMOUR, et je serais bien prête à me casser pour vivre la vie de bohème, moi aussi!!! Et puis la stupéfaction face au fait que ce film ait pu voir le jour ne diminue pas, tellement il est unique en son genre, excessif en tout, coloré, frénétique, décalé, fou!!!
Mon avis de 2021, mon avis de 2022, mon avis de 2025.

Du côté des séries

Toujours rien.

Et le reste

 

J'ai relu un vieux numéro de Translittérature, la merveilleuse revue de l'Association des traducteurs littéraires de France: le 60, daté de l'automne 2021 et consacré au manga. Une pépite, comme toujours. ❤️ J'ai également lu La Croix L'Hebdo du 30 janvier, qui consacrait son dossier à Madame de Sévigné, dont on fêtait, début février, le bicentanaire de la naissance. J'avais totalement oublié que j'avais détesté ses Lettres, mais le dossier était intéressant, et la revue dans son ensemble est un vrai oreiller de douceur et de nuance – à tel point que, comme je crois l'avoir déjà dit par ici, j'en viens presque à me dire que les journalistes de La Croix sont trop gentils. 🤭🤭

En fin de mois, par un véritable miracle, j'ai profité de deux allers-retours à Paris deux jours consécutifs pour lire mon Cheval Magazine habituel, qui proposait notamment une super interview de Daniel Laprous, directeur d'une société britannique de chevaux de cinéma qui nous informe que Tom Hiddleston monte très bien à cheval (CET HOMME EST DÉCIDÉMENT PARFAIT), et un dossier fort intéressant sur les défis de la filière cheval face au changement climatique.

jeudi 12 mars 2026

La Panthère des neiges (2019)

Chronique express!

Un passage devant une boîte à livres, un roman très connu d'un auteur que j'ai repéré depuis longtemps... Je n'ai pas hésité, et j'ai pris cette Panthère des neiges de Sylvain Tesson, dont j'avais entendu dire beaucoup de bien, notamment à propos de Dans les forêts de Sibérie.

Hélas, le livre m'a profondément ennuyée. Le voyage au Tibet est beau, les paysages sont lunaires, la faune est intéressante et superbe, l'affût interminable pour prendre une photo est un processus qui me fascine grandement... Rester immobile pendant des heures dans un environnement glacé dans l'espoir qu'un animal passe par là, ça a quelque chose de sublime, et ça me parle! Mais j'ai trouvé l'écriture tellement plate, malgré des tentatives de lui donner du cachet, et le propos sur la beauté du monde tellement convenu que je me suis ennuyée du début à la fin. Même les critiques des ravages faits par l'humanité m'ont semblé convenus, alors que j'en suis friande.
 J'en retiendrai surtout que tout ceci m'a donné envie de revoir La Vie rêvée de Walter Mitty... 💞

Je fois toutefois ajouter que rien, dans cet ouvrage, ne me semble justifier un boycott de l'auteur. Deux ou trois remarques sur la seule membre féminine de l'expédition et l'usage du substantif "l'homme" pour parler de l'humanité donnent plutôt l'impression qu'on a affaire à quelqu'un de droite, mais la chose n'est pas un crime en soi et aucun propos ne m'a choquée.

Allez donc voir ailleurs si cette panthère y est!
Je vous renvoie vers l'avis de Grominou, qui est beaucoup plus enthousiaste que moi et qui vous en dira plus sur les atouts de ce livre.

samedi 7 mars 2026

Résister à la culpabilisation. Sur quelques empêchements d'exister (2024)

Aujourd'hui, grand retour de Mona Chollet avec son dernier ouvrage en date, Résister à la culpabilisation. Après la figure de la sorcière, l'étude du logement, les violences faites aux femmes et la passion de l'image, j'ai plongé dans ses réflexions sur la culpabilisation.

Comme toujours dans ses essais chez Zones, l'ouvrage est découpé en parties. Chacune s'intéresse à une catégorie de personnes particulièrement visées par des discours culpabilisants ou à une catégorie de discours culpabilisants: les femmes en général, les enfants, les mères en particulier, l'exigence de productivité et la pureté militante. Les chapitres qui m'intéressaient grandement étaient justement ces deux derniers.

Comme toujours également, c'était passionnant et ça se lisait tout seul. C'est assez fou. Même quand Mona Chollet aborde des sujets "dématérialisés", comme les critiques que les gens peuvent se balancer à la tronche, ou des horreurs, elle réussit à rendre tout extrêmement clair. Je l'admire beaucoup pour cette rédaction limpide.

Et puis, sur le fond, ses réflexions à elle ont déclenché chez moi de grandes réflexions à moi – moins limpides, mais néanmoins nourrissantes. Ce billet est donc, sans surprise, interminable! 🙂

La partie sur les enfants m'a un peu fait réévaluer la fameuse éducation positive, que je tiens pour un grand abandon de tout principe de respect de l'autre et de vie en société. Quand je vois ce que prônent ses opposants, j'en viens presque à me dire que ça doit être génial, en fait. Et puis, ça m'a bien fait prendre conscience que je pars pas mal du principe que Mona Chollet critique: à mes yeux, les enfants sont bel et bien, par défaut, des profiteurs sournois qui n'ont qu'une envie, tyranniser la terre entière. En fait, ma vision de l'enfant, c'est Dudley dans Harry Potter. Et il est toujours positif d'interroger ses visions par défaut, surtout quand, comme nous le verrons plus tard, ces visions par défaut se recoupent sur plusieurs sujets. 👀👀

La partie sur l'exigence de productivité m'a plongée dans des abîmes de réflexion. Moi, j'aime bien ça, la productivité. Certes, je suis sensible à la valorisation d'un rythme de travail plus cool et j'y aspire, et j'ai d'ailleurs abordé la chose dans mes bilans de 2024 et de 2025; et, évidemment, les cas extrêmes que cite Mona Chollet, comme ce pauvre garçon qui a fait une crise d'épilepsie et qui est mort après trois jours sans dormir dans jenesaisplus quelle banque d'affaires, c'est affreux et ça ne devrait pas arriver.

Mais force est de constater que j'aime la productivité. J'aime les gens qui font des trucs et qui savent gérer plusieurs choses de front, j'admire les gros bosseurs, la valeur travail est centrale dans ma vision du monde (parce qu'elle permet de subvenir à ses besoins sans dépendre des autres et sans profiter d'eux) et la carrière (enfin, certaines carrières 👀) est un signe de réussite que je respecte et dont je rêve. À l'inverse, je déteste les loques et les profiteurs – et je suis consciente que mon choix de termes dit déjà quelque chose sur moi. Je pense que cela est dû à mon parcours personnel et au fait que j'ai rencontré pas mal de personnes qui, derrière divers discours du plus terre à terre au plus artistique, avaient surtout trouvé une bonne excuse pour ne pas se fatiguer et rester dans leur confort ouaté. Du coup, je soupçonne la plupart des gens d'être des tire-au-flanc, ce qui est... eh bien, le type de culpabilisation que Mona Chollet critique. 🙃🙃 C'est donc ici, voit-on, que ma vision par défaut de l'humain paresseux et assisté rejoint pas mal celle de l'enfant tyrannique qui veut se faire servir. Il est d'ailleurs probablement très bon pour la société que je ne sois ni manager, ni chargée de recrutement, ni parent.

D'un autre côté, lire ce genre de mise à distance sur la productivité au travail m'aurait peut-être aidée à une période où j'étais au chômage et où je voyais cela comme une véritable tare personnelle, une preuve d'échec et de manque de valeur, d'indignité sociale. Encore aujourd'hui, je suis très mal à l'aise quand je n'ai pas de travail, et pas exclusivement parce que ça engendre une énorme angoisse quant à mes revenus futurs. Il y a une énorme angoisse, oui, et je la considère comme légitime. Mais, dans le tas d'émotions pénibles, il y a AUSSI un véritable malaise, du genre "les gens vont savoir" et "je cloche parce que je ne suis pas en train de bosser".

Enfin, la partie sur la pureté militante m'a beaucoup parlé, même si elle n'est pas la plus développée. Mona Chollet appelle les activistes progressistes à exiger moins d'irréprochabilité de la part des autres activistes et parvient à présenter cela comme une vraie qualité humaine et non comme une baisse d'exigence. En somme, on peut porter des combats et critiquer des adversaires sans fliquer ses camarades. C'était ce qui me tuait sur Twitter et m'a fait fermer mon compte personnel: j'étais abonnée à des comptes gauchistes qui critiquaient le moindre mot, la moindre action, et me faisaient découvrir des trucs horribles sur moi-même, car il ne semble y avoir aucun entre-deux, pour eux. Soit tu es irréprochable, soit tu es nazi. 🙃🙃

D'un autre côté, j'ai moins apprécié cet essai que les précédents, et ce pour des tas de raisons.

D'une part, l'impression que c'est un peu un fourre-tout dans lequel n'importe quel sujet pourrait prendre place. Des voix intérieures qui nous abreuvent de reproches à longueur de journée, nous en avons tous, et sur les sujets les plus variés – et c'est d'ailleurs pour ça que j'ai lu l'ouvrage, hein. J'aurais apprécié un chapitre sur la culpabilisation de manger quand on n'est pas maigre, par exemple. 🤭🤭

D'autre part, une influence du "système" si grande, notamment dans le traitement des femmes, que toute agentivité personnelle me semble disparaître. Dans un tel scénario, je ne vois pas trop comment sortir de là si le reste du monde ne change pas d'abord, en quelque sorte. Pour ma part, et malgré le pessimisme cosmique et la peur pathologique du conflit qui me caractérisent, je crois tout de même davantage en l'action et la liberté individuelles. Dans une certaine mesure, je pense que c'est aussi à chacun et chacune de refuser de se faire broyer, ou de contribuer à réduire le broyage.

D'autre part encore, une vision sombre et terrible du christianisme, qui s'appuie sur des éléments théologiques réels, mais en occulte d'autres – voire occulte tous les autres. Saint Augustin a peut-être centré le dogme sur le péché originel – je ne connais pas suffisamment bien sa réflexion pour contester ce point –, mais il y a bien d'autres principes directeurs dans le christianisme, à commencer par "aime ton prochain comme toi-même" et la notion centrale du pardon. Évidemment, cela m'a plongée dans des abîmes de réflexion et de tentatives de repêchage de souvenirs éloignés. J'ai enduré plus de dix ans de messes quand j'étais enfant, et, même si je ne me souviens absolument pas de tous les prêches que j'ai entendus (et puis, je n'y comprenais sans doute pas grand-chose), je n'ai aucun souvenir que l'Église m'ait mis des idées misogynes, haineuses ou culpabilisantes dans la tête. Mon père, oui, pour les idées misogynes. Mais l'Église, le prêtre, non. Je me souviens des prières et des récits des Évangiles, qui tournent plutôt autour du parcours de Jésus et des miracles prouvant l'existence de Dieu. Et, dans l'ensemble, Jésus est plutôt sympa avec tout le monde, à part les riches, qu'il critique, et les marchands, qu'il chasse du temple.

Vraiment, j'exècre et je refuse l'Église catholique parce qu'elle me vient de mes parents et que je n'approuve pas certains éléments, mais la vision qu'a Mona Chollet du christianisme, tant catholique que protestant, c'est l'Inquisiteur espagnol du XVIIe siècle et le patron d'usine fordiste. Un chouïa réducteur. Sans compte que, même si notre civilisation est judéo-chrétienne, nous sommes des générations qui n'ont pas tellement été élevées dans la religion. Ça s'appelle la sécularisation de la société... Du coup, j'ai du mal à attribuer la faute de la culpabilisation ambiante à saint Augustin à lui tout seul. Et puis, j'imagine le boxon si elle peignait un tableau aussi sombre et terrible de l'islam, et j'en suis presque à me dire que le christianisme a bon dos...

Mais enfin, malgré ces critiques, je répète que l'essai se lit tout seul et fournit largement matière à réflexion, tant pour déconstruire certains schémas intégrés que pour explorer de nouvelles pistes de réflexion! Vivement le prochain!

lundi 2 mars 2026

Mission à Rome (1937)

C'est reparti pour un petit Jules Romains! Aujourd'hui, on parle du treizième tome des Hommes de bonne volonté, et, comme vous l'aurez compris en lisant le titre, on part en mission à Rome!

Hélas, j'ai laissé passer un temps fou entre la fin de ma lecture et la rédaction de ma chronique, et je n'ai donc plus les idées extraordinairement claires. Mais, en gros, on reprend ici pile à la fin du tome précédent, Les Créateurs. Manifassier et Gurau, après qu'on leur a soufflé à l'oreille qu'il serait judicieux de surveiller ce qui se trame au Vatican au sujet d'une éventuelle guerre entre la France et l'Allemagne, se mettent à la recherche d'un ecclésiastique de confiance, capable de faire passer les intérêts de la France avant ceux de l'Église et de naviguer les subtiles intrigues vaticanes. Sans surprise, leur choix s'arrête sur l'abbé Mionnet, que nous avions abondamment vu en action en province dans... eh bien, dans le roman intitulé Province.

Et donc voilà. À part quelques chapitres avec Manifassier et Gurau au début, puis des apparitions éclair de quelques autres personnages, on passe l'essentiel du roman avec Mionnet et on suit ses réflexions sur la mission, ses démarches en ce sens à Paris, ses réactions face aux diverses mises en garde qu'on lui adresse, et ses prises de contact à Rome. Son objectif: comprendre la position de Merry del Val, secrétaire du Vatican, au sujet de l'Allemagne. Je n'ai pas tout suivi aux rapports entre les différents groupes religieux et/ou politiques, mais, comme toujours, c'était passionnant et ça se lisait tout seul. Jules Romains était un génie, oui oui oui. 🙂🙂

Autre élément très important dans ce tome: les rapports d'un certain Maykozen, qui écrit à une certaine "Majesté", sans doute Guillaume II de Prusse, et qui évoque, entre autres informations primordiales, une certaine Organisation à l'œuvre en Europe. Lui n'en sait rien, mais le lecteur comprend que c'est celle de Laulerque, que nous avons déjà croisée à plusieurs reprises et qui, à mon avis, tiendra un rôle majeur dans le prochain tome, par un certain jour de juillet 1914. 😭😭

Je vous laisse avec deux passages qui m'ont fait sourire.

Au début du roman, un certain Mézan, interrogé par Saint-Papoul sur ses liens avec la Compagnie de Jésus, répond, entre autres, ceci:

"Une puissance qu'on ne mesure pas, ou qui s'éloigne dans un clair-obscur, n'en frappe que davantage l'imagination. Un peu comme il paraît que certains hommes dans les affaires trouvent intérêt à passer pour Juifs... D'autres, dans d'autres milieux, pour grands dignitaires de la Maçonnerie... La vérité... oui... la vérité, c'est d'abord que les personnages du genre de celui qu'on voudrait que je fusse, cela n'existe que dans les romans d'Eugène Sue... [...] Ce qui ne vous empêchera pas de rencontrer, même dans le clergé séculier, de braves prêtres un peu sots, dont les Jésuites, Dieu sait pourquoi, sont la bête noire, et qui vous affirmeront en clignant de l'œil que l'Ordre a ses hommes partout, jusque peut-être sous les traits barbus d'un vénérable du Grand-Orient..."
Des juifs, des maçons, des jésuites, Eugène Sue: je me suis crue de retour dans Le Cimetière de Prague d'Umberto Eco, que je venais de lire. 😂😂😂

Plus loin, Mionnet converse avec nombre d'ecclésiastiques romains, et on nous dit:
"Il admira la délicatesse des scrittori, qui pensaient à lui être agréables en lui rappelant la munificence de sa nation, et qui, en même temps, par cet emploi si commode du terme « chef de l'État », évitaient de souligner qu'en moins d'un siècle la France avait déchu de royaume en empire plébiscitaire, et d'empire plébiscitaire en république bourgeoise, pour ne rien dire de la situation actuelle qui n'avait de nom dans aucune langue."
La "situation actuelle", c'est, en 1913, la IIIe République, sous la présidence d'Henri Poincaré et moins de dix ans après la loi de séparation des Églises et de l'État... 😂😂😂😂