Aujourd'hui, grand retour de Mona Chollet avec son dernier ouvrage en date, Résister à la culpabilisation. Après la figure de la sorcière, l'étude du logement, les violences faites aux femmes et la passion de l'image, j'ai plongé dans ses réflexions sur la culpabilisation.
Comme toujours dans ses essais chez Zones, l'ouvrage est découpé en parties. Chacune s'intéresse à une catégorie de personnes particulièrement visées par des discours culpabilisants ou à une catégorie de discours culpabilisants: les femmes en général, les enfants, les mères en particulier, l'exigence de productivité et la pureté militante. Les chapitres qui m'intéressaient grandement étaient justement ces deux derniers.
Comme toujours également, c'était passionnant et ça se lisait tout seul. C'est assez fou. Même quand Mona Chollet aborde des sujets "dématérialisés", comme les critiques que les gens peuvent se balancer à la tronche, ou des horreurs, elle réussit à rendre tout extrêmement clair. Je l'admire beaucoup pour cette rédaction limpide.
Et puis, sur le fond, ses réflexions à elle ont déclenché chez moi de grandes réflexions à moi – moins limpides, mais néanmoins nourrissantes. Ce billet est donc, sans surprise, interminable! 🙂
La partie sur les enfants m'a un peu fait réévaluer la fameuse éducation positive, que je tiens pour un grand abandon de tout principe de respect de l'autre et de vie en société. Quand je vois ce que prônent ses opposants, j'en viens presque à me dire que ça doit être génial, en fait. Et puis, ça m'a bien fait prendre conscience que je pars pas mal du principe que Mona Chollet critique: à mes yeux, les enfants sont bel et bien, par défaut, des profiteurs sournois qui n'ont qu'une envie, tyranniser la terre entière. En fait, ma vision de l'enfant, c'est Dudley dans Harry Potter. Et il est toujours positif d'interroger ses visions par défaut, surtout quand, comme nous le verrons plus tard, ces visions par défaut se recoupent sur plusieurs sujets. 👀👀
La partie sur l'exigence de productivité m'a plongée dans des abîmes de réflexion. Moi, j'aime bien ça, la productivité. Certes, je suis sensible à la valorisation d'un rythme de travail plus cool et j'y aspire, et j'ai d'ailleurs abordé la chose dans mes bilans de 2024 et de 2025; et, évidemment, les cas extrêmes que cite Mona Chollet, comme ce pauvre garçon qui a fait une crise d'épilepsie et qui est mort après trois jours sans dormir dans jenesaisplus quelle banque d'affaires, c'est affreux et ça ne devrait pas arriver.
Mais force est de constater que j'aime la productivité. J'aime les gens qui font des trucs et qui savent gérer plusieurs choses de front, j'admire les gros bosseurs, la valeur travail est centrale dans ma vision du monde (parce qu'elle permet de subvenir à ses besoins sans dépendre des autres et sans profiter d'eux) et la carrière (enfin, certaines carrières 👀) est un signe de réussite que je respecte et dont je rêve. À l'inverse, je déteste les loques et les profiteurs – et je suis consciente que mon choix de termes dit déjà quelque chose sur moi. Je pense que cela est dû à mon parcours personnel et au fait que j'ai rencontré pas mal de personnes qui, derrière divers discours du plus terre à terre au plus artistique, avaient surtout trouvé une bonne excuse pour ne pas se fatiguer et rester dans leur confort ouaté. Du coup, je soupçonne la plupart des gens d'être des tire-au-flanc, ce qui est... eh bien, le type de culpabilisation que Mona Chollet critique. 🙃🙃 C'est donc ici, voit-on, que ma vision par défaut de l'humain paresseux et assisté rejoint pas mal celle de l'enfant tyrannique qui veut se faire servir. Il est d'ailleurs probablement très bon pour la société que je ne sois ni manager, ni chargée de recrutement, ni parent.
D'un autre côté, lire ce genre de mise à distance sur la productivité au travail m'aurait peut-être aidée à une période où j'étais au chômage et où je voyais cela comme une véritable tare personnelle, une preuve d'échec et de manque de valeur, d'indignité sociale. Encore aujourd'hui, je suis très mal à l'aise quand je n'ai pas de travail, et pas exclusivement parce que ça engendre une énorme angoisse quant à mes revenus futurs. Il y a une énorme angoisse, oui, et je la considère comme légitime. Mais, dans le tas d'émotions pénibles, il y a AUSSI un véritable malaise, du genre "les gens vont savoir" et "je cloche parce que je ne suis pas en train de bosser".
Enfin, la partie sur la pureté militante m'a beaucoup parlé, même si elle n'est pas la plus développée. Mona Chollet appelle les activistes progressistes à exiger moins d'irréprochabilité de la part des autres activistes et parvient à présenter cela comme une vraie qualité humaine et non comme une baisse d'exigence. En somme, on peut porter des combats et critiquer des adversaires sans fliquer ses camarades. C'était ce qui me tuait sur Twitter et m'a fait fermer mon compte personnel: j'étais abonnée à des comptes gauchistes qui critiquaient le moindre mot, la moindre action, et me faisaient découvrir des trucs horribles sur moi-même, car il ne semble y avoir aucun entre-deux, pour eux. Soit tu es irréprochable, soit tu es nazi. 🙃🙃
D'un autre côté, j'ai moins apprécié cet essai que les précédents, et ce pour des tas de raisons.
D'une part, l'impression que c'est un peu un fourre-tout dans lequel n'importe quel sujet pourrait prendre place. Des voix intérieures qui nous abreuvent de reproches à longueur de journée, nous en avons tous, et sur les sujets les plus variés – et c'est d'ailleurs pour ça que j'ai lu l'ouvrage, hein. J'aurais apprécié un chapitre sur la culpabilisation de manger quand on n'est pas maigre, par exemple. 🤭🤭
D'autre part, une influence du "système" si grande, notamment dans le traitement des femmes, que toute agentivité personnelle me semble disparaître. Dans un tel scénario, je ne vois pas trop comment sortir de là si le reste du monde ne change pas d'abord, en quelque sorte. Pour ma part, et malgré le pessimisme cosmique et la peur pathologique du conflit qui me caractérisent, je crois tout de même davantage en l'action et la liberté individuelles. Dans une certaine mesure, je pense que c'est aussi à chacun et chacune de refuser de se faire broyer, ou de contribuer à réduire le broyage.
D'autre part encore, une vision sombre et terrible du christianisme, qui s'appuie sur des éléments théologiques réels, mais en occulte d'autres – voire occulte tous les autres. Saint Augustin a peut-être centré le dogme sur le péché originel – je ne connais pas suffisamment bien sa réflexion pour contester ce point –, mais il y a bien d'autres principes directeurs dans le christianisme, à commencer par "aime ton prochain comme toi-même" et la notion centrale du pardon. Évidemment, cela m'a plongée dans des abîmes de réflexion et de tentatives de repêchage de souvenirs éloignés. J'ai enduré plus de dix ans de messes quand j'étais enfant, et, même si je ne me souviens absolument pas de tous les prêches que j'ai entendus (et puis, je n'y comprenais sans doute pas grand-chose), je n'ai aucun souvenir que l'Église m'ait mis des idées misogynes, haineuses ou culpabilisantes dans la tête. Mon père, oui, pour les idées misogynes. Mais l'Église, le prêtre, non. Je me souviens des prières et des récits des Évangiles, qui tournent plutôt autour du parcours de Jésus et des miracles prouvant l'existence de Dieu. Et, dans l'ensemble, Jésus est plutôt sympa avec tout le monde, à part les riches, qu'il critique, et les marchands, qu'il chasse du temple.
Vraiment, j'exècre et je refuse l'Église catholique parce qu'elle me vient de mes parents et que je n'approuve pas certains éléments, mais la vision qu'a Mona Chollet du christianisme, tant catholique que protestant, c'est l'Inquisiteur espagnol du XVIIe siècle et le patron d'usine fordiste. Un chouïa réducteur. Sans compte que, même si notre civilisation est judéo-chrétienne, nous sommes des générations qui n'ont pas tellement été élevées dans la religion. Ça s'appelle la sécularisation de la société... Du coup, j'ai du mal à attribuer la faute de la culpabilisation ambiante à saint Augustin à lui tout seul. Et puis, j'imagine le boxon si elle peignait un tableau aussi sombre et terrible de l'islam, et j'en suis presque à me dire que le christianisme a bon dos...
Mais enfin, malgré ces critiques, je répète que l'essai se lit tout seul et fournit largement matière à réflexion, tant pour déconstruire certains schémas intégrés que pour explorer de nouvelles pistes de réflexion! Vivement le prochain!



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