Fin août et début septembre, j'ai enfin sorti de ma pile à lire une brique qui y attendait depuis quasiment deux ans: Babel de Rebecca F. Kuang! Sept cent soixante pages au grand format dans sa traduction française, assurée par Michel Pagel pour De Saxus!
Couverture de Nico Delort.
Je fais partie des lecteurs qui sont entrés dans ce roman sans aucune difficulté. La version française est parfaitement fluide, y compris dans la description de questions d'étymologie et de traduction qui ont une importance capitale et qui reposent en grande partie sur l'anglais. Je ne peux pas juger la plume de Rebecca F. Kuang, que je n'ai pas lue, mais la version Michel Pagel est excellente.
L'histoire est tout aussi prenante: un jeune orphelin chinois, rebaptisé Robin, est ramené en Angleterre par un riche professeur d'Oxford, qui le destine à de brillantes études à l'Institut royal de traduction.
Là, déjà, il y a quelque chose que j'ai trouvé très plaisant: dans cette Angleterre imaginaire des années 1830, être traducteur est un véritable accomplissement, et l'Institut de traduction, ultraprestigieux et ultrariche, est la perle des collèges d'Oxford. En effet, c'est sur la traduction, ainsi que sur l'étymologie, que repose un système de magie appelé l'argentogravure, qui assure une très grande partie de la prospérité économique, commerciale et militaire de l'Angleterre et de son empire.
Robin entre donc à l'Institut, où il se lie d'amitié avec trois autres étudiants de première année et découvre sa merveilleuse école, la fameuse Babel du titre. Et puis, bien sûr, quand il voit de parfaits inconnus VOLER des objets dans Babel, que croyez-vous qu'il fait? Qu'il les dénonce? Qu'il passe son chemin? Mais non! Il les aide! Comme dans tout bon roman jeunesse ou young adult qui se respecte, disons. 😂😂😂😂
Ce ressort scénaristique un peu absurde, dont dépend toute la suite du roman, m'a davantage amusée que dérangée, et j'ai passé un super moment à lire tout ça. J'ai adoré l'ambiance d'Oxford, le côté école de magie, les réflexions sur le sens de tas de mots anglais et chinois, bref cet univers très original et très bien foutu.
Bien sûr, tout n'est pas rose dans la glorieuse Angleterre, et Robin se rend progressivement compte que l'argentogravure ne sert pas que de nobles objectifs, ni même des objectifs neutres.
Ce qui a terni ma lecture, c'est, comme je le craignais après avoir lu des chroniques passées, le contenu politique répétitif et bien peu nuancé. Les aventures de Robin le mènent à prendre conscience de l'horrible colonialisme et l'affreux racisme ambiant de l'Angleterre de son époque, et l'autrice force le trait au cas où on ne comprendrait pas bien juste en voyant le quotidien de son protagoniste métis et des amis non blancs de celui-ci: il faut aussi que tous les blancs soient des racistes finis et qu'elle ajoute des notes de bas de page plus académiques pour bien expliquer que l'empire britannique a fait telle crasse à tel pays non européen et que tel connard était blanc.
[Divulgâcheur] Dans ces conditions, je n'ai pas eu beaucoup de mal à deviner qui allait trahir qui. 👀👀👀
L'autre point qui m'a gênée, c'est, après un retournement de situation absolument GIGANTESQUE qui m'a laissée bouche bée, l'absence de conséquences directes dudit retournement de situation. Certes, les personnages prennent des mesures pour se protéger, hein, mais quand même, il ne se passe RIEN, et ça ne tient pas debout. À partir de là, en outre, l'action s'accélère, il y a plusieurs autres rebondissements qui m'ont moins intéressée, et Robin se radicalise d'une manière que je ne partage pas, jusqu'à la conclusion du roman qui met plutôt en avant un type de réponse que je ne partage pas non plus – même s'il faut dire que l'autrice amène ses personnages à se poser des tas de questions avant de choisir l'une ou l'autre solution. C'est d'ailleurs assez rigolo: autant le propos anticolonialiste est tout noir tout blanc, autant les personnages envisagent des manières variées (et nuancées) de combattre ledit colonialisme.
Pour vous donner un indice, le titre complet du roman est: Babel, ou la nécessité de la violence.
Dernier point qui m'a saoulée, bien que ce ne soit qu'un détail: le dernier chapitre laisse deviner un élément très important qui pourrait entraîner une suite et qui m'a semblé grotesque. Mais, après tout, [divulgâcheur] il ne faudrait pas s'étonner que l'autrice fasse du père de Robin un connard qui sème des enfants partout sur son chemin, vu qu'il est blanc! [fin du divulgâcheur]
Malgré ces trois critiques, je vous recommande absolument Babel pour cet univers si particulier et original, pour ses étudiants attachants dans une ambiance anglaise comme on l'aime, et bien sûr pour ses réflexions si passionnantes et si riches – mais toujours parfaitement fluides – sur le sens des mots et la traduction. Quant aux trois critiques que j'ai soulevées, il n'y a que la deuxième et la troisième qui ont réellement terni mon expérience de lecture: le propos anticolonialiste est certes lourdingue, mais il est LE propos du roman et le ressort majeur de l'évolution de Robin, et j'aurais crié au chef-d'œuvre si je n'avais eu que ça à critiquer. Les prix Nebula et Locus étaient bien mérités!
Allez donc voir ailleurs si cette Babel y est!
L'avis de Baroona
L'avis de Vert
L'avis de Zoé prend la plume

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