mercredi 27 janvier 2021

L'Ours et le rossignol (2017)

C'est l'histoire de Vassia, fille d'un seigneur du Nord de la Rus' et d'une femme mystérieuse, à la beauté d'un autre monde. Elle grandit en écoutant les contes de sa vieille nourrice, Dounia. Sauf que Vassia ne se contente pas d'écouter les histoires; elle voit les vieux gardiens du foyer, les personnages magiques qui se cachent dans la maison, l'écurie, les bois et les étangs. Elle aperçoit aussi, un jour, un homme borgne sous un chêne qui n'existe pas...

Dans ce premier tome, Katherine Arden s'inspire de contes traditionnels pour raconter une jolie histoire située dans la campagne russe des années 1300 et quelques, d'après mes calculs. La quatrième de couverture insiste sur l'arrivée du christianisme dans les campagnes et l'éradication des croyances populaires via la figure de la belle-mère de Vassia, mais le roman ne parle pas tant de ça – ou plutôt, il y a certes une érosion des croyances païennes et une figure de prêtre extrémiste (personnage que j'ai eu envie d'étrangler, évidemment), mais ce n'est pas une opposition primaire et simpliste. Vassia, d'ailleurs, a beau être la seule à voir les créatures traditionnelles, elle se considère comme chrétienne. Les autres villageois se tournent de plus en plus vers le monothéisme sous l'influence du prêtre, mais il faut dire qu'ils ne voient aucun esprit, eux...

L'histoire se déroule doucement, au rythme des saisons et surtout des hivers terribles. L'autrice montre une belle ambiance familiale, malgré la figure négative de la belle-mère (mais elle aussi suffisamment fine pour qu'on n'ait pas affaire à une simple bigote horripilante), tout en ne cachant pas la dureté de la vie, notamment pour les femmes. Leur voie est toute tracée: c'est soit le mariage, soit le couvent. Pendant ce temps-là, les esprits de la maison faiblissent et une ombre rôde et s'agite dans les bois...

J'ai dévoré ce roman avec grand plaisir. Il n'est pas parfait – j'ai trouvé que certaines fins de chapitre ou de paragraphe tombaient un peu à plat et la résolution est un chouïa facile, bien que tragique –, mais je le trouve remarquable pour un premier roman et j'ai adoré plonger dans cet univers empli de magie cachée, où les forces maléfiques sont réellement maléfiques et où même les forces plutôt bénéfiques sont ambiguës et dangereuses. La rédaction est simple et limpide, avec une jolie poésie qui va très bien aux paysages gelés. Félicitations au traducteur, Jacques Collin – car j'ai lu la version française et je n'ai donc pas vraiment lu la prose de Katherine Arden, mais celle de Jacques Collin. Je précise au passage que la couverture est d'Aurélien Police.

Enfin, un argument de taille en faveur de ce roman: il y a plein de chevaux!! Des chevaux avec des noms et des caractères bien différents! Yeah!

Vivement la suite! 🤩

Allez donc voir ailleurs si cet ours y est!
L'avis de Baroona
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vendredi 22 janvier 2021

The Lost World (1912)

Chronique express!
 

Lorsque le professeur Challenger prétend avoir trouvé des formes de vie préhistoriques dans un plateau isolé au fin fond de l'Amazonie, toute la communauté scientifique londonienne l'accuse de charlatanisme. À tel point que l'un de ses pires critiques se dit prêt à l'accompagner sur place pour prouver que cet endroit miraculeusement préservé n'existe pas. Une expédition est donc organisée: Challenger bien, sûr, le professeur Summerlee qui remet sa parole en cause, Lord John Roxton, un grand chasseur, et Ted Malone, journaliste et narrateur du roman, qui essaye par là d'impressionner la femme de ses rêves. La suite est entrée dans l'histoire de la littérature. Malgré les embuches sur leur chemin, nos quatre héros atteindront le plateau en question et y trouveront des dinosaures et des peuplades inconnues, ainsi que de nombreux dangers.

J'ai déjà chroniqué ce roman il y a plusieurs années, lors de ma première lecture, et je n'ai rien à ajouter, si ce n'est: lisez Arthur Conan Doyle!! L'un ou l'autre des récits de Sherlock Holmes, à tout le moins, et sinon n'importe laquelle de ses œuvres. Cet écrivain ne m'a encore jamais déçue et je l'ai trouvé brillant dans des genres très différents (vous pouvez retrouver toutes mes chroniques pour avoir un aperçu). Dans le cas présent, il est extrêmement drôle, mais avec une retenue et une élégance toutes britanniques qui donnent au roman un charme fou. C'est l'aventure à l'état pur, avec des étendues sauvages inexplorées, une trahison, les forces de la nature, des créatures redoutables, etc. Et des personnages hauts en couleur qui sont certes caricaturaux, mais fonctionnent très bien (peut-être justement parce qu'ils sont caricaturaux). Et des dinosaures. Un grand plaisir de lecture, donc.

Allez donc voir ailleurs si ce monde perdu y est!
L'avis de Baroona

dimanche 17 janvier 2021

Bilan 2020 – Lectures

Après le bilan consacré aux salles obscures, place au bilan lecture de l'année 2020.

Contrairement à ce que je pouvais espérer, je n'ai pas lu plus cette année: 62 livres, un chiffre en léger recul par rapport aux 65 de 2019 et aux 67 des deux années précédentes. En revanche, le confinement du printemps m'a permis de m'attaquer à deux pavés demandant beaucoup de temps.

Comme toujours, quelques livres surnagent tandis que d'autres coulent lamentablement, mais j'ai plus de mal à classer les meilleurs livres de l'année que les années précédentes.

Le trio de tête 


The Left Hand of Darkness d'Ursula K. Le Guin, un roman remarquable sur l'altérité qui me trotte encore dans la tête. Chronique.

Beggars in Spain de Nancy Kress, un roman inégal mais dont la première partie est d'une richesse hors du commun. Chronique.

Les Fiancés de l'hiver de Christelle Dabos, premier tome de la série la Passe-Miroir. Très franchement, c'est ce roman que j'ai lu avec le plus de plaisir cette année, mais je ne le place qu'en troisième position car je pense que les deux autres lui sont supérieurs de par leurs thèmes et le traitement qu'ils ont font. Chronique.

Les lectures marquantes (par ordre chronologique de lecture)

Sorcières de Mona Chollet, un essai féministe sur lequel j'ai trouvé à redire mais qui m'a beaucoup parlé. Je pensais déjà que je ne me teindrais pas les cheveux une fois plus âgée, mais je pense désormais que ce sera un acte politique, parce que je n'ai pas besoin de paraître jeune, fertile et baisable pour avoir de la valeur en tant qu'être humain! Chronique.

The Woman in White de Wilkie Collins, tout le charme du XIXe siècle anglais condensé dans un roman impossible à lâcher. Chronique.

The Worm Ouroboros d'E. R. Eddison, un bouquin plus grand que nature. J'en ai tellement chié à le lire, mais quelle aventure! Chronique.

Les langues

Majoritairement du français, beaucoup d'anglais et... C'est tout. C'est une catastrophe, je ne lis plus en italien et en espagnol depuis des années... Zéro pointé cette année.

La valeur sûre

Ma relecture des Rougon-Macquart avec Tigger Lilly s'est poursuivie avec quatre romans: la Joie de vivre, Germinal, L'Œuvre et la Terre. Chroniques zoliennes.

Mes bilans ayant plutôt tendance à s'éterniser jusqu'à citer la moitié des livres lus dans l'année, je fais un effort de brièveté et je m'arrête ici malgré la présence d'autres livres de qualité!

Du côté des revues

Depuis deux ans, j'ai pour objectif de lire une revue par mois en plus de Cheval Magazine. Avec 17 revues, c'est bon pour 2020. En revanche, c'est Cheval Mag qui n'a pas assuré: deux numéros ont sauté et je n'ai pas reçu le dernier de l'année, donc je n'en ai lu que neuf au lieu de douze! 🤣

Du côté des BD

30 BD cette année, ce qui semble être mon nouveau rythme (32 en 2019, 35 en 2018, quelques-unes par an auparavant). Je n'ai pas compté le nombre de lectures avec des chats mais cet animal était clairement le plus représenté. 🤣😹

Et la pile à lire?

En 2019, j'ai atteint une victoire éclatante en faisant passer ma pile à lire de 66 à 33 volumes, soit une réduction de 50%. En 2020, j'ai fait encore mieux: le 31 décembre, ma pile à lire comptait 12 volumes!! DOUZE!! Oui, douze, mes amis, douze, DOUZE. C'est une réduction de 63% et ce n'est même plus une pile à lire, à ce stade! Yeah!!!

Mise à jour du 27 janvier: Dans un éclair de lucidité tardif, j'ai réalisé que je me suis trompée et que ma pile à lire comptait en réalité dix livres le 1er janvier 2021, pas douze. Voilà. 🤣

mardi 12 janvier 2021

Bilan 2020 – Cinéma

Comme tous les ans, je me penche sur l'année écoulée en commençant par le cinéma.

Évidemment, l'exercice est périlleux, vu que les cinémas ont été fermés une bonne partie de 2020 et que la plupart des films que je vais généralement voir – de grosses sorties avec de gros budgets et beaucoup d'effets spéciaux – ont été renvoyés.


Tout d'abord, les chiffres: 21 séances. C'est plutôt cohérent avec les années précédentes, compte tenu de la fermeture.

Ensuite, un constat: les films que j'ai préférés voir sont en fait ceux que j'ai revus: Matrix, Titanic, Captain Marvel et Black Panther.

Parmi les sorties de l'année, rien ne m'a réellement marquée d'un sceau indélébile. Je tiens toutefois à mentionner quelques films.

Les Traducteurs de Régis Roinsard, à film à énigmes qui met joliment en avant le travail des traducteurs littéraires et est tourné en plein de langues. Un vrai plaisir de polyglotte.

Birds of Prey de Cathy Yan, un film pop corn et coloré fort sympathique.

Woman d'Anastasia Mikova et Yann Arthus-Bertrand, un beau documentaire inspirant et plein de langues du monde entier. Un vrai plaisir de polyglotte, ici aussi.

Les Nouveaux Mutants de Josh Boone, un film de super-héros différent des autres et axé sur les peurs des personnages. Il se termine en bouillie d'image de synthèse illisible, mais j'en retiens quelques passages marquants ("I get too hot" et "I'm magic too", par exemple).

Enfin, Antoinette dans les Cévennes de Caroline Vignal m'a vendu du rêve et m'a confortée dans mon adoration des ânes.

Je ne peux pas clore ce bilan sans mentionner trois films plus anciens.

L'Ascension de Skywalker de J. J. Abrams, sorti fin 2019 et vu en 2020, qui m'a fait vibrer malgré l'ennui profond lié au retour de Palpatine et que je suis allée revoir durant l'été. "For Leia. For the galaxy."

Elephant Man de David Lynch: tout simplement un chef d'œuvre que je suis ravie d'avoir pu découvrir dans de bonnes conditions, sur grand écran.

Ensuite, Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, qui est sorti en 2019. Ce n'est pas du tout mon genre de film, mais on ne peut que crier au génie face à cette mise en scène, cette lumière, ces silences et cette chanson de dingues autour du feu.

Et ce qui m'a encore plus marquée cette année: les premières séances de juin, lors de la réouverture, quand le cinéma accueillait une dizaine de personnes par séance en moyenne (exception faite de Titanic, où nous étions peut-être cinquante). Le calme, le plaisir de revenir et d'être seule avec le film, mon homme ne s'étant déplacé qu'une fois ou deux après la réouverture. Le cinéma à l'état pur, en quelque sorte.

jeudi 7 janvier 2021

Les BD du quatrième trimestre 2020

Avant de passer aux traditionnels bilans de fin d'année, place au dernier récapitulatif des bandes dessinées du trimestre.

Inhumain de Valérie Mangin et Denis Bajram (scénario) et Thibaud de Rochebrune (dessin) (2020)


C'est l'interview des deux scénaristes dans le podcast C'est plus que de la SF qui m'a donné envie de lire cette BD. Je n'ai malheureusement pas été séduite, sans trop savoir pourquoi. Il y a certes un grand nombre d'éléments intéressants et des couleurs sublimes, mais ça n'a pas pris. Les actions s'enchaînaient peut-être un peu vite par moment, le questionnement final m'a semblé manquer de profondeur... Je suis bien en peine de m'expliquer.
Éditeur: Dupuis

Sous les arbres. Tome 1: L'Automne de monsieur Grumpf et tome 2: Le Frisson de l'hiver de Dav (2020)

  

Deux albums d'une mignonnerie à tomber. Le premier parle d'un blaireau qui essaye de balayer les feuilles devant sa maison à l'automne, le deuxième d'un renard aux prises avec une écharpe récalcitrante en plein hiver. Je suppose que le public ciblé a moins de sept ans mais j'a-do-re et j'attends avec impatience le printemps et l'été.
Éditeur: Éditions de la Gouttière

Robilar ou le maistre chat. Tome 1: Maou!! de David Chauvel (scénario), Sylvain Guinebaud (dessin) et Lou (couleur) (2020)

Robilar est un gros matou aristocratique dont la vie est chamboulée lorsqu'un ogre écrase le carrosse de sa comtesse. Après pas mal de mésaventures, il est recueilli par un gentil meunier et perd un poids considérable en chassant les souris. Puis il décide d'aider son nouveau propriétaire à devenir riche. Pour commencer, il lui demande une paire de bottes pour protéger ses coussinets délicats. Vous l'aurez compris, l'histoire est librement inspirée de celle du chat botté, mais avec pas mal de différences, comme la présence de champignons hallucinogènes. Je n'ai pas trop aimé le dessin et le langage médiévalisant, donc je ne suis pas bien convaincue de lire le deuxième tome, mais ça reste sympathique.
Éditeur: Delcourt

J'adore mon chat mais il s'en fout complètement d'Alberto Montt (2019)

Traduit de l'espagnol par Éloïse de la Maison.
Une succession de dessins amusants ou informatifs sur les chats, du genre "les chats peuvent ronronner jusqu'à tel volume" ou "il existe deux catégories de gens: ceux qui aiment les chats et ceux qui vivent dans l'erreur" (ah, ah!). Ça se lit en dix minutes, c'est aussitôt oublié (à moins que vous n'aimiez le dessin, contrairement à moi), ça ne vaut pas du tout 11€, contentez-vous de le lire en bibliothèque.
Éditeur: ça et là

Je ne veux pas être maman d'Irene Olmo (2019)

Traduit de l'espagnol par Léa Jaillard.
L'autrice retrace son parcours de femme agacée par l'insistance de ses proches à la faire parler de maternité, puis sa réflexion sur le sujet et sa prise de conscience. Non, elle n'a pas envie d'être mère un jour. Bien entendu, j'ai sauté sur cette BD dès que j'ai découvert son existence chez Mon coin lecture, mais elle arrive un peu tard pour moi, puisque j'ai pas mal avancé dans ce parcours de réflexion et d'acceptation du jugement des autres. (Bon, perdre mes amis les uns après les autres parce qu'ils se renferment sur leur couple et leur(s) enfant(s) reste très douloureux, bien sûr... Mais cela dépend d'eux et non de moi!) En outre, je n'ai pas aimé le dessin, ce qui est toujours très problématique en BD. Je la recommande néanmoins à tous et surtout aux gens refusant que d'autres ne fassent pas les mêmes choix qu'eux.
Éditeur: Bang éditions

Castelmaure de Lewis Trondheim et Alfred (2020)

Il paraît que c'est moi qui ai demandé à lire cette bande dessinée. Je n'en ai aucun souvenir et il n'y en a aucune preuve, donc je pense que c'est mon libraire qui s'est trompé... Mais chut. 🤪 Je n'ai pas du tout aimé. Le dessin est assez brouillon, avec des traits tremblotants que je n'aime pas, et l'histoire est à la fois trop simple et trop gore. Je pense que, pour lui donner de la crédibilité et la rendre inquiétante, il aurait fallu un dessin beaucoup plus réaliste et une œuvre plus longue. En l'état, c'est crado sans réussir à être dérangeant...Côté intrigue, ça tourne autour d'un château cerné de tempêtes depuis vingt ans, suite à la disparition du roi et à une multitudes de grossesses simultanées se terminant mal.
Éditeur: Delcourt

Les Zola de Méliane Marcaggi et Alice Chemana (2019)

La vie d’Émile Zola à travers celle de ses femmes: Alexandrine, l’amour de jeunesse et l'épouse légitime, et Jeanne, la servante devenue maîtresse. Difficile de ne pas tenir Zola pour un beau salaud en voyant combien cette double vie a été commode pour lui et lui a permis de tout avoir… au détriment de son épouse, qui s’est dévouée corps et âme pour lui pour finir cocue. Pourtant, le ton de la BD n’est pas du tout accusateur, les trois personnages étant présentés sous un jour humain et "frais", si je puis dire. On retrace 40 ans de vie et de littérature de manière très claire et plaisante. Un beau document pour découvrir la vie de Zola. Voir aussi l'avis de Baroona.
Éditeur: Dargaud

Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n'en as qu'une de Sophie Ruffieux, Lylian et Raphaëlle Giordano (2020)

L'adaptation en bande dessinée du roman de Raphaëlle Giordano, que j'ai lu et commenté ici, se lit extrêmement bien. Les dessins sont simples, lumineux et plaisants. Comme dans le roman, la protagoniste rencontre un mystérieux routinologue qui l'aide à faire le point sur sa vie puis à la faire évoluer dans la direction qu'elle désire. J'ai été beaucoup moins agacée par ses problèmes, ce qui prouve probablement que j'ai évolué depuis que j'ai lu le roman, et au final je pense avoir préféré la BD au livre. En revanche, cela joue toujours autant sur les clichés, notamment de genre, par exemple avec le mari qui s'affale dans son canapé en demandant "qu'est-ce qu'on mange" quand il rentre du bureau, la protagoniste trop gentille qui veut faire plaisir à tout le monde, le choix d'une activité créative liée à l'enfance, etc. etc.
Éditeur: Soleil.

Sur la route de West de Tillie Walden (2019)

Baroona et Tigger Lilly (lien à venir quand je me servirai de nouveau de Facebook dans quelques semaines!) ayant dit beaucoup de bien de Tillie Walden, j'ai décidé de partir à sa découverte. Cette BD était mise en avant dans ma librairie ET IL Y A UN CHAT EN COUVERTURE, donc j'ai commencé par ici. L'histoire de Lou et Béa, deux jeunes femmes qui se rencontrent sur une aire d'autoroute et traversent le Texas ensemble, est touchante et prenante, mais je n'ai pas totalement adhéré aux graphismes (ou plus précisément à certains effets "de tache", si je puis dire) et la fin m'a laissée assez perplexe. [Divulgâcheur] Mon copain pense que la morale est que les deux protagonistes sont toujours aussi mal dans leur peau après leur rencontre. Moi, je suis plus nuancée, je pense qu'elles ont avancé, mais [fin du divulgâcheur] je ne suis pas sûre d'avoir saisi toutes les nuances et l'implicite de la conclusion. (@Baroona et Tigger Lilly: je pense que vous allez adorer, vous!) Je ne parle pas de la chatte, mais elle est bien là et a son importance.
Éditeur: Gallimard BD

samedi 2 janvier 2021

La gamelle de décembre 2020

Retour sur le dernier mois de 2020. Entre l'intégrale de nouvelles de Clarke qui me prend beaucoup de temps, la fermeture des cinémas et une charge de travail non négligeable, ce bilan mensuel est toujours aussi riquiqui. 🤣

Sur petit écran

Thor Ragnarok de Taika Waikiti (2017)

Miam, miam, miam. Mon choix est fait,
mais force est de reconnaître que Thor est tentant aussi.

Mon avis est moins tranché qu'il y a trois ans, mais tout de même, ce film ne me convainc pas tout à fait. Trop coloré, trop drôle, trop oubliable à la seconde où il est terminé. Reste un Loki irrésistible et fantasmable à souhait.

Sur grand écran

Bein, rien.

Du côté des séries

Agatha Christie's Hercule Poirot – saison 11 (2008-2009)
Une belle saison qui vient clore mon visionnage de Poirot. Il existe une saison 12 et une saison 13, mais je ne les ai pas, je trouve les prix de vente des DVD ridicules (sérieux, il y a encore des gens qui dépensent 35€ pour des DVD?) et ma médiathèque ne les a pas. Je suis triste, mais c'était déjà une chance de récupérer les saisons 1 à 11 gratuitement! Le quatrième épisode de cette onzième saison a un beau casting, puisqu'on y voit Elizabeth McGovern, qui joue Cora Crawley dans Downton Abbey (Her Ladyship 💖), John Hannah, qui joue Jonathan dans la Momie, et Mark Gatiss, qui joue Mycroft dans Sherlock. Je suis triste que le générique, Hastings et Miss Lemon aient disparu depuis plusieurs saisons, mais j'ai adoré découvrir le personnage de Ariadne Oliver, qui est drôle et croustillante (avec ses pommes!).

Je regarde également la saison 3 de Star Trek Discovery. Je vous en parlerai une fois la saison terminée.

Et le reste

J'ai lu le Bifrost n°99 consacré à Shirley Jackson. Très intéressant tout ça, il faut que je lise un de ses bouquins! Et j'ai aussi découvert Caitlín R. Kiernan, qui m'a convaincue avec sa lovecrafterie, et Olivier Caruso, qui fait très fort avec la nouvelle Par les visages. Une réussite.

Hélas, pas de Cheval Magazine ce mois-ci: ils ont mis plus d'un mois à encaisser mon chèque, donc mon réabonnement n'a pas été prolongé à temps... Il faudra que j'achète le numéro de janvier en kiosque. Décidément, mon magazine adoré n'a pas assuré cette année!

lundi 28 décembre 2020

Histoires de vampires (recueil)

Probablement en réaction à la disparition de l'automne et de l'hiver, mes deux saisons préférées, j'ai envie de lire du fantastique en ce moment. C'est une sorte de lecture doudou qui me rappelle mon adolescence. J'ai donc resorti de la biliothèque un recueil d'histoires de vampires offert par une amie il y a fort longtemps, et déjà lu deux fois – mais totalement oublié depuis.

Histoires de vampires, éditeur Maxi-Livres, collection Maxi Poche, 2005, 2€ (à l'époque!)

Alexandre Dumas: Histoire de la Dame pâle (1849)
Un récit à la première personne qui sent bon le XIXe. Une Polonaise raconte comment deux frères se sont affrontés pour son amour au cœur des Carpates (cinquante ans avant Dracula, l'Europe de l'Est est déjà la patrie du vampire). On est loin de ce que Dumas a fait de mieux, mais c'est très agréable.

Charles Baudelaire: "Le Vampire" (1867)
Un des textes les plus célèbres des Fleurs du Mal. Déjà lu mille fois, mais toujours très beau.

Prosper Mérimée: Lokis (1868)
Cette nouvelle est un peu hors-sujet, puisqu'elle ne parle pas d'un vampire mais d'un ours-garou. Le schéma, en revanche, est très classique: un savant rejoint le château isolé d'un comte lithuanien et ne tarde pas à se rendre compte que celui-ci tient des propos bizarres. Rien de très mémorable, mais c'est plaisant.

Charles Nodier: Smarra ou les Démons de la nuit (1822)
Alors là, je n'ai absolument rien compris. C'est un texte très lyrique et plein de références à la mythologie (grecque, essentiellement), je ne sais pas du tout ce qu'il s'y passe.

Guy de Maupassant: Le Tic (1884)
Une nouvelle typique de Maupassant, qui, rappelons-le, est le roi de la nouvelle. Je l'ai déjà lue x fois, mais elle est très sympathique. L'auteur a un don incroyable pour poser son atmopshère et ses personnages en deux paragraphes, c'est dingue.

Aloysius Bertrand: Gaspard de la Nuit (1842)
Une série de visions indépendantes qui, si je comprends bien, racontent autant de rêves. C'est joliment écrit et j'ai étudié un des textes, "Le Rêve", quand j'étais au lycée. Nostalgie, quand tu nous tiens.

Le recueil contient également plusieurs textes très courts et extrêmement factuels de Charles Nodier (La Nonne sanglante, Le Vampire Arnold-Paul, Vampires de Hongrie et Tante Mélanchton) à l'intérêt limité, si ce n'est pour y retrouver les grandes caractéristiques du mythe (le cadavre encore frais dans son cercueil des semaines après la mort, les épidémies de mort, la destruction par décapitation et incinération...). Seul le dernier, Facéties sur les vampires, est amusant dans son ironie.

Enfin, le recueil comprend également Le Horla de Guy de Maupassant, que je n'ai pas relu car je l'ai déjà lu au moins quinze fois, et La Morte amoureuse de Théophile Gautier, que je n'ai pas relu car je l'ai déjà lu au moins cinq fois et que je l'ai justement relu il y a quinze jours.

Dans l'ensemble, les textes de ce recueil ne sont pas inoubliables ou très marquants (sauf Le Horla – lisez Le Horla si ce n'est pas déjà fait), mais il est très intéressant de voir combien le mythe du vampire était déjà balisé au XIXe. Et il a atteint l'objectif que je lui demandais, c'est-à-dire m'emmener dans des châteaux isolés au fin fond des Carpates, loin de tout, où des ombres rôdent entre les vieilles pierres la nuit...

mercredi 23 décembre 2020

Les Disparus du Clairdelune (2015)

Le mois dernier, j’ai lu et adoré les Fiancés de l’hiver, le premier tome de la Passe-Miroir de Christelle Dabos. Depuis, je trépigne d’impatience en attendant de lire le deuxième tome, dont j’avais programmé la lecture un mois plus tard pour ne pas risquer de gâcher mon plaisir en enchaînant les tomes trop vite.

Alors, quid des Disparus du Clairdelune?


J’ai adoré. À vrai dire, je suis au niveau au-dessus de l’adoration, je suis obsédée par la Passe-Miroir, je me prosterne devant Cristelle Dabos, j’ai dix-sept ans et un crush amoureux irrémédiable, je veux aller vivre au Pôle ou encore mieux à Amina, je suis dingue de l’écharpe.

Attention, je vais inévitablement révéler des éléments de l’intrigue du premier tome dans ce billet. 

Ce deuxième tome reprend là où s’était arrêté le premier, à savoir que l’héroïne, Ophélie, liseuse et passe-miroir de son état, s’apprête en quelque sorte à faire son "entrée à la cour" en rencontrant le seigneur Farouk, esprit de famille du Pôle. Ayant découvert que Thorn ne l’a choisie pour fiancée que pour bénéficier de son pouvoir de liseuse, elle est déjà très fâchée avec lui, mais la situation se complique encore lorsque Farouk la nomme vice-conteuse officielle, ce qui implique qu’elle divertisse la cour en racontant des histoires, puis lorsque des personnalités en vue du Pôle commencent à disparaître mystérieusement.

Bon, je ne sais même pas par où commencer tellement j’adhère à tout dans ce bouquin.

J’ai déjà mentionné l’univers génialissime dans le tome 1. Ici, l’effet de surprise et de découverte est, inévitablement, un peu passé, mais cela reste génial. La Citacielle, la ville suspendue qui peut se déplacer dans les airs, les Illusions pouvant aller jusqu’à déformer totalement l’espace, la présence inattendue d’objets rétro comme des dirigeables et des téléphones à fil… Tout cela forme un ensemble qui n’en finit pas d’étonner et de fasciner. C’est vraiment comme découvrir Poudlard et commencer à se dire: "putain, quand est-ce que je reçois ma lettre, moi!?"

J’adore les pouvoirs des habitants des arches et, au sein du Pôle, des différentes familles. L’animisme d’Ophélie et de son peuple est de loin mon pouvoir préféré, mais je prendrais bien les griffes des Dragons, franchement.

Les personnages sont tous géniaux, des plus importants aux plus secondaires. Ophélie bien sûr, qui évolue très joliment, gagnant en assurance et en lucidité sans changer ses caractéristiques essentielles – une discrétion à toute épreuve, une maladresse terrible, un sens moral fort et une détermination extrêmement persévérante derrière ses airs empotés. Thorn, glacial et raide comme un piquet, avec ses répliques cinglantes (je suis amoureuse de Thorn 😍 Mais franchement, qui ne l'est pas?!?). Archibald, négligé et dragueur, un feu follet irrésistible (je suis amoureuse d’Archibald aussi, maintenant que j’y pense). Farouk, terrible dans sa puissance démesurée. Le baron Melchior, obèse, raffiné et amusant ministre des Élégances que j’ai rapidement visualisé comme Ratcliffe, le méchant de Pocahontas de Disney. Gaëlle fait une rapide apparition et Renard revient aussi, et avec un chaton, Andouille. Et l’écharpe, n’oublions pas l’écharpe. Ni la mère Hildegarde avec ses cigares – seulement deux pages, mais quelle classe. Tous sont saisis avec une vivacité de fous.

"Gaëlle s’était hissée sur la rambarde comme un marin sur le beaupré d’un navire; au-dessus des contingences humaines, elle mâchonnait une cigarette juste à côté du panneau «INTERDICTION FORMELLE DE FUMER»."

Il y a aussi beaucoup d’humour dans ce tome: plutôt discret généralement, mais j’ai aussi éclaté de rire plusieurs fois.

"— Monsieur l’intendant, je me demandais où vous étiez!
— Ici, répondit Thorn comme une évidence."

J’ai posé le livre, j’ai ri. J’ai relu, j’ai reri. J’ai rerelu, j’ai rereri.

L’intrigue s’étoffe considérablement dans ce tome, puisque non seulement le mariage d’Ophélie dépasse les simples enjeux diplomatiques qu’elle avait imaginés, mais il ne concerne pas moins que le lointain passé des esprits de famille et la Déchirure, le grand cataclysme qui a fait de la Terre une série d’arches flottantes (autour, on suppose, d’un reste de noyau). J’ai hâte d’en apprendre plus sur ce mystérieux Dieu apparu dès la première page du premier tome.

Côté bémols, je pourrais exprimer quelques réserves sur ce tome, à savoir que j’aurais aimé voir plus la tante Roseline, un personnage extraordinaire, et peut-être découvrir un nouvel endroit aussi formidable que la Citacielle, à côté de laquelle la ville balnéaire des Sables d’Opale est finalement bien banale; et il y a de légère facilités à la fin, avec un méchant un peu trop bavard en présence d’Ophélie et un départ pour Anima bien expéditif au dernier chapitre – la réaction de Farouk à la disparition de Thorn aurait mérité quelques lignes d’explication plutôt que la simple mention du fait que Thorn est hors la loi. Mais je chipote totalement, un peu comme si, alors que vous vous extasiez sur un chat particulièrement sublime, vous commentiez la présence de trois poils gris foncé dans son pelage noir d’encre.

En bref: un deuxième tome très réussi pour Christelle Dabos. Chapeau, l’artiste. Je trépigne d’impatience en attendant le troisième. Lecture prévue durant la deuxième moitié de janvier, pour faire durer le plaisir.

Allez donc voir ailleurs si ces disparus y sont!
L'avis de la Petite marchande de prose
L'avis de Vert

vendredi 18 décembre 2020

L'Incivilité des fantômes (2017)

À bord du Matilda, qui vogue parmi les étoiles depuis des centaines d'années, Aster, une femme noire des bas-ponts, assiste le Chirurgien, un métis des hauts-ponts. La société de ce vaisseau est extrêmement hiérarchisée, avec à sa tête le souverain Nicolaée, représentant de la religion et garant de la mission du Matilda, à savoir atteindre une hypothétique terre promise. Aster étudie aussi les journaux laissés par sa mère, qui s'est suicidée le jour de sa naissance et qui avait découvert des vérités oubliées.



Bon, ce roman de Rivers Solomon ne me tentait guère, l'idée des sociétés ultra-hiérarchisées avec les riches exploiteurs d'un côté et les pauvres exploités de l'autre me semblant totalement insipide si ce n'est pas Zola ou Maupassant qui s'en occupe, mais je l'ai reçu en cadeau (et de la part d'une amie qui ne lit pas de SF, en outre!) et j'ai donc attaqué ma lecture pleine de bonne volonté. Comme je le craignais, la sauce n'a pas du tout pris, mais pas pour les raisons que j'anticipais: le problème a été que j'ai trouvé le tout extrêmement confus.

Au début, la présentation de la société m'a semblé laborieuse; on recueille des bribes d'information au fil des conversations et j'ai eu du mal à les recouper pour comprendre comment tout ceci était organisé. Le simple plan du vaisseau m'a totalement échappé. Les ponts sont numérotés de A à Z (enfin, le pont le plus bas cité est le Y, mais je suppose que ça va jusqu'à Z...) et on imagine une superposition linéaire, de haut en bas, mais les ponts agricoles (dont je n'ai pas retenu les lettres, ou dont on ne connait pas les lettres tout court) sont placés en rond autour d'une étoile artificielle qui fournit chaleur et énergie. Donc, je n'ai pas compris si le vaisseau est rectangulaire ou rond, ou à géométrie variable...

À maintes reprises, l'enchaînement des phrases m'a semblé bancal, comme si la fin d'un paragraphe n'avait rien à voir avec le début ou que les gens répondaient à côté de ce qu'un autre personnage venait de leur dire. Cela va jusqu'à l'apparition ou la disparition d'un truc en plein milieu d'un chapitre, comme un manteau tout au début: Aster le prend à la main, le manteau tient très chaud, tu as l'impression qu'elle va l'offrir à quelqu'un qui souffre plus d'elle du froid... Et, non, on ne sait pas, le manteau n'est plus cité. L'a-t-elle gardé à la main pendant toute la conversation sans rien en faire? Aucune idée.

Je suis aussi restée perplexe face à la clandestinité. Le Matilda est ultra hiérarchisé et il y a des gardes partout, mais Aster passe son temps à aller dans des endroits où elle n'a pas le droit d'aller en ne se faisant prendre que rarement et en ne prenant guère de précautions. À la fin, elle monte même jusqu'au pont A, ni vue ni connue, tranquillou.

Il y a aussi ce conduit d'aération ou monte-charges abandonné qui lui permet d'entrer dans un endroit extrêmement important, lui aussi abandonné (pourquoi? Depuis quand? Est-il franchement possible que la direction du vaisseau [divugâcheur] ait l'oublié l'existence de navettes permettant de quitter les lieux et ne se soit jamais rendu compte que la mère d'Aster y a pénétré? [Fin du divugâcheur]) Pourquoi Aster et son amie Giselle échouent-elles à atteindre le sommet du monte-charge après des heures (si ce n'est pas des jours, je ne sais plus) d'efforts quand elles sont enfants alors qu'Aster y parvient en un clin d'oeil une fois adulte?

Et concernant les agissements de la mère d'Aster: [divugâcheur] elle a inverti la trajectoire du Matilda pour le ramener sur Terre, mais depuis 25 ans personne ne s'en est rendu compte? Et alors, à quoi est due la coupure de courant du début du roman, supposément provoquée par un autre changement de direction? Qui a modifié la trajectoire, pourquoi, pour aller où? Et pourquoi, dans ce cas, le Matilda apparait-il à proximité de la Terre à la fin? [Fin du divugâcheur] Sérieux, je n'ai rien compris.

Arrivée en vue de la fin, j'ai profité d'une insomnie pour feuilleter les 200 premières pages et relire en diagonale les passages qui me semblaient importants. Ça m'a éclairci les idées en ce qui concerne la haine de Lieutenant, le successeur de Nicolaée, envers Aster, mais le reste est demeuré bien obscur.

Pour couronner le tout, malgré un certain intérêt pour la découverte des mystères que j'espérais comprendre, je n'ai ressenti aucune empathie pour Aster et ses compagnons d'infortune – malgré un quotidien éminemment néfaste composé de froid, de privations, de violences et de viols – et j'ai pris en grippe Giselle, que j'ai trouvée irrespectueuse et insupportable...

Très franchement, la moitié des problèmes que j'ai ressentis s'expliquent probablement par le fait qu'il s'agit d'un premier roman; j'ai eu l'impression que Rivers Solomon a vu les choses en grand mais n'a pas été capable de concrétiser cette vision. Il y a des idées, mais beaucoup de travail pour rendre la chose publiable. Je ne m'explique donc pas le succès du bouquin. Je vais m'accrocher à la maigre consolation d'avoir lu, pour à peine la deuxième fois de ma vie si je ne me trompe pas, un livre écrit par une personne n'ayant pas la même couleur de peau que moi... 😜

Les copains sont unanimes, ce livre est extraordinaire. Allez donc voir ailleurs si ces fantômes y sont!

PS: Vous noterez que j'ai formulé de billet de manière à ne pas me prononcer sur le genre de Rivers Solomon, qui utilise le pronom they singulier en anglais, sans pour autant avoir recours au pronom iel, auquel je ne m'habitue pas. Je n'ai cité son nom que deux fois et je n'ai utilisé qu'un seul adjectif, capable, qui ne change pas au féminin et au masculin en français. Je voulais faire quelque chose de beaucoup plus complexe mais je rédige ce billet en catastrophe la veille de sa publication, donc je manque de temps (et j'ai très très envie d'éteindre l'ordinateur pour commencer le deuxième tome de la Passe-Miroir 🤩). Il faudra que je lise un autre livre écrit par une personne se considérant comme non-binaire pour me faire un petit défi rédactionnel à l'avenir.

PS2: Si vous estimez que c'est moi qui n'ai rien compris au bouquin et que les réponses à mes questionnements sont évidentes, je serai ravie que vous me donniez les numéros de page concernés pour que je puisse me rendre compte de ce que j'ai raté.
 
PS3, plus tard: Une amie me signale qu'écrire "une personne se considérant comme non-binaire" ne convient pas, l'identité de genre étant, justement, une identité et non une considération ou un avis. J'en prends bonne note et je ne répèterai pas cette formulation à l'avenir. Je laisse ça là dans le présent billet pour réfléter l'évolution de ma rédaction.

PS4, plus tard aussi: Dans ma hâte, j'ai commis l'impardonable: je n'ai pas cité le traducteur!! C'est la honte, l'indignité professionnelle. Il s'agit de Francis Guévremont, dont la bibliographie est joliment variée.

dimanche 13 décembre 2020

La Morte amoureuse (1836) + Une Nuit de Cléopâtre (1838)

Chronique express!

La Morte amoureuse de Théophile Gautier est une nouvelle idéale pour un dimanche pluvieux de décembre. Portée par une plume riche et poétique, quasiment luxuruante dans ses descriptions, elle raconte l'étrange double vie d'un prêtre qui a cru, pendant trois ans, être courtisan en compagnie de la divine et mystérieuse Clarimonde, pourtant morte et enterrée. C'est une histoire de vampire délicieusement classique, qui m'a beaucoup marquée quand j'étais au lycée et que j'ai adoré relire adulte. Regard ensorcelant, mains diaphanes, amour survivant par-delà la mort, tissus précieux dans des palais regorgeant de richesses, sans oublier la galopade effrenée de deux chevaux noirs au clair de lune... Il y a tout ici pour contenter l'ado gothique qui sommeille en vous.

Une Nuit de Cléopâtre est moins marquante, mais tout de même très agréable. Cette fois, Théophile Gautier nous emmène sur une cange naviguant sur le Nil par une journée d'écrasante chaleur. À son bord, la sublime Cléopâtre, la reine toute-puissante sur laquelle le peuple n'ose même lever les yeux, s'ennuie à périr, lassée d'empoisonner ses esclaves et de régner sur autant de momies que de vivants. Un peu plus loin, sur une embarcation de fortune, un homme transi d'amour. Dans le plus pur orientalisme, tout n'est ici que luxe incroyable, jardins secrets aux bassins recouverts d'or, esclaves discrets, étoffes de prix et mets divins. Un décor à la hauteur de Cléopâtre, de son visage inoubliable et de ses adorables petits pieds...

mardi 8 décembre 2020

La Terre (1887)

Après L'Œuvre en septembre, Tigger Lilly et moi avons attaqué la Terre, le quinzième tome des Rougon-Macquart. Adieu Paris, bonjour les plaines de la Beauce.
 

L'intrigue
Dans le village de Rognes, en pleine Beauce, le vieux Fouan, devenu trop âgé pour travailler ses terres, les sépare entre ses trois enfants: Hyacinthe, alcoolique notoire surnommé Jésus-Christ, Fanny et Buteau. Ce dernier n'apprécie guère le lot qui lui revient et, s'estimant lésé, rompt avec son père. Il ne reviendra dans le giron de la famille que pour épouser une cousine qu'il a mise enceinte, Lise, lorsque la terre de celle-ci aura pris beaucoup de valeur. En parallèle, son ami Jean Macquart, le frère de la célèbre Gervaise, tombe progressivement amoureux de Françoise, la petite sœur de Lise.

Le roman de la possession
La Terre parle essentiellement de possession, la famille des Fouan se déchirant autour des héritages, des biens et des rentes des uns et des autres. La richesse ultime, c'est la terre, qui apporte nourriture et argent. Plus on a de terres, plus on est important et respecté. Quand on n'en a pas, ou plus, on n'est rien. Lorsque Buteau épouse Lise et se met à l'agriculture, il jouit de cette possession de la terre dans des métaphores très sexuelles. Cela m'amène au deuxième objet de possession de ce roman: la femme. Eh oui, les femmes sont très actives sexuellement à Rognes, soit de leur propre chef soit parce que les hommes estiment qu'elles sont en libre-service – auquel cas on ne peut plus dire qu'elles sont actives, en fait, mais j'y reviens plus loin.
De Jacqueline qui multiplie les amants dans le dos de son amant principal à la Trouille qui couche avec son cousin Nénesse et son ami Delphin l'un après l'autre en passant par Jean qui saute, en pleine nuit, sur une femme qu'il a "troussée" deux ans plus tôt et pas revue depuis et par Palmyre qui couche avec son petit frère Hilarion pour lui offrir un peu de réconfort dans sa vie miséreuse, il y a du sexe à toutes les pages. D'ailleurs, le roman s'ouvre par un taureau qui monte une vache et a besoin de se faire aider par la fermière car il est trop petit – la scène est étonnante et rigolote mais, avec le recul, elle annonce un thème essentiel du bouquin.

La plupart de ces relations sexuelles sont des viols. C'est absolument atroce d'horreur. J'ai déjà décrit, ci-dessus, comment Jean saute sur une femme sans lui demander son avis. Il y a aussi le long harcèlement de Françoise de la part de Buteau, son beau-frère odieux et possessif qui aimerait bien avoir deux femmes à domicile, son épouse légitime et la petite sœur de celle-ci, histoire de coucher avec la jeune tandis que la plus âgée allaite les gosses. Dégueulasse. Le roman se termine par un viol particulièrement sordide.

Une seule fois, le viol se retourne contre le violeur: privé de sa sœur bien docile, Hilarion, un jeune handicapé mental, finit par essayer de violer sa grand-mère (!) âgée de genre 90 ans (!), qui lui met un grand coup sur la tête et l'envoie ainsi au cimetière.

Vous l'aurez compris, la famille Fouan est tellement charmante que les Rougon-Macquart, à côté, ont parfois l'air sympa...

Une comicité inattendue
Bien que la Terre parle essentiellement de viol et de gens odieux pouvant aller jusqu'au meurtre, il est aussi très drôle. C'est probablement le roman le plus contrasté de Zola, je n'ai pas le souvenir qu'il ait autant fait le grand écart dans les autres. Pour vous donner une idée, un chapitre entier est consacré aux pets de Hyacinthe, dit Jésus-Christ. Oui oui, les pets. Jésus-Christ pète tout le temps, et très fort. Et il en est fier. Il pète tellement fort qu'il fait fuir un huissier en le menaçant de son fusil puis en lui faisant croire qu'il lui tire dessus. En fait, il est juste en train de péter, mais chaque pet est aussi fort qu'un coup de fusil. Vous ne vous attendiez pas à ça chez Zola, hein? 😁 Citons aussi la beuverie de l'âne Gédéon, qui avale vingt litres de vin à lui tout seul, et le "chasse-cousin" de la Grande, la charmante dame qui a assommé son petit-fils: elle garde soigneusement de côté un vin particulièrement dégueulasse qu'elle ne sort que quand la famille s'invite chez elle. Sans oublier tous les passages sur les Charles, un couple qui a amassé une petite fortune en gérant une maison close et qui cache pudiquement la chose aux oreilles de la petite Élodie... 😂

Le travail de la terre, la base de tout
Le thème qui sous-tend le roman et l'intrigue, c'est la terre nourricière, les plaines de la Beauce qui donnent le blé. Zola en profite probablement pour exprimer son propre avis sur la question – en tout cas, c'est comme ça que j'entends les propos de Hourdequin dans la deuxième partie – et pour décrire l'évolution du secteur de l'agriculture à une époque où les petits cultivateurs français se trouvent confrontés à la chute du prix du blé provoquée par les massives importations américaines. Je dis ça à chaque fois, mais Zola vivait dans le même monde que nous: ce qu'il décrit ici, c'est exactement ce qu'il se passe en ce début de XXIe siècle, juste à plus petite échelle. Il oppose la demande de mesures protectionnistes, destinées à sauvegarder les paysans qui ne peuvent rivaliser avec les immenses exploitations d'Amérique du Nord, à une volonté de faire baisser les coûts pour nourrir la main d'œuvre de l'industrie. Cependant, il montre surtout la vie miséreuse de paysans qui se tuent à la tâche sans jamais aucune certitude du lendemain, leurs cultures étant toujours à la merci des aléas climatiques. Pauvreté, esprit de clocher, enfermement sur soi, absence totale d'horizons culturels, déchéance des personnes âgées qui ne peuvent plus travailler... Tout cela rejoint le discours actuel sur des agriculteurs écrasés par les dettes et la concurrence impitoyable de très grandes exploitations.

Mes billets sur Zola sont généralement plus longs, mais je m'arrête ici aujourd'hui car la Terre me laisse au final assez perplexe: aussi révoltant que drôle, il semble être le roman dans lequel Zola a osé faire du grotesque, sans toutefois dégager un message social aussi percutant que celui de Germinal ou une ambiance aussi particulière que celle des halles du Ventre de Paris ou du Bonheur des Dames dans le roman du même nom. Je suis toutefois ébahie d'avoir pu oublier la fin, qui est absolument atroce....

Allez donc voir ailleurs si cette terre y est!
L'avis de Tigger Lilly

jeudi 3 décembre 2020

La gamelle de novembre 2020

Novembre 2020, le mois confiné pas confiné. Mon principal loisir, l'équitation, ayant continué malgré les restrictions (avec des ajustements, bien sûr), ce mois n'a pas été très différent d'un mois normal.

Enfin, à part que les cinémas sont fermés, bien sûr.

  

Sur petit écran

Pas de film.

Sur grand écran

Bein, rien, les cinémas étant fermés. J'ai hâte de faire le bilan cinéma de l'année, dis donc. 😉

Du côté des séries

Agatha Christie's Hercule Poirot – saison 9 (2004)
Une saison de quatre épisodes avec deux grands succès d'Agatha Christie: Five Little Pigs et Death on the Nile. Je n'ai lu aucun des deux et j'ai donc découvert l'intrigue. Ce sont des enquêtes très réussies, même si je crains de regarder trop de Poirot car je commence à les résoudre. (Le plaisir de ce genre d'histoire, ce n'est pas d'avoir vu juste, mais de s'en prendre plein la vue quand la vérité est révélée. 🤩) Le dernier épisode était l'adaptation de The Hollow, que j'ai lu l'année dernière, une histoire prenante avec pas mal de fausses pistes. Notons qu'apparaissent dans cette saison Phyllis Logan, qui joue Mrs. Hugues dans Downton Abbey, Emily Blunt, qu'on ne présente plus, et Frances de la Tour, qui joue Madame Maxime dans Harry Potter et la Coupe de feu.

Agatha Christie's Hercule Poirot – saison 10 (2006)
Ici aussi, quatre épisodes, dont deux romans assez connus: The Mystery of the Blue Train et Cards on the Table. Notons l'apparition de Michael Fassbender, qui dégageait déjà une intensité remarquable avant de faire ses débuts au cinéma.

Et le reste

J'ai lu le hors-série Une vie, une œuvre du Monde sur Émile Zola, qui s'est avéré légèrement décevant, en partie parce que j'avais oublié que cette collection consiste aussi à proposer des textes de l'écrivain (ce qui n'est pas très intéressant pour moi dans le cas de Zola, que je connais bien) et en partie parce que j'ai trouvé les textes de tiers assez creux. Sans oublier des erreurs de ponctuation qui m'ont hérissée.

J'ai également lu le numéro 58 de la merveilleuse revue Translittérature, une plongée dans le monde fascinant des traducteurs littéraires, et le Cheval Magazine de décembre, qui s'ouvre par une telle perle syntaxique que je leur ai écrit pour leur proposer mes services de correctrice, en leur expliquant que les coudes, ça ne se sert pas, ça se serre... 🤪

samedi 28 novembre 2020

Antigone (1944) + Œdipe ou le Roi boiteux (1978)

Il y a peu, j'ai entendu une citation d'Antigone de Anouilh dans un podcast ("c'est reposant, la tragédie"). Impossible de me souvenir quel podcast, malheureusement. Le bon côté, c'est que ça m'a remis la pièce en tête et m'a donné envie de la relire.

"Et puis, surtout, c'est reposant, la tragédie, parce qu'on sait qu'il n'y a plus d'espoir, le sale espoir; qu'on est pris, qu'on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur son dos, et qu'on n'a plus qu'à crier, – pas à gémir, non, pas à se plaindre, – à gueuler à pleine voix ce qu'on avait à dire, qu'on n'avait jamais dit et qu'on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien: pour se le dire à soi, pour l'apprendre, soi."

Que dire? Cette pièce est un chef d'œuvre. Elle m'a énormément marquée quand je l'ai lue au lycée et m'a encore secouée cette fois-ci – alors que c'est probablement la cinquième ou sixième fois que je la lis (typique des chefs d'œuvre, me direz-vous). Dès les premières pages, lorsque le Chœur présente les personnages que l'on sait condamnés, il s'en dégage une grande tristesse. Puis Antigone entre en scène, toute petite, et commence à faire ses adieux à sa nounou qui ne comprend pas. Difficile de rester de marbre devant cette scène ultra émouvante.

Ensuite, le face à face avec Créon, oncle d'Antigone et roi de Thèbes. Après que les deux frères d'Antigone se sont entretués aux portes de la ville, il a fait de l'un un héros et condamné l'autre au déshonneur et au malheur en interdisant sa sépulture. Il a agi en sachant pertinamment ce qu'il faisait et il va l'expliquer de son mieux à la petite Antigone, la farouche Antigone, qui a défié l'interdiction et est allée jeter de la terre sur le cadavre de son frère. Par principe. Et en sachant pertinamment ce qu'elle faisait, elle aussi. Antigone défend la liberté de dire "non" et d'agir contre la raison, d'embrasser pour toujours une vision totale de la vie. Elle n'a pas dit "oui", elle. Créon, celui qui a dit "oui" en acceptant malgré lui la couronne lors de l'exil d'Œdipe, aura beau tout faire pour la faire changer d'avis, elle s'accrochera jusqu'au bout.

"Je ne veux pas comprendre. C'est bon pour vous. Moi je suis là pour autre chose que pour comprendre. Je suis là pour vous dire non et pour mourir."

On dit souvent que le théâtre n'est pas fait pour être lu, mais pour être vu et entendu. Antigone, toutefois, se dévore comme un roman. Le ton est incroyablement humain, avec une finesse de ressenti remarquable pour un ouvrage aussi court et sans descriptions. Le dialogue exprime une palette d'émotions et d'idées absolument dingue. Et là où Anouilh me semble exceller, c'est qu'il vous fait comprendre les deux points de vue. À 15 ans, je me suis plus attachée à la vision absolutiste de la vie et de l'amour qu'a Antigone, mais j'ai aussi ressenti un grand respect pour Créon. Il a le mauvais rôle, mais il fait le sale boulot que peu ont envie de faire et qu'encore moins feraient avec un minimum de décence. D'une certaine manière, il me semble connaître un destin encore plus tragique qu'Antigone. Il finira seul, horriblement seul. Un petit ouvrier horriblement seul.

"Il faut pourtant qu'il y en ait qui disent oui. Il faut pourtant qu'il y en ait qui mènent la barque. Cela prend l'eau de toutes parts, c'est plein de crimes, de bêtise, de misère... Et le gouvernail est là qui ballotte."

Anouilh a-t-il voulu défendre Pétain en présentant Créon ainsi? La tirade sur le bateau me semble l'indiquer.

La pièce est sortie en 1944 et je suis toujours étonnée qu'elle ait pu exister. Elle ne parle que de résistance et de l'acceptation de la mort pourvu de défendre ce en quoi on croit. Accepter de mourir par principe, même si ça ne sert à rien. Agir, même si ça ne sert à rien. Même si le combat est perdu d'avance. Je doute que les nazis présents en France à l'époque aient apprécié...

"CRÉON: Tu irais refaire ce geste absurde? [...] Que peux-tu donc, sinon t'ensanglanter encore les ongles et te faire prendre?
ANTIGONE: Rien d'autre que cela, je le sais. Mais cela, du moins, je le peux. Et il faut faire ce que l'on peut."

Il faut que je garde cette réplique en mémoire. Parfois, c'est aussi simple que cela.

Dans Œdipe ou le Roi boiteux, Anouilh reprend la tragédie de Sophocle et raconte comment Œdipe, devenu époux de la reine Jocaste et roi de Thèbes après avoir vaincu le Sphinx, découvre progressivement la vérité sur son passé. En voulant protéger ses parents, il s'est jeté dans la gueule du destin, a tué son père et a couché avec sa mère. Tout cela finira mal, évidemment. Cette pièce est agréable à lire aussi et on retrouve le ton d'Anouilh, mais elle n'est pas du tout du calibre d'Antigone. Le thème, déjà, est beaucoup moins prenant, puisqu'il s'agit plutôt de l'acceptation de la vérité. Après avoir refusé de comprendre, l'orgueilleux Œdipe ose quand même aller jusqu'au bout. Ce sera sa fille Antigone qui accompagnera mendier sur la route, loin de Thèbes, un homme aux yeux crevés...

lundi 23 novembre 2020

Hygiène de l'assassin (1992)

C'est quand vous avez besoin d'un livre répondant à des critères physiques précis que vous vous rendez compte que votre bibliothèque, aussi bien remplie soit-elle, est désespérément insatisfaisante. Ayant besoin d'un livre facile à transporter, ne craignant pas les dégâts et rapide à lire pour m'occuper deux-trois heures à l'occasion d'un trajet en train, j'ai cherché en vain le candidat idéal, puis j'ai fini par décider de relire Hygiène de l'assassin, le roman qui a révélé Amélie Nothomb il y a quasiment trente ans. (L'avantage des grands formats Albin Michel, c'est qu'ils sont bien résistants!)

Comme lors de ma première lecture, je ne peux que crier au génie: Amélie Nothomb a frappé très, très fort avec ce roman qui repose essentiellement sur le dialogue.

Durant la première partie du roman, on assiste à quatre interviews ou tentatives d'interviews d'un célèbre écrivain, Prétextat Tach, prix Nobel de littérature condamné à une mort prochaine par un cancer rarissime au nom allemand imprononçable. Le dialogue est prédominant dans cette partie, mais il y a également des paragraphes de narration à la troisième personne. Prétextat Tach se joue des journalistes et les renvoie la queue entre les pattes. Arrive ensuite la cinquième journaliste, une femme qui ne va pas se laisser faire, et là le dialogue est ininterrompu jusqu'au bref retour de la narration à la dernière page.

Ce dialogue est brillantissime: à la fois vivant et spontané, mais fort agréable à lire – n'oublions pas que le langage parlé ne passe pas tel quel à l'écrit dans la plupart des cas – et très clair à comprendre, y compris dans tout ce qu'il a de pernicieux. Car Prétextat Tach est très doué pour manipuler le langage et faire dire à ses interlocuteurs ce qu'ils n'ont pas dit, tandis que ceux-ci s'enfoncent dans les idées reçues ou se placent sur la défensive. Ça se dévore, c'est drôle, c'est cruel, c'est une réussite totale.

"Ça m'étonnerait. On jurerait du Prétextat Tach. Il y eut un temps où je connaissais mes œuvres par cœur... Hélas, on a l'âge de sa mémoire, n'est-ce pas? Et non de ses artères, comme disent les imbéciles. Voyons, «chemin de croix digestif», où ai-je donc écrit ça?"

Les personnages, leurs propos et les faits évoqués sont tous hors de l'ordinaire, un trait qui deviendra caractéristique de Nothomb. Personne n'est normal ou banal chez cette écrivaine. Prétextat Tach est bourru, misanthrope, misogyne, enfermé chez lui depuis des années, obèse, invalide, laid, méchant, sadique et sournois. Son physique et son mental sont aussi étonnants l'un que l'autre. Quant à ses habitudes alimentaires...

"Mais le soir, je mange assez léger. Je me contente de choses froides, telles que des rillettes, du gras figé, du lard cru, l'huile d'une boîte de sardines – les sardines, je n'aime pas tellement, mais elles parfument l'huile: je jette les sardines, je garde le jus, je le bois nature. Juste ciel, qu'avez-vous? [...] Avec ça, je bois un bouillon très gras que je prépare à l'avance: je fais bouillir pendant des heures des couennes, des pieds de porc, des croupions de poulet, des os à moelle avec une carotte. J'ajoute une louche de saindoux, j'enlève la carotte et je laisse refroidir durant vingt-quatre heures."

Avec la cinquième journaliste, on passe à une véritable joute verbale assez jubilatoire. Avec le recul post-#MeToo, j'ai même réalisé qu'Amélie Nothomb aborde ici des aspects fondamentaux des rapports hommes-femmes à travers le passé de Prétextat Tach, mais je ne peux rien dire de plus de peur de divulgâcher des éléments qu'il est bien plus agréable de découvrir au fil de la lecture.

"— Le jury du prix Nobel avait dû attraper une solide insolation, le jour où il vous a élu.
— Pour une fois, nous sommes d'accord. Ce prix Nobel est un sommet dans l'histoire des malentendus. M'attribuer, à moi, le prix Nobel de littérature, équivaut à donner le prix Nobel de la paix à Saddam Hussein.
— Ne vous vantez pas. Saddam est plus célèbre que vous.
— Normal, on ne me lit pas. Si on me lisait, je serais plus nocif et donc plus célèbre que lui."

Un roman à lire si ce n'est pas déjà fait (et à relire, quelques années plus tard, pour le savourer différemment). J'entends souvent dire qu'Amélie Nothomb a perdu de sa verve au fil des ans, mais ça m'a donné très, très envie de replonger...

mercredi 18 novembre 2020

Les Fiancés de l'hiver (2013)

La Passe-Miroir de Christelle Dabos, tout le monde en parle depuis des années. Le dernier tome étant sorti depuis un an et une sortie en poche étant donc envisageable pour 2021, j'ai enfin tiré le premier de ma PAL, où je le laissais reposer de peur de tellement aimer que je me retrouverais dans le même état de frustration que lorsque j'ai lu Eragon en 2004 et que le deuxième tome n'était pas encore sorti.


J'avais bien vu: j'ai lu le roman en trois jours et seules ma volonté de fer et la sagesse accumulée durant ma vie de lectrice me retiennent de lire tout de suite le tome 2. (Ça et le fait que le tome 4 n'existe pas encore en poche, donc. 😉)

Alors, franchement, ce bouquin ne va pas changer ma vie comme le Seigneur des Anneaux et ne m'a pas époustouflée comme d'autres romans, mais il m'a happée et m'a fait passer un excellent moment. J'ai savouré un vrai plaisir de lecture comme quand j'étais enfant ou ado, quand on est totalement plongé dans un univers et qu'on a super envie d'y rester et de connaître la suite.

L'intrigue: Ophélie est une liseuse et une passe-miroir. En d'autres termes, elle peut remonter dans le passé des objets en les touchant et elle peut se déplacer en empruntant les miroirs. Elle mène une vie tranquille dans sa ville natale / son pays natal, une arche appelée Anima. Malheureusement, sa famille la marie sans lui demander son avis à un certain Thorn, un grand gars squelettique et bourru venant d'une arche beaucoup plus froide, le Pôle. Le courant ne passe pas du tout quand il la ramène chez lui et Ophélie ne tarde pas à se rendre compte que ce mariage brasse des enjeux qui la dépassent. Il lui faut, en outre, appréhender la société du Pôle et la famille mystérieuse de son futur mari. Pas facile quand sa tante, qui lui sert de chaperonne, et elle sont enfermées et ne voient jamais personne à part la tante et la grand-mère de Thorn...

Avec une jeune fille qui quitte le monde de son enfance pour un autre pays et, symboliquement, l'âge adulte, le postulat de départ des Fiancés de l'hiver est plutôt classique, mais Christelle Dabos a réussi à le traiter avec une fraîcheur bienvenue. L'univers est original et plein de trouvailles très réussies (les couloirs de vent permettant aux traîneaux à chiens de s'envoler vers la Citacielle! 🤩 L'écharpe animée! 😍😍 Les pouvoirs des différents clans symbolisés par leurs tatouages, les sabliers permettant aux domestiques de prendre des congés...) et l'intrigue est à la fois facile à suivre mais retorse, avec des complots, des trahisons et des relations complexes et tendues entre les différents clans du Pôle.
 
L'héroïne pourrait tout avoir de l'ingénue naïve et maladroite, mais, là aussi, Christelle Dabos a réussi à rendre avant tout Ophélie amusante, attachante et plutôt réelle. Certes, elle casse trois assiettes par jour, ne voit pas où elle va à cause de sa myopie et passe son temps à remonter ses lunettes sur son nez (une description qui revient au moins 300 fois dans le livre et que j'attribue au fait qu'il s'agit d'un premier roman), mais elle est aussi réfléchie, déterminée et courageuse et j'ai trouvé ce mélange très réussi. Ophélie affronte calmement des évènements qui ont tout pour traumatiser quelqu'un (quitter sa famille du jour au lendemain pour épouser un inconnu, se retrouver enfermée dans un lieu inconnu, recevoir des mises en garde contre des menaces voilées...) sans verser une larme et sans perdre la tête. Et sans tomber amoureuse au premier regard. Derrière ses lunettes, les petites cellules grises s'activent, comme dirait un certain Hercule.
 
Pour résumer à l'extrême, ce premier tome m'a rappelé la découverte enchanteuse de l'univers d'Harry Potter, une manière de faire du neuf avec du vieux en mélangeant savamment des éléments scénaristiques intemporels et un imaginaire très poussé.

Quant au style, il est assez simple et agréable à lire, mais non dénué de richesse. Et il y a des imparfaits du subjonctif. Je répète: il y a des imparfaits du subjonctif. 😍😍😍

Christelle Dabos a su trouver un bel équilibre pour ce roman jeunesse et je regrette un peu de ne pas avoir pu le lire quand j'étais bien plus jeune et en manque de personnages féminins (personnages féminins qui étaient si rares dans mon imaginaire que je ne réalisais même pas qu'elles étaient rares). Son imagination nous offre une multitude de trouvailles et cette introduction laisse présager de très belles choses pour la suite. Je crois avoir lu des retours déçus sur le tome 4, mais pour l'instant je me suis régalée. Et mon petit cœur d'artichaut mise gros sur Thorn, envers et malgré tout!
"On dit souvent des vieilles demeures qu'elles ont une âme. Sur Anima, l'arche où les objets prennent vie, les vieilles demeures ont surtout tendance à développer un épouvantable caractère."
Allez donc voir ailleurs si ces Fiancés y sont!