Aujourd'hui, je vous propose un nouvel interlude musical. Direction l'Ukraine!
samedi 26 novembre 2022
🎶 Натаха (2019) 🎵
lundi 21 novembre 2022
Là-bas (1891)
De Joris-Karl Huysmans, je n’ai longtemps connu que le nom de famille, qui revient régulièrement quand on s’intéresse à Émile Zola, puis j’ai lu sa nouvelle Sac au dos, qui fait partie du recueil Les Soirées de Médan. Mais c’est en entendant la lecture d’un extrait de ce roman, Là-bas, dans je ne sais absolument plus quel épisode de la Compagnie des auteurs sur France Culture, que j’ai décidé avec détermination de le lire. C’était la description d’une crucifixion, avec un Jésus sanglant, sale, pitoyable et répugnant d’une force hors de l’ordinaire. Le genre de truc qui fait rêver les ados gothiques. Et comme je rêve d’être une ado gothique, à défaut de l’avoir été…
"Démanchés, presque arrachés des épaules, les bras du Christ paraissaient garrottés dans toute leur longueur par les courroies enroulées des muscles. L’aisselle éclamée craquait; les mains grandes ouvertes brandissaient des doigts hagards qui bénissaient quand même, dans un geste confus de prières et de reproches; les pectoraux tremblaient, beurrés par les sueurs; le torse était rayé de cercles de douves par la cage divulguée des côtes; les chairs gonflaient, salpêtrées et bleuies, persillées de morsures de puces, mouchetées comme de coups d’aiguilles par les pointes des verges qui, brisées sous la peau, la dardaient encore, çà et là, d’échardes."
Là-bas est un roman assez chelou, en ceci qu’il se divise assez distinctement entre deux histoires, mais n'a pour autant pas vraiment d'histoire.
D’une part, on suit un certain Durtal, écrivain blasé,
retiré du monde, qui se consacre à un livre sur Gilles de Rais. Il dîne chez le
sonneur de cloches de Saint-Sulpice avec son ami des Hermies, médecin, et les
conversations s’occupent beaucoup de satanisme (mais aussi, parfois, de littérature:
le roman s’ouvre par une diatribe anti-naturalisme assez amusante quand on sait
que l’auteur faisait, à l’origine, partie du cercle de Zola 😄). Durtal a une relation avec une femme mariée: d’abord, elle lui envoie des lettres
passionnées, puis ils passent à l’acte de manière compliquée, avec des
changements incessants de la part de Durtal, qui veut coucher, puis ne veut
plus, puis couche quand même, etc. [Divulgâcheur] L’apogée du roman, c’est quand
cette femme lui permet d’assister à une Messe noire. [Fin du divulgâcheur]
D’autre part, on suit aussi, au fil de chapitres épars, l’histoire
de Gilles de Rais, maréchal du XVe siècle et compagnon de Jeanne d’Arc, passé à
la postérité pour l’enlèvement, le viol et le meurtre de plusieurs dizaines d’enfants.
Deux histoires distinctes, donc, et le fil rouge du
satanisme, de l’occultisme, du succubisme et de la démonologie – mais pas vraiment
d’intrigue, au-delà de la relation assez instable et malsaine entre Durtal et Mme
de Chantelouve. Une fois le bouquin terminé, on ne sait pas trop ce qu’il faut en
tirer quant à l’évolution – ou plutôt la non-évolution – des personnages.
En ce sens, le roman me semble donc assez vain.
En revanche, il faut dire qu’il réserve quelques passages
assez spectaculaires, à l’image de ce Christ aux "chairs […] salpêtrées
et bleuies, persillées de morsures de puces". L’évocation des rituels
sataniques ne manque pas d’actes chelous et vaguement dérangeants à la fois, avec
une forte composante liée au sacrilège – se tatouer des crucifix sur la plante
des pieds afin de piétiner le Christ toute la journée, par exemple. Franchement
chelou, à mes yeux, mais très efficace comme symbole, dans ce que ça dit de l’opinion
que tu te fais de ton dieu. Je me demande d’ailleurs comment ce livre a été
reçu à l’époque de sa sortie. L’Église catholique a dû faire une attaque. Il
paraît que Huysmans s’est converti au catholicisme peu après, ce qui me laisse
assez perplexe…
(Si vous êtes catholique et avez lu ce livre, votre avis m’intéresse,
évidemment. Qu’en avez-vous pensé? Est-ce que ça vous blesse ou vous heurte,
ces gens qui profanent des hosties et dansent tout nus devant l’autel? Est-ce
que vous trouvez ça un peu ridicule? Daté? Puéril, parce que Dieu est forcément, par
essence même, plus grand que toute tentative de le rabaisser ou de lui nuire?)
Les autres passages spectaculaires, et les plus marquants,
sont ceux liés à Gilles de Rais et à sa dérive progressive vers le démonisme et
surtout la folie pédophile et meurtrière. Là, je crois pouvoir affirmer sans
hésiter qu’il vaut mieux vous abstenir de lire ce livre si vous êtes sensible
sur la question, car il y a quelques descriptions très claires des viols et des
tortures. Décidément, le XIXe siècle, qu’on considère comme très corseté, se
permettait de dire les choses sans ambages…
"Tu es bon, toi; ce n’est pas facile de se procurer des enfants que l’on puisse impunément égorger, sans que des parents chiaillent et sans que la police s’en mêle!"
Enfin, je retiendrai aussi le personnage de Mme de
Chantelouve, une figure protéiforme, à la fois femme du monde, épouse
indépendante et libérée qui ne cache pas à son mari qu’elle le trompe et qui n’hésite
pas à aller se chercher un amant, amoureuse soumise qui couche avec Durtal
alors que, à la base, elle ne le veut pas, et sataniste étrange, qui fait
partie du milieu mais ne participe pas à la transe collective de la Messe
noire. Lorsque Durtal la reçoit chez lui, lors de leur première nuit ensemble,
toute la préparation s’apparente à la préparation d’un viol, avec cet homme qui
réfléchit à la disposition des meubles pour arriver à ses fins et anticipe les
réactions de défense de la femme; mais au final, Chantelouve s’installe dans le
lit la première, pourvu de lui faire plaisir, et Durtal ne la rejoint qu’à
contrecœur, dégoûté de cette coucherie quasiment conjugale puis de l’ardeur
sexuelle de sa partenaire. Il faut dire que Durtal a quelques problèmes avec le
sexe, c’est dit dès le début du roman…
Voilà. Une lecture étrange, dans l’ensemble, mais que je
suis contente d’avoir faite, d’autant que c’est superbement bien écrit, avec
cette langue riche, typique du XIXe, que j’adore.
"Alors Durtal se sentit frémir, car un vent de folie secoua la salle. L’aura de la grande hystérie suivit le sacrilège et courba les femmes; pendant que les enfants de chœur encensaient la nudité du pontife, des femmes se ruèrent sur le Pain Eucharistique et, à plat ventre, au pied de l’autel, le griffèrent, arrachèrent des parcelles humides, burent et mangèrent cette divine ordure."
mercredi 16 novembre 2022
Le bon moment. La science du parfait timing (2018)
Chronique express!
On court tous plus ou moins après le temps… Et si on pouvait
améliorer sa productivité et sa vie en général en adoptant le bon timing, à
défaut de pouvoir ajouter des heures à sa journée? C’est en quelque sorte ce que
propose cet essai de Daniel H. Pink, qui est, à la base, docteur en droit –
rien à voir avec le développement personnel, donc, mais, hey, tous les chemins
peuvent mener à Rome si on s’y prend bien. Une lecture indéniablement
intéressante, le moment auquel on fait les choses semblant effectivement avoir
son importance. Déjà, les trois quarts des gens sont plutôt du matin et
connaissent un ralentissement de la vigilance et de la concentration l’après-midi,
ce qui se manifeste de plein de manières différentes – statistiquement, les
élèves passant des tests standardisés ont de meilleures notes le matin, par
exemple. De quoi faire réfléchir à l’organisation de sa journée. L’auteur
consacre aussi un chapitre à l’éloge des pauses et de la sieste, ce qui m’a
fait intégrer une ligne "faire des pauses" dans ma liste de tâches
quotidiennes pour le boulot. Passés ces deux chapitres enthousiasmants, cependant, mon intérêt est retombé, l’ouvrage me semblant nettement moins concret,
voire sentant le remplissage. Le dernier chapitre, sur la synchronisation, m’a
même semblé totalement superflu.
Pourquoi ce livre?
Par un amusant concours de circonstances:
1️⃣ cet ouvrage est cité dans un livre de développement personnel que je viens
de traduire; 2️⃣ quand j’ai vérifié s’il existait une version française afin de
l’indiquer au lecteur de ma traduction, j’ai constaté que oui, il y en avait
une, et qu’elle était l’œuvre d’Hélène Florea, que je connais dans la vraie
vie; 3️⃣ quand je le lui ai dit, elle m’a annoncé qu’il lui restait un
exemplaire et elle me l’a envoyé (et avec une dédicace mémorable! 🤩).
vendredi 11 novembre 2022
Philosophie féline (2020)
Chronique express!

Une couverture félinopensive réalisée par…
eh bien, on ne sait pas, ce n’est écrit nulle part dans le bouquin,
ni sur le site de l’éditeur. 🤪
John Gray, philosophe et enseignant anglais, propose dans Philosophie féline. Les chats et le sens de l'existence de passer en revue quelques notions bien humaines à travers le prisme de l’expérience féline. Le bonheur, l’éthique, la mort… Qu’en pensent les chats, que nous apprennent-ils et qu’en ont pensé les philosophes au cours de l’histoire? Pour une amatrice de chats, le pitch est alléchant, d’autant que j’adorais la philo quand j’étais au lycée (souvenez-vous, j’ai même essayé de m’y remettre il y a quelques années: ici, ici et ici…).
Deux problèmes se sont toutefois posés pour moi. Premièrement, j’ai le cerveau en difficulté après plusieurs années de labeur intense, j'ai lu ce bouquin durant une période de fatigue particulière et j’ai du mal à manipuler des idées; quand j’arrive à la fin d’un chapitre, je suis incapable de résumer ce qui y a été dit (à moins qu’on ne parle d’une notion que je connaissais déjà, comme le pari de Pascal… 😅). Donc, j’ai trouvé ça intéressant sur le coup, mais je n’en tire aucune connaissance sur le long terme. 🙄 (Ce problème vient bien sûr de moi et non de l’ouvrage, hein.) Deuxièmement, l’idée même de comparer le comportement de l’humain à celui du chat me semble absurde. L’auteur rappelle d’ailleurs que le chat, comme tout animal non humain, n’est PAS capable de concevoir des idées abstraites. Donc, dire que l’humain devrait faire comme le chat et profiter de l’instant présent sans se laisser obnubiler par l’angoisse de sa propre mort, ça me laisse perplexe. 🤔 Mais bon, c’était quand même chouette de me hisser temporairement dans le monde des idées, de réfléchir à la morale et à la quête de sens et de voir ce que certains philosophes ont raconté au fil des siècles; et la traduction française, assurée par Fanny Quément, est ciselée à la perfection, avec beaucoup de précision, c’est un régal. On félicite d’ailleurs la maison d’édition, Gaïa, qui indique le nom de la traductrice en couverture! 💪💪💪💪
dimanche 6 novembre 2022
Analog/Virtuel (2020)
Dans un avenir non daté, Apex City, autrefois appelée Bangalore, est la propriété de Bell Corp, une entreprise tentaculaire qui régit le moindre détail de la vie des habitants. Éducation, travail et surtout productivité sont suivis de près sur une "Courbe de Bell", qui détermine votre place dans la société. La plupart des gens font partie des Soixante-dix-Pour-Cent. Le rêve, c’est d’entrer dans les Vingt-Pour-Cent. Le cauchemar, c’est de basculer dans les Dix-Pour-Cent: les improductifs, les contestataires, les loques qu’on expulse d’Apex City et qu’on envoie grossir les rangs des Analogs, les déshérités qui vivent sans technologie, tandis que les Virtuels, en ville, sont constamment assistés par le numérique.
Dans ce contexte très joyeux, Lavanya Lakshminarayan, jeune
autrice indienne, met en scène de nombreux personnages dans une vingtaine de
textes courts, qui peuvent pratiquement tous se lire comme des nouvelles
indépendantes mais qui constituent néanmoins autant de chapitres d’un tout
cohérent. Les personnages et les lieux ne reviennent pas dans chaque texte,
mais on repère néanmoins des liens qui donnent de l’épaisseur à l’ensemble,
puis une intrigue globale se dessine progressivement. Le ton peut évoluer d’un
texte à l’autre: le premier, "La Voleuse Dix-Pour-Cent" est plutôt
porteur d’espoir, tandis que "…Sur ce, bonne nuit" est glaçant. "La
Police des Personas" m’a bien amusée (si on peut dire…) avec sa mise en
scène de véritables langues de vipère monologuantes. Dans tous les cas, le
roman se dévore avec avidité, cette narration éclatée donnant extrêmement envie
d’avancer pour en savoir plus.
Le seul reproche que je lui fais, c’est la présence
constante d’appareils portant des noms composés de deux mots: rien que dans la
première page, on a ainsi "médi-techs", "holo-montres", "raid-bots" et "pod-home". J’appelle ça "de la SF
à gadgets": bidouiller des machins pour montrer qu’on est dans un avenir
plus avancé que le nôtre. J’imagine aussi que le roman n’est pas d’une
originalité folle pour qui connaît bien le genre. Néanmoins, j’ai adoré et je
vais carrément garder un œil sur cette autrice. En plus, c’est quelqu’un de
bien: dans les remerciements de l’édition française, au Rayon Imaginaire de
Hachette, elle remercie sa "merveilleuse traductrice, Lise
Capitan"!!!! Yeah!!!! C’est beau!!!
(Et si vous vous demandez "Pourquoi ce
livre?", c’est précisément parce qu’il a été traduit de l’anglais
par Lise Capitan. 😍)
mardi 1 novembre 2022
La gamelle d'octobre 2022
Le hasard des sorties cinématographiques fait que j’ai profité d’un beau diptyque féminin en ce mois d’octobre. C’est peu quantitativement, mais c’était très bon!
Sur petit écran
Pas de film.
Sur grand écran
Simone. Le voyage du siècle d’Olivier Dahan (2022)
Un film extraordinaire sur une personnalité hors du commun.
Pour reprendre l’expression utilisée par je ne sais plus qui lors de
l’enterrement d’Émile Zola, cette femme a été "un moment de la conscience
humaine". Son parcours ne peut que pousser à s’engager plus résolument en
faveur de ce en quoi on croit.
The Woman King de Gina Prince-Bythewood (2022)
Une histoire de résilience et
d’insoumission dans un contexte guerrier avec des épées: aaaaaaaahhhh! Le film
n’est pas parfait; j’ai eu quelques fois l’impression d’une transition ratée ou
d’une fausse note, par exemple quand la cheffe des Agojié dit à ses élèves
qu’il ne leur reste plus beaucoup de temps avant leur épreuve finale alors
qu’on les a à peine vues commencer leur entraînement. Et un élément de l’intrigue
([divulgâcheur] la filiation [fin du divulgâcheur]) m’a moins passionnée. Mais
purée!! Ces guerrières dégagent un truc de MALADES!!! C’est un film de
super-héros quoi, mais sans costumes et gros flingues! Et Viola Davis est au
top du top, comme d’habitude. Holàlàlà! ON SIGNE OÙ POUR S’ENGAGER?
Du côté des séries
La Roue du Temps – saison 1 (2022)
Il n’y a pas de doute, la fantasy est le genre qui me fait
le plus rêver. Malgré des points faibles, notamment la remarquable absence de
charisme des quatre personnages principaux, j’ai adoré cette première saison,
qui m’a fait découvrir un univers fascinant, m’a procuré beaucoup d’émotions
(la scène du jugement dans l’épisode 6 🤯) et a su me prendre par surprise plus d’une
fois. Mention spéciale à Rosamund Pike, qui est extraordinaire. J’ai hâte de
voir la suite.
jeudi 27 octobre 2022
Le Page de l'Aurore (2019)
Chronique express!
Escorté par la tante du roi d’Or, le Chevalier Cœur de
Lorelonne arrive à la cour afin de devenir le Page de l’Aurore, le page qui
accompagne le souverain durant la première partie de la journée. Cœur est un
grand enfant qui découvre la capitale et la cour avec des étoiles dans les yeux
et qui n’a qu’un souhait: servir de son mieux le Roi d’Or. Mais une sourde
menace gronde à la frontière, en la personne de la Sorcière de Fer, reine de
Torraure, royaume ennemi du royaume d’Or. Et bientôt, c’est la guerre…
Le Page de l’Aurore est le premier roman d’Astrid Stérin – ou le premier publié (au Sylphe Rouge), en tout cas, peut-être en avait-elle écrit d’autres avant – et c’est une belle réussite. Dans cet univers de fantasy tout en douceur, riche de magie discrète (un sculpteur à douze doigts façonne ainsi l’or à mains nues pour représenter le Roi d’Or), on suit les aventures de Cœur, qui est foncièrement un petit garçon gentil, plein de bonne volonté. Et moi, en dépit de mon culte des méchants, j’aime bien les gens qui sont simplement, foncièrement gentils et pleins de bonne volonté. En plus, Cœur a de belles valeurs et les défend, chose que j’apprécie également! Derrière ces débuts tout en douceur se cache ensuite une histoire plus cruelle qu’on ne pourrait s’y attendre, avec une guerre qui fera son lot de victimes, ce qui évite amplement de tomber dans l’angélisme. Le tout est porté par une très belle plume limpide, l’autrice sachant notamment faire exprimer des pensées nuancées à ses personnages. On peut critiquer une résolution hâtive d’une part de l’intrigue ([divulgâcheur] le meurtre de la Sorcière de Fer survient décidément trop rapidement [fin du divulgâcheur]), mais j’ai adoré ce voyage et je suis admirative de la qualité de ce premier roman. Astrid Stérin a depuis publié du steampunk, un genre qui ne m’intéresse pas du tout, mais je garderai un œil sur son œuvre, c’est sûr!
samedi 22 octobre 2022
Yoga (2020)
Comme les lecteurs fidèles ou attentifs de ce blog le savent déjà, je suis une grande amatrice d’Emmanuel Carrère, qui est aujourd’hui le seul auteur français dont l’actualité m’intéresse. En 2020, il a sorti un livre intitulé Yoga. Et moi, je pratique le yoga. Il était donc tout particulièrement indispensable que je le lise. 🤩
En janvier 2015, Emmanuel Carrère s’est inscrit à un stage
intensif de méditation. Dix heures par jour pendant dix jours, sans contacts
avec le monde extérieur et sans échanger un mot avec les autres participants.
Il avait pour projet d’écrire "un petit livre souriant et subtil" sur le yoga et il pratiquait le yoga et le tai chi depuis des années, donc il
s’est penché sur ses narines avec bonne volonté (car la méditation, ça consiste
beaucoup à s’intéresser à ce qu’il se passe dans ses narines – l’auteur
proposera une grosse dizaine de définitions de cette discipline [mais est-ce
vraiment une discipline, pour commencer… 😄] et cette histoire de narines me reste tout
particulièrement en tête). Hélas, les attentats de Charlie Hebdo l’ont tiré de
là, vu qu’on lui a demandé d’écrire un discours pour l’enterrement de l’une des
victimes. Par la suite, et sans forcément de lien avec ce stage avorté, ces
attentats et ce décès, Carrère, qui a toujours fait preuve d’une instabilité
d’humeur et d’un fond névrosif particulièrement aigu que j’ai déjà évoqué
comme une des choses que je préfère dans ses bouquins, a plongé dans une
dépression particulièrement sévère et a fini interné à l’hôpital Sainte-Ann, à Paris,
où on lui a diagnostiqué un trouble bipolaire. La deuxième partie du livre
tourne autour de ça. La troisième partie se déroule quant à elle sur une île
grecque, où il a encadré des ateliers d’écriture créative pour de jeunes
réfugiés.
Bon, Yoga est vite devenu mon Carrère préféré. Mon écrivain adoré, que je vénère comme un génie et pratiquement un dieu sur Terre, qui parle de yoga et de méditation pendant cent pages avec son style habituel, à la fois rapide, nuancé et ultraprécis, incisif, ironique et sarcastique, et surtout lucide, c’était un tel bonheur que je me suis un peu fâchée avec Elisabeth Vornarburg d’avoir écrit un tel chef d’œuvre avec Chroniques du Pays des Mères, parce qu’en toute objectivité je ne peux pas faire de Yoga le meilleur livre que j’ai lu cette année si cette année j’ai aussi lu Chroniques du Pays des Mères. Damnation.
Dans la partie sur l'internement, je me suis marrée comme une folle. En vrai, c’est terrible, cet internement, et Carrère décrit un enfer personnel absolument épouvantable, dans lequel je me suis évidemment retrouvée, parce que ce que j’aime chez Carrère c’est qu’on a beaucoup de névroses en commun mais que lui il en sort quelque chose de spectaculaire; il n’empêche que je me suis marrée, avec cette insouciance soudaine qui vous prend quand vous n’envisagez même de vous retenir dans le train ou le métro parce que c’est trop drôle et c’est trop VRAI et c’est trop FOU.
"La fille disait avec placidité qu'elle était complètement folle mais qu'après une dizaine d'électrochocs – qu'elle appelait des ECT –, ça allait beaucoup mieux. Elle me connaissait plus que je ne le croyais, car elle avait séjourné dans l’unité protégée en même temps que moi. Seulement elle se le rappelait et pas moi. Elle se rappelait que nous avions beaucoup discuté, notamment des romans de Cormac McCarthy qu’elle adorait et semble-t-il moi aussi – ce qui m’a surpris car, tout en ayant la vague intention de le faire un jour, je n’ai lu aucun des romans de Cormac McCarthy."
La troisième partie m’a moins emballée, dans le sens que j’y
ai vu moins nettement de lien avec le sujet du bouquin – Carrère passe un peu
en mode D’autres vies que la mienne, et d’ailleurs il dit à un
moment que ce roman est celui qu’il préfère dans son œuvre – il a bon goût, car
D’autres vie que la mienne est EXCELLENT – mais bien sûr j’ai fini par
comprendre que [divulgâcheur] c’est le moment où il peut commencer à remonter
la pente [fin du divulgâcheur] et donc voilà, c’était pertinent aussi.
Comme d’habitude, Carrère m’a aussi expliqué la vie, ce qui
m’a donné du courage, au moins le temps de ma lecture.
"[Si] je m'obstine à écrire ce livre, ma version à moi de ces livres de développement personnel qui marchent si bien en librairie, c'est pour rappeler ce que disent rarement les livres de développement personnel : que les pratiquants d'arts martiaux, les adeptes du zen, du yoga, de la méditation, de ces grandes choses lumineuses et bienfaisantes que j'ai toute ma vie courtisées, ne sont pas forcément des sages ni des gens calmes, apaisés et sereins, mais quelquefois, mais souvent, des gens comme moi pathétiquement névrosés, et que ça n'empêche pas, et qu'il faut, selon la forte phrase de Lénine, « travailler avec le matériel existant », et que même s'il ne vous conduit nulle part on a raison malgré tout de s'obstiner sur le chemin."
Voilà. Je suis, moi aussi, pathétiquement névrosée; j’ai
fait dix ans de psy pratiquement à vide, j’ai saboté la plupart de mes
relations amicales, j’ai bâti l’essentiel de mon existence sur la haine et je
souhaite quotidiennement bien du mal à bien des gens, et d’année en année je
garde l’impression désabusée que j’ai beau avancer au prix d’efforts colossaux,
les autres sont partis dix mille ans avant moi et vont dix fois plus vite,
alors tous ces efforts ne me conduisent nulle part. Et pourtant je m’obstine à
déployer les mêmes efforts et j’estime que cette obstination a une valeur en
soi. Et lire Carrère qui dit la même chose, ça apporte du soulagement.
J’ajouterai que Carrère évoque avoir un peu abusé en exposant la vie de sa mère et de sa compagne de l’époque dans Un roman russe, ce qui est bien et juste, d’autant que ce roman contient une lettre érotique complètement what the fuck, que Carrère a adressée à sa compagne… en la publiant dans une revue tirée à 600 000 exemplaires. Je vous ai dit qu’il a quelques problèmes?
lundi 17 octobre 2022
Le Dragon de Lune (1909)
Vladimir Bogoraz nait dans le nord de l’Ukraine en 1865. Il est exilé par le pouvoir russe en raison de ses positions révolutionnaires et étudie des peuples autochtones, notamment les Tchouktches. C’est en s’inspirant des légendes sibériennes qu’il écrit le Dragon de Lune, un roman de fantasy préhistorique – oui, aussi surprenant que cela puisse paraître, il n’y a pas d’autre moyen de définir ce livre!
L’histoire se passe au sein de la tribu des Anaki, un peuple
nomade. Au printemps, les hommes attendent le retour des rennes après un long
hiver; dans leur propre camp, les femmes attendent également, à la fois le
retour de la belle saison et celui des hommes porteurs de nourriture. On suit
plusieurs personnages, notamment Youn le Noir, sorte de chamane qui n’hésite
pas à invoquer le Dragon de Lune, celui qui sourit d’un air cruel dans le Lune
(oui, le Lune: ici, le Lune est masculin et la Soleil est féminin!).
Mais on suit aussi les aventures de Yarri, jeune garçon impétueux qui n’a pas
encore suivi les rites et n’est donc pas officiellement un homme, de Ronta, la
femme qu’il courtise, et d’autres personnages mineurs dont j’ai oublié les
noms. C’est une société super codifiée, où hommes et femmes vivent séparés à l’exception
d’une période précise à l’automne, et où le surnaturel est bien présent: dans
le Lune qui sourit d’un œil mauvais et dans une créature de pierre gigantesque,
[divulgâcheur] un véritable dragon [fin du divulgâcheur], par exemple.
Je ne peux pas dire que j’aie tellement aimé ce roman. Je
l’ai trouvé un peu décousu et j’ai eu du mal à retenir qui était qui. Pendant au moins la moitié du livre, je ne voyais pas se dessiner d’intrigue définie,
j’avais l’impression de voir une succession de scènes de la vie quotidienne
avec des gens différents. En gros, on fait le tour de la tribu, mais sans
destination précise. Heureusement, la deuxième moitié m’a semblé prendre une
tournure plus claire, ce qui me convient mieux.
Même si je n’ai pas beaucoup accroché, toutefois, ç’a été un
vrai plaisir de découvrir ce roman. Déjà, c’est de la fantasy des origines:
1909, c’est vieux, c’est….. oui, j’ose, c’est la PRÉHISTOIRE DE LA FANTASY. 😂
Deuxièmement, eh bien, c’est préhistorique au sens premier du terme,
c’est-à-dire que ça se passe à la préhistoire. Il y a des mammouths. C’est trop
cool. J’adore les trucs préhistoriques. Troisièmement, c’est un auteur russe –
enfin, ukrainien – enfin, russe – enfin, ukrainien – bref, il était ukrainien à
une époque, celle de l’Empire russe, où cela signifiait généralement être
russe. Ce roman a donc été écrit en russe. Et moi j’adore le russe donc je suis
joie de lire un auteur russe et russophone, même si je le lis en traduction.
Traduction assurée ici par Viktoriya et Patrice Lajoye. Je n’ai pas trouvé le
style de ce roman brillant, mais à mon avis c’est la faute de l’auteur, pas des
traducteurs… 🤔 🧐
Bref, une belle découverte. Comme toujours, je tire mon chapeau aux éditions Callidor, qui sont allées dénicher un roman aussi improbable dans le panorama éditorial français contemporain!
mercredi 12 octobre 2022
Les arbres qui murmurent (2014)
Le Charmeur et L'Envoûteur de Paula Quinn
vendredi 7 octobre 2022
Les BD du troisième trimestre 2022
Ce dernier trimestre a été très léger niveau BD. Heureusement, il marque le retour des chats après leur terrible absence au deuxième trimestre! 😻
Les dossiers de Hellblazer – Pandémonium de Jamie Delano (scénario) et Jock (dessin), traduit de l’anglais par Philippe Touboul (2010)
Dans ce deuxième volume des Dossiers de Hellblazer, une histoire sortie à l’occasion des 25 ans du personnage, notre bon vieux John Constantine se retrouve embarqué en Iraq par les services secrets britanniques, confrontés à un prisonnier dont les pouvoirs les dépassent. Je n’ai pas aimé le dessin de Jock, et ne pas aimer le dessin d’une œuvre est toujours un problème en BD, mais j’ai trouvé cette histoire très réussie. C’est une belle modernisation du personnage. On est loin du punk désabusé des débuts, qui errait dans les rues de Londres à l’époque de Tatcher, mais Jamie Delano, qui a justement scénarisé les débuts de Hellblazer, est resté fidèle à l’esprit du comics et le résultat est à la hauteur. Ça faisait un certain temps que je n’avais pas pensé à l’Iraq et j’ai trouvé qu’il capturait bien la merde noire que connaît ce pays. Et il y a des démons, ce qui est primordial, et John a la langue bien pendue.
Moi, Tsushima de Opû No Kyôdai, traduit du japonais par (l’excellente) Miyako Slocombe (2018)
Un manga au dessin étrange, un peu brouillon et grotesque, avec un humour moqueur pas toujours à mon goût. L’histoire est quant à elle bien peu originale: on suit les petites péripéties du gros chat Tsushima, de la vieille dame chez laquelle il vit et de quelques autres chats également installés là. J’ai d’abord peiné à rentrer dedans, car je trouvais le ton trop mesquin; certes, l’image du chat méprisant est un classique et c’est ce qu’on adore chez les chats, mais là, je ne sais pas, je trouvais que ça allait loin dans la moquerie de cette vieille dame qui se mettait en quatre pour ses chats. Mais les chats sont bien croqués et l’inévitable thème du décès d’un animal domestique m’a fait pleurer, alors ce manga a aussi su me toucher
Éditeur: Le Lézard noir
Elle et son chat de Makoto Shinkai (scénario) et Tsubasa Yamaguchi (dessin), traduit du japonais par Claire Olivier (2016)
L’adaptation papier du court-métrage homonyme de Makoto Shinkai, brillant réalisateur du non moins brillant Your Name, m’a laissé sur ma faim. Je n’ai pas saisi tous les implicites – et comme tout est implicite… 😅 C’est l’histoire d’une jeune femme solitaire, probablement en dépression, vue par son chat qui l’adore. C’est touchant, mais un peu trop nébuleux pour moi. Je recommande le court métrage, toutefois; c’est très élémentaire, mais on devine déjà la patte du réalisateur.
Éditeur: Pika Édition
dimanche 2 octobre 2022
La gamelle de septembre 2022
Comme d'habitude, retour sur les activités culturelles du mois écoulé!
Sur petit écran
Pas de film.
Sur grand écran
Everything, Everywhere, All At Once de Daniel Scheinert et Daniel Kwan (2022)
Dans une période compliquée de sa vie, Evelyn Wang voit son mari se dédoubler entre l’homme qu’elle connaît et une version venue d’un autre monde, qui lui explique qu’elle doit d’opposer à une terrible créature susceptible de détruire l’univers – et même les univers. Le film est inventif et tient un rythme entraînant, mais ne m’a pas entraînée pour autant, moi, à tel point que j’ai dormi durant la séance. Ce n’était tout simplement pas fait pour moi: trop foufou, trop d’univers parallèles, trop de couleurs ou de paillettes (je sais, c’est absurde de critiquer un film ainsi!). Reste la prestation de Michelle Yeoh, aussi crédible et à l’aise en cheffe d’entreprise au bord de la crise de nerfs qu’en chanteuse ou qu’en star du show-business.
Bullet Train de David Leitch (2022)
Des gangsters à la diction forcée, un humour qui ne me parle pas du tout, un Japon étrangement peuplé presque exclusivement d’Occidentaux… C’était vraiment mal parti. Au bout de dix minutes de film, j’ai regretté d’être venue; au bout de vingt, je me suis sérieusement demandée si je ne devais pas juste me casser, mon temps étant mieux employé à essayer de venir à bout de mes différentes tâches; et puis… j’ai réussi à rentrer dedans et j’ai bien rigolé. C’est un film un peu absurde, qui se veut décalé et original (en tout cas, c’est l’impression qu’il me donne) mais qui me semble surtout reprendre des codes bien établis et une certaine vision de la classe masculine, elle aussi très codifiée, avec des gros sabots rigolos. J’ai ri face aux évènements improbables ou ridicules et j’ai fini par ressentir un véritable intérêt pour l’intrigue "emboîtée", dans laquelle personne n’est là par hasard. Mentionnons la prestation de Brad Pitt, aussi crédible et à l’aise quand il parle à un cadavre que quand il essaye de noyer un serpent dans les toilettes. 👀
Avatar de James Cameron (2009)
Le film le plus merveilleux que j’aie jamais vu. J’ai été
aussi capturée par Pandora que la première fois que je l’ai vu, le 16 décembre
2009. Cameron a eu une vision de dingues et a su lui donner corps. L'écosystème est juste stupéfiant. Côté mise en scène, tout est
limpide: dans chaque scène, on comprend où sont les personnages et comment
est agencé leur environnement, y compris dans les scènes de vol et de bataille;
à chaque introduction de personnage, on comprend son caractère et son
fonctionnement. Quant à James Horner, il a bénéficié de l’inspiration des dieux; la
musique des scènes de bataille me prend encore aux tripes comme si je ne savais
pas ce qu’il va se passer.
J’ai beaucoup entendu dire que ce film manque de scénario et/ou de fond, mais je ne comprends pas du tout cette critique. Ce n’est pas simpliste, selon moi; c’est une histoire vieille comme le monde. Comme dans Titanic, Cameron parle de la vraie vie et de rapports de domination. Et j’apprécie qu’il le fasse avec deux sociétés très égalitaires: chez les expat’ humains de Pandora comme chez les Na’vi, femmes et hommes ont accès aux postes à responsabilité et sont respectés de la même manière. Sérieux, ce mec est un dieu.
Du côté des séries
La Roue du Temps – saison 1 (2021)
J’ai repris la Roue du Temps à zéro et en solo, mon homme n’étant
pas intéressé. Pour l’instant, je tiens mon rythme d’un épisode par semaine.
Croisons les doigts pour que ça dure.
J’ai lu le Monde Diplomatique d’août, que j’ai acheté pour lire un article sur Versâââilles 👑👑👑 Je m’attendais à pleurer de rire face à la description de la ville de droite par excellence, mais le portrait qu’en fait le journaliste est pluriel; quelle amère déception. 😂 Bon, dans l’absolu, j’hésite un peu à continuer à lire ce journal deux fois par an; après deux ans et, donc, quatre numéros, ils me saoulent à tout analyser en mode lutte des classes. J’espacerai peut-être un peu plus à l’avenir.
En début de mois, j’ai lu le Cheval Magazine de septembre, que j’avais trouvé en rentrant de vacances fin août; en fin de mois, je n’ai pas pu lire le Cheval Magazine d’octobre, que j’ai récupéré trop tard.
mardi 27 septembre 2022
🎶 Я свободен (2003) 🎵
Aujourd'hui, petit interlude musical! Je n'ai pas de chronique sous la main car mes lectures n'avancent pas, alors je dépoussière la catégorie "Rock 'n' Roll" de ce blog (blog dont le nom pourrait laisser supposer que la musique y sera présente en masse, alors que bon, pas du tout... ^^).
En ces temps malheureux de guerre en Ukraine et, au moment où j'écris ces lignes, mercredi 21 septembre, de mobilisation partielle en Russie, je vous propose d'écouter un morceau de rock que j'adore, "Я свободен" de Kipelov, ex-chanteur du groupe Aria.
J'ai découvert cette chanson dans le podcast The Slow Russian Language. Dans l'épisode 80 (qui n'est pas dispo sur le site, mais que vous pouvez retrouver dans Podcast Addict et probablement n'importe quelle autre appli de podcast), Daria traduit le texte en anglais et explique le vocabulaire. J'ai recopié les paroles à la main, écouté le podcast plusieurs fois et fait de mon mieux pour chanter en rythme. À l'époque, les paroles étaient disponibles sur Deezer et défilaient en mode karaoké, ce qui m'a beaucoup aidée; aujourd'hui, hélas, elles ne sont plus synchroniquées.
En resortant la feuille sur laquelle j'avais écrit au printemps dernier, j'ai eu le plaisir de constater que j'ai rencontré certains mots et certaines structures dans mes cours depuis et que les paroles sont un peu moins hermétiques; je suis ravie.
La chanson, le genre de balade à chanter à tue-tête en concert, parle d'un amour malheureux, dont la chanteur finit toutefois par se libérer; c'est pour cela qu'il est "свободен" (prononcez "svabodène"), ce qui signifie "libre". (C'est un adjectif court, qu'on n'utilise qu'en attribut du sujet; dans les autres cas, on utilise l'adjectif long, свободый; et c'est au masculin, vu que c'est un homme qui chante.)
Depuis que j'ai écouté ce morceau, Deezer me propose plein de chansons rock et punk russes. Je passe les morceaux de punk, mais je profite avec plaisir du reste, même si je ne comprends pas un mot. De temps en temps, je comprends quelque chose et j'exulte. 💞
jeudi 22 septembre 2022
L'altrui mestiere (1985)
Chronique express!
Primo Levi, connu dans le monde entier pour le merveilleux et incontournable Si c'est un homme, a mené une carrière d'écrivain assez prolifique, que je connais encore trop peu mais que je m'attache à explorer dès que l'occasion se présente. Ce recueil, paru en 1985 chez son éditeur de toujours, Einaudi, réunit une cinquantaine de textes publiés dans la presse entre 1976 et 1984, essentiellement dans La Stampa, un quotidien turinois (détail qui a son importance, l'auteur étant turinois également).
Primo Levi y aborde des sujets divers et variés: la littérature, la motivation de l'écriture, son expérience à bord d'un navire posant des câbles entre l'Italie et la Tunisie, la peur irrationnelle de certains animaux (il était arachnophobe 🕷🕷), des points linguistiques de la langue italienne, la chimie (il était chimiste de formation et de profession), la traduction... Un panorama large et riche, à l'image de cet écrivain que je considère non seulement comme un grand auteur mais aussi comme un grand homme de manière plus générale. J'ai retrouvé la netteté de vision qui caractérise Si c'est un homme: une profonde lucidité, qu'on qualifie facilement de scientifique, couplée à des nuances infinies. Rien n'est figé chez Levi, rien n'est asséné: il s'interroge et élabore des réponses partielles. Il réfute aussi, quand sa raison le lui dicte, des affirmations erronées, mais toujours avec respect et modestie, et toujours en y opposant une réalité plurielle.
C'est tout à fait ce que je recherche dans mes lectures et j'ai donc savouré ce recueil avec grand bonheur. D'un certain point de vue, sa démarche me rappelle celle de Lisbeï dans Chroniques du Pays des Mères; j'ai oublié d'en parler dans mon billet, mais Lisbeï écrit dans son journal de manière riche et nuancée et je lui ai envié cette capacité.
Je manque de temps pour élaborer, mais je vous recommande chaudement cet ouvrage, tout comme n'importe quel autre de l'auteur; tout ce que j'ai lu de lui m'a semblé bon. C'était un géant de la littérature italienne et européenne en particulier, et de la littérature mondiale en général. D'après Wikipédia, ce recueil est disponible en français dans l'Asymétrie et la vie, dans une traduction de Nathalie Bauer.
Livres de l'auteur déjà chroniqués sur ce blog
La chiave a stella (La Clé à molette) (1978)
Se non ora, quando? (Maintenant ou jamais) (1982)
samedi 17 septembre 2022
Astéroïdes, la traque céleste (2017)
Chronique express!
En 2016, Carrie Nugent, géophysicienne et chasseuse d’astéroïdes, a
donné un TED Talk sur les Aventures d’une chasseuse d’astéroïdes, qu’elle a complété l'année suivante par ce TED Book publié en France par UGA Éditions. Elle y (ré)explique
ce qu’est un astéroïde et détaille les outils dont nous disposons pour observer
ces corps célestes, depuis les premières découvertes jusqu’à aujourd’hui. Une
recherche qui repose énormément sur la collaboration internationale, qui permet
d’observer le même objet à différents moments (selon où il fait nuit), et
qu’elle compare à l’observation d’une échographie: repérer un astéroïde sur un
cliché de l’espace, c’est comme repérer un tout petit embryon sur une
échographie! 🤣 Elle aborde aussi les dégâts liés à un
impact et les éventuels moyens d’éviter ledit impact. En gros, on a intérêt à
bien surveiller les géocroiseurs (les astéroïdes passant près de la Terre) pour
savoir plusieurs décennies à l’avance si l’un d’entre eux risque de nous
percuter, histoire d’avoir le temps de le dévier…
L’ouvrage ne manque pas d’humour et se lit tout seul. Je ne sais
pas comment écrit l’autrice en anglais, évidemment, mais la version française
coule de source, ce qui ne m’a pas étonnée vu que la traduction a été réalisée
par Monique Laoudi, consœur émérite spécialisée en vulgarisation scientifique
et dont je savais déjà qu’elle travaille très bien.
"Quotidiennement, 90 tonnes environ de poussières et de petites roches parviennent jusqu’au sol [terrestre]. Ce poids peut sembler élevé à l'échelle humaine, mais il ne représente que 0,000000000000000001 % de la masse terrestre. Ou encore, moins de 1 % de la consommation journalière mondiale de café. Plutôt négligeable, scientifiquement parlant."
Je conclurai en signalant que le nom de la traductrice est indiqué en couverture, ce qui est rare et formidable! Bravo UGA!
lundi 12 septembre 2022
Fournaise (2016)
Le recueil Fournaise comprend douze nouvelles de Livia
Llewellyn, autrice américaine d’horreur, publiées dans diverses revues et
réunies en 2016. Le recueil est toutefois plus long dans sa version américaine,
Furnace; Dystopia Workshop en propose ici une sélection, traduite de l’anglais
par Anne-Sylvie Homassel, à qui je tire mon chapeau.
Avec sa langue riche et son univers retors, malsain et
fortement sexualisé, Livia Llewellyn avait a priori tout pour me séduire.
Hélas, ma lecture a été laborieuse et insatisfaisante. Sur le plan du style,
c’est beau, certes; c’est recherché, c’est travaillé. Mais ça m'a surtout paru pompeux et grandiloquent, avec de temps à autre des mots improbables, qui
semblent jetés là pour montrer que l’autrice les connaît. Quant à la
progression des récits, je l’ai trouvée floue et lente. En gros, je n’ai pas
compris grand-chose à la plupart des nouvelles et j’ai dû relire de nombreux
paragraphes deux fois pour essayer de m’expliquer pourquoi le personnage avait
agi de telle manière ou ce qu’il lui était arrivé.
"Tu n'as entendu parler de ces faubourgs qu’en apprenant à énoncer les questions comme si elles étaient flocons tombant des cieux – questions que tu ne peux contrôler et dont, du reste, tu ne te soucies pas. Questions de celles qui trouvent enfin leur réponse dans le passage du temps: par le truchement d’ongles ébréchés creusant la surface jaunie du plan d’un métro depuis longtemps aboli, de mots tirés des veines du sang qui coule d’une plaie en pleine floraison, de grognements entendus de l’autre côté de la porte de la salle de bain, en écho à des nombres, à des noms."
Extrait de Panopticon – si vous avez compris de
quelles questions on parle, merci de m’éclairer 😅 C’est la deuxième partie du premier paragraphe
de la nouvelle, donc on n’a guère de contexte pour l’instant.
Entendons-nous: je pense que Livia LLewellyn laisse
beaucoup de choses en suspens exprès. Ce n’est pas le genre d’histoire
avec une réponse claire, où l’on vous dit nettement "un tel est mort et
oui, la créature qu’il a vue était un monstre" ou "un tel a survécu
et non, la créature qu’il a vue n’était qu’une hallucination". Néanmoins,
j’ai trouvé qu’on manquait de clarté… Avec ses phrases déstructurées, L’amour
n’aura point d’empire m’a même paru pratiquement illisible (ça a dû être un
vrai défi à traduire, d’ailleurs, d’où mon estime pour la consœur qui s’en est
chargée!).
J’ai aussi été gênée par une forte composante sexuelle très
crue, parfois en décalage avec le ton du reste du texte (tout est très
recherché et, soudain, une "bite" apparaît) et parfois très
violente (Dernier été dans la pureté et la lumière démarrait bien avec
son journal intime d’adolescente confrontée à une tradition familiale
extrêmement étrange, puis il a fallu que [attention, divulgâcheur obscène
susceptible de choquer les lecteurs sensibles] ladite adolescente soit, en
compagnie de nombreuses autres femmes, violée par une créature inhumaine sous
les yeux des hommes de la famille, qui savourent le spectacle du viol collectif
en se masturbant [fin du divulgâcheur obscène susceptible de choquer les
lecteurs sensibles] 👀).
J’ai bien aimé Stabilimentum, avec ses araignées qui
reviennent inlassablement dans la salle de bain d’une locataire désemparée, et
j’ai apprécié À toi le droit de commencer, qui fait référence à Dracula (mais qui
m’a tout de même semblée bien vaine une fois la dernière ligne lue). J’ai aussi
apprécié certains éléments de Allochton, qui parle du lent pétage de plombs
d’une femme au foyer dans des États-Unis de carte postale des années trente, et
j’ai bien réussi à suivre l’intrigue de Cinereus même si je n’ai pas bien
compris ce que ce texte avait à nous dire. Pour le reste, c’est plutôt raté…
Je suis un peu déçue de moi-même vis-à-vis de ce recueil,
car, en soi, si vous me dites "langue riche + horreur dérangeante +
mystère", j’adhère totalement. Il faut croire que Livia Llewellyn est
allée trop loin pour moi!
Je remercie chaleureusement Xavier de la librairie Scylla, qui m’a proposé de m’envoyer ce recueil. Même si la rencontre n’a pas été satisfaisante, c’était génial de le découvrir et le livre est un petit bijou avec son papier épais et sa superbe couverture de Stéphaner Perger! (Cela dit, à l’image des textes, je ne comprends pas ce que cette couverture est censée représenter 😂 – une flamme, certes, mais avec une forme suffisamment anormale pour qu’on soit censé y voir autre chose, non? Ou bien je me pose trop de questions?)
mercredi 7 septembre 2022
Chroniques du Pays des Mères (1992)
Difficile de parler d’un roman qui a fait couler autant d’encre que Chroniques du Pays des Mères d’Elisabeth Vonarburg! J’en attendais énormément, tout en étant très intimidée. Après un faux départ (probablement dû en bonne partie à la préface de Jeanne A Débats, qui a confirmé que nous sommes incompatibles), j’ai replongé dans la lecture lors d’un moment plus tranquille et le voyage a été à la hauteur…
L’histoire commence en 476 A.G. (Après Garde), dans une
garderie de Béthély. Lisbeï, âgée de cinq ans, prend sous son aile la petite
Tula, tout récemment arrivée. Dès qu’elle la voit, c’est une évidence, comme si
elle la reconnaissait. Lisbeï a une sorte de don, une capacité à percevoir les
émotions des autres, un peu comme une aura, et cela se manifeste très fortement
envers Tula. Mieux encore, c’est réciproque; Tula aussi voit "la lumière".
Unies de manière quasiment magnétique dans la garderie,
Lisbeï et Tula seront malheureusement séparées par la vie. Lisbeï, plus âgée,
quitte la garderie avec les autres petites filles de son âge. Les deux amies
continueront de se retrouver en cachette, mais cela sera de plus en plus
difficile avec le temps. D’autant que les deux enfantes sont en réalité sœurs:
elles sont toutes deux les filles de Selva, la Capte de Béthély, ce qui
implique certaines responsabilités.
La relation entre les deux sœurs constitue le cœur de la
première partie du roman. En parallèle, toutefois, Elisabeth Vonarburg profite
du regard de plus en plus aiguisé de Lisbeï, qui découvre son univers en
grandissant, pour dépeindre la vie à Béthély et, de manière plus générale, au
Pays des Mères, une société matriarcale organisée autour de la procréation. Les
hommes sont peu nombreux, alors l’immense majorité des grossesses sont obtenues
par insémination artificielle, en sélectionnant avec soin les lignées pour
favoriser la survie des enfantes (avec des résultats pourtant peu
favorables : énormément d’enfantes meurent en bas âge, à tel point que le
fait de les isoler à la garderie permet de ne pas trop s’y attacher et de ne
pas trop souffrir lors de leur décès…). Les hommes et les femmes fertiles sont
tenus de faire le Service, c’est-à-dire de donner leur sperme ou de se prêter à
l’insémination pendant un certain nombre d’années. Cette organisation est
vitale pour la survie de l’espèce, bien sûr, mais elle donne lieu à des
situations très douloureuses: hommes qui attendent d’être expédiés dans
un autre pays pour y faire leur Service, femmes qui sont obligées de tenter un
nombre minimum de grossesses même si les premières se soldent par des fausses
couches ou des accouchements douloureux… On sent bien la souffrance des deux
sexes et certains passages m’ont rappelé les Fils de l’homme de P. D. James et
la Servante écarlate de Margaret Atwood. Ces trois romans illustrent à la
perfection à quel point une société fondée sur la procréation pour sa propre
survie broie totalement ses membres…
Malgré ce contexte douloureux, Chroniques du Pays des Mères
est un livre merveilleux et doux, qui irradie d’espoir. Parce que Lisbeï est un
esprit affûté, toujours à la recherche d’une vérité qu’elle devine de plus en
plus nuancée et insaisissable, et que la société dans son ensemble favorise la
recherche, le débat, la nuance et la coopération plutôt que la concurrence. On
pourrait y voir un cliché sur la société menée par les femmes qui est plus
pacifique que celle menée par les hommes, mais l’impression est plutôt que
l’humanité a su évoluer après des périodes très violentes et instables (le
Déclin, qui est visiblement la chute de notre civilisation, a laissé la place
aux Harems puis aux Ruches, deux systèmes dont on ne sait pas grand-chose mais
qui semblent avoir été belliqueux dans leur fonctionnement). La naissance du
Pays des Mères est intimement liée à Garde, qui a prêché la Parole d’Elli,
sorte de déesse universelle. C’est d’ailleurs pour cela que les années sont
comptées "Après Garde".
Avec sa soif de connaissance, Lisbeï va secouer le Pays des
Mères en faisant des découvertes qui dérangent beaucoup les conservatrices,
appelées les Judites, mais qui dérangent un peu tout le monde en vérité. Après
le coup d’éclat initial, on voit les choses décanter, un peu comme dans notre
société (à un moment, vous vous rendez compte que tout le monde, réacs compris,
se fout éperdument de ce qui faisait hurler les réacs d’autrefois…).
Chroniques du Pays des Mères est aussi exceptionnel par ses
personnages, toutes très différentes et finement caractérisées. C’est vraiment
une merveille : Antoné, Mooreï, Kélys, Guiséia, Toller… Elles sont toutes
très différents et merveilleusement complémentaires, et c’est un plaisir
immense de les rencontrer. Elles s’imbriquent à la perfection dans cet univers
au féminin. Vous avez peut-être remarqué que j’ai parlé d’"enfantes" et que j’ai utilisé le
féminin pluriel au sens générique dans ce paragraphe. C’est parce que tous les
noms sont féminisés dans la langue du Pays des Mères, un procédé à la fois
permanent et étrangement discret – comme quoi on s’habitue parfaitement aux
changements, quand on a l’esprit ouvert. En revanche… ça a dû être tellement
compliqué à répercuter dans les traductions, ce truc!! En anglais, où le
masculin et le féminin sont pratiquement absents, tout le travail sur la langue
a dû passer à la trappe… En russe, où il y a aussi du neutre au singulier et où
le pluriel est juste pluriel (ni masculin ni féminin), ça a dû être ardu…
(Chroniques du Pays des Mères existe-t-il en russe, d’ailleurs?)
[Dvulgâcheur]
Dans ce contexte, c’est avec un désarroi total et un effroi
grandissant que j’ai lu le dernier chapitre, dans lequel on apprend que tous
ces gens sont en fait manipulés par une humaine à la vie bien plus longue que
la leur, qui leur fournit les informations qui vont bien, les influence et LES
REPRODUIT ENTRE EUX pour obtenir je ne sais quel humain elle veut. Ça m’a
rappelé la trilogie des sorcières d’Anne Rice, dans lequel on finit par
apprendre que le grand-oncle (qui est en fait le frère, le père, le grand-père,
l’oncle, le grand-père à la fois) a préparé le terrain pour obtenir une
sorcière ultrapuissante en couchant avec sa sœur, puis sa fille, puis sa
petite-fille… Ça m’a totalement dégoûtée et ça m’a semblé remettre en question
tout le message hyper positif du roman. Lisbeï croyait lutter pour la vérité,
alors que l’une des personnes qui l’aidaient le plus lui cachait ladite vérité?
Elle croyait avoir un don spécial, né d’une nouvelle mutation, alors que cette
personne tierce a manipulé son génome exprès? GLOUPS!
Heureusement, ces
quelques pages sont très minoritaires au regard de l’épaisseur du volume et n’ont
pas terni mon expérience de lecture. Passée la surprise, j’ai tout de suite eu
envie de reprendre le roman au début, pour encore mieux apprécier cette histoire
et cet univers… Un chef d'œuvre!
En deux mots (ou plutôt trois ^^): merci, Tigger
Lilly!
Avec ses 784 pages, cette édition Folio me permet de
participer au Challenge Pavé de l’été de Brize. Ce sera sûrement ma seule
participation – à moins d’un cataclysme m’empêchant de travailler (mais pas de
lire! 😂), il est impossible que je lise et chronique un deuxième pavé d’ici le 23 septembre –, mais c’était vraiment cool de pouvoir m’inscrire cette année!
L'avis de Grominou
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